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La place de l'Espagne dans la civilisation européenne
Joseph Pérez
Professeur émérite à l’université de Bordeaux III
Ancien directeur de la Casa Velázquez

Proche et pourtant méconnue, voire réduite à une image caricaturale, l'Espagne est l'une des terres d'élection de la culture européenne. Fécondée successivement par les Grecs, les Romains, les Wisigoths, mais aussi les musulmans, profondément enracinée dans une foi vécue avec ferveur, son art et sa littérature sont d'une richesse insoupçonnée. Qui, mieux que Joseph Pérez, auteur de nombreux ouvrages – dont, chez Fayard, Histoire de l'Espagne (1996) et L'Espagne de Charles Quint (1999) – pourrait nous révéler le rôle qu'elle joua dans le concert européen depuis la conquête arabe ?

La Reconquête, et le regain d'intérêt de l'Europe pour l'Espagne

L'invasion musulmane de 711 avait définitivement brisé l'unité politique de la péninsule Ibérique. Elle avait aussi isolé l'Espagne de l'Europe chrétienne. La Reconquête sera l'œuvre de chrétiens divisés qui cherchent à reprendre leur place dans la chrétienté occidentale. De ce point de vue, la prise de Tolède en 1085 et celle de Saragosse en 1118 constituent des jalons essentiels. Le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle ouvre la voie aux échanges économiques, artistiques, culturels. Moines, pèlerins, colons et chevaliers arrivent alors par centaines en Espagne. Ils contribuent à mettre le pays en valeur et y introduisent les formes architecturales en vogue dans l'Europe chrétienne. C'est à ce moment que s'affirme le dynamisme politique, économique et culturel de la Castille. Autour de Burgos naissent et se développent les légendes épiques et les chansons de gestes, parentes de celles qui apparaissent au même moment au-delà des Pyrénées, mais qui ne sont pas de simples imitations. Le Poème du Cid témoigne d'une attention au concret qu'on est loin de trouver dans la Chanson de Roland. Le merveilleux y occupe infiniment moins de place que les préoccupations immédiates et terre à terre, par exemple le butin que se disputent les guerriers après la bataille.

Au même moment, les universités de la chrétienté se tournent vers l'Espagne afin de renouer avec la science des Anciens dont les Arabes s'étaient faits les dépositaires. L'astronomie et les mathématiques fournissent les apports les plus remarquables. Les Arabes transmettent à l'Occident la boussole, invention chinoise, et l'astrolabe, instrument mis au point dans l'Antiquité, mais perfectionné dans le monde musulman. Par l'intermédiaire de l'Espagne chrétienne, l'Europe savante prend connaissance de l'œuvre d'Hippocrate et des progrès que les Arabes avaient faits en médecine et en sciences naturelles : Avicenne (980-1037) avait composé le Canon, sorte d'encyclopédie médicale qui sera pendant plusieurs siècles le livre de chevet des médecins occidentaux. En philosophie, le rôle des Arabes a été déterminant pour l'évolution de la pensée occidentale avec la redécouverte d'Aristote. L'Aristote que connaissent au XIIIe siècle Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin est celui que commentaient Avicenne et surtout Averroès (XIIe siècle) ; il s'agit d'une tentative intellectuelle pour accorder la religion et la philosophie.

Les Rois Catholiques et l'hégémonie espagnole

Dans la seconde moitié du XVe siècle, le mariage d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon a pour effet d'associer deux des quatre royaumes chrétiens de la péninsule. Le troisième – la Navarre – sera rattaché au nouvel État en 1512, le quatrième – le Portugal – en 1580. La double monarchie des Rois Catholiques (1474-1516) termine la Reconquête en annexant, en 1492, l'émirat de Grenade. Elle se lance aussitôt après dans l'exploration d'un monde nouveau à la suite des expéditions de Christophe Colomb, et elle prend pied solidement dans le sud de l'Italie, à Naples. Charles Quint (1516-1556) et Philippe II (1556-1598) achèvent de faire de l'Espagne la première puissance du monde chrétien. L'autorité des rois d'Espagne s'étend en effet sur une grande partie de l'Europe (péninsule Ibérique, Flandres, Franche-Comté, Milan, Naples) et en Amérique où des conquistadors audacieux sont venus à bout, en quelques années, de deux empires : Hernan Cortès a battu les Aztèques du Mexique, Pizarro les Incas du Pérou.

L'Espagne, un nouveau modèle culturel pour la France

À cette époque-là, l'Espagne réussit aussi à se hisser à la première place dans le domaine de la culture. « Les Espagnols eurent une supériorité marquée sur les autres peuples : leur langue se parlait à Paris, à Vienne, à Milan, à Turin ; leurs modes, leurs manières de penser et d'écrire subjuguèrent les esprits des Italiens ; et, depuis Charles Quint jusqu'au commencement du règne de Philippe III, l'Espagne eut une considération que les autres peuples n'avaient point. » (Voltaire, Essai sur les mœurs.) L'hégémonie culturelle de l'Espagne témoigne d'une civilisation supérieure qui ne reposait pas seulement sur la force des armées et qui a survécu à l'effondrement économique et à la défaite militaire du milieu du XVIIe siècle. Ce qu'on appelle le Siècle d'or se situe entre 1580 et 1680. Les Français ont beau pester contre l'Espagne impérialiste, ils n'en subissent pas moins le rayonnement « d'un peuple fort, d'un empire immense […], d'une civilisation plus raffinée que la nôtre » (F. Braudel). Cette influence est surtout sensible sous le règne de Louis XIII. La mode, alors, vient de Madrid : blanc d'Espagne, vermillon d'Espagne, parfums, articles de cuir – gants, bottes, chaussures… ; tout ce que nous sommes habitués maintenant à appeler des articles de Paris, c'est l'Espagne qui les fournit à la France, de même qu'un peu plus tard l'étiquette de la cour de Versailles. Il en va de même pour la langue et la littérature. Les hispanismes fleurissent en français comme de nos jours les anglicismes, signe incontestable d'une influence culturelle qu'on subit malgré qu'on en ait. Des traités cherchent à faciliter l'enseignement du castillan aux Français. C'est le but que poursuit César Oudin en publiant, en 1597, une Grammaire espagnole, sorte de méthode pour apprendre « l'espagnol sans peine » ; mais l'auteur ne se contente pas d'enseigner les particularités de la langue, il a aussi le souci de faire connaître la littérature et, du premier coup, il va à l'essentiel : il traduit du Cervantès, des nouvelles, d'abord, puis la Galatée (1611) et enfin, en 1614, la première partie du Don Quichotte, moins de dix ans après la première édition espagnole. Au début du XVIIe siècle, la France se prend d'engouement pour l'espagnol au point que Cervantès peut écrire : « En France, personne, homme ou femme, ne manque d'apprendre le castillan ». C'est excessif, bien sûr, mais situe bien un moment exceptionnel dans l'histoire des relations culturelles entre les deux pays.

Quand la littérature du Siècle d'or inspire les écrivains français…

Trois genres connaissent les faveurs du public français : l'essai, le roman, le théâtre. L'essai est représenté surtout par Antonio de Guevara ; ses Épîtres familières, son Marc Aurèle, son Horloge des princes et son Réveil-matin des courtisans, traduits de 1531 à 1540, sont des succès de librairie. La fable de La Fontaine : Le Paysan du Danube atteste encore, plus d'un siècle plus tard, de la fortune de Guevara en France. Le roman vient ensuite : nouvelles psychologiques comme la Prison d'amour de Diego de San Pedro ; romans sur le thème mauresque mettant en scène des chevaliers maures et chrétiens rivalisant de bravoure, de générosité et de galanterie pendant la dernière guerre de Reconquête, celle qui devait aboutir à la prise de Grenade ; Chateaubriand s'en souviendra encore en écrivant, au début du XIXe siècle, les Aventures du dernier des Abencérages. Deux genres captivent plus particulièrement les Français : la pastorale et le roman de chevalerie. Le modèle du premier est fourni, en 1542, par la Diana de Montemayor, traduite en 1578, et par la Galatée de Cervantès (1584). Pour ce qui est des romans de chevalerie, l'Amadis, ses suites et imitations enchanteront plusieurs générations de lecteurs depuis la première version française en 1540. Les aventures héroïques ou galantes des chevaliers errants et des bergers donneront prétexte à bien des amusements aux familiers de l'hôtel de Rambouillet. Des aspects fondamentaux de la préciosité ou du roman d'analyse français, d'Honoré d'Urfé à madame de La Fayette, sont incompréhensibles sans cette influence espagnole. Dans une moindre mesure, la veine réaliste – la Célestine, le roman picaresque, Cervantès… – inspire Charles Sorel avant Lesage. Le théâtre espagnol, enfin, celui de Lope de Vega, de Guillén de Castro, de Tirso de Molina, de Calderon… fournit aux dramaturges français du règne de Louis XIII des sujets, des situations, des adaptations pour ne pas dire des plagiats. Dans le domaine de la peinture, Vélasquez, Zurbaran, Murillo – plus que le Greco, encore sous-estimé à l'époque – témoignent de l'éclat des artistes espagnols.

La spiritualité française du XVIIe siècle elle-même doit beaucoup à des sources espagnoles. Dès 1622, on traduit en français le Cantique spirituel de saint Jean de la Croix. Plusieurs passages des Pensées de Pascal paraissent directement inspirés d'auteurs espagnols, notamment de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix. L'influence espagnole en France se manifeste pendant quelque temps encore par la vogue de l'homme de cour de Gracian, dont Le Héros est traduit en 1645. Puis de nouvelles tendances – le classicisme – apparaissent. C'est la France désormais qui prend le relais de l'Espagne comme modèle culturel, de même qu'elle la supplante sur le plan diplomatique.

L'Espagne affaiblie se pare de charmes romantiques

Mort sans héritier en 1700, le dernier des Habsbourg d'Espagne, Charles II, transmet son immense empire au petit-fils de Louis XIV, Philippe V. La dynastie des Bourbons entreprend de moderniser et de dynamiser une Espagne qui s'était épuisée à vouloir maintenir son hégémonie. Elle y réussit en partie mais ses efforts sont réduits presque à néant par l'invasion napoléonienne et la guerre d'Indépendance qui en est la conséquence (1808-1814). L'empire colonial en profite pour s'émanciper. Au XIXe siècle, l'Espagne n'est plus qu'une puissance de second ordre. Les guerres civiles qui opposent carlistes et libéraux retardent encore sa modernisation. Ce n'est guère qu'après 1875 qu'elle donne l'impression d'avoir atteint un certain équilibre mais, en 1898, une guerre mal engagée avec les États-Unis lui fait perdre les derniers lambeaux de l'empire, Cuba et les Philippines, tandis qu'à l'intérieur, en Catalogne et au Pays basque, s'esquissent des tendances nationalistes.

À cette évolution historique correspond un changement dans l'image que les étrangers se font de l'Espagne. Le Siècle des lumières retenait de préférence les aspects négatifs : l'Inquisition, le fanatisme, cette Espagne noire que la deuxième manière de Goya illustre magnifiquement. Pour les romantiques, l'Espagne, c'est à la fois le vestibule de l'Orient et un pays où le pittoresque du Moyen Âge s'est maintenu plus longtemps qu'ailleurs. L'hispanisme de Victor Hugo est plus complexe. Dans le théâtre du Siècle d'or, il trouve des justifications pour ses propres théories dramatiques : la liberté à l'égard des règles, l'introduction du lyrisme et de la couleur locale, la variété dans la versification, le mélange du comique et du tragique, du grotesque et du sublime. Hernani se présente explicitement comme un « drame dont le Romancero general est la véritable clé » ; Ruy Blas fourmille de réminiscences espagnoles : le roman picaresque, le roman mauresque, le roman de chevalerie… Un peu plus tard, Mérimée s'attache à mettre en valeur l'individualisme, l'orgueil d'une nation fière de son passé, la violence de l'instinct, le sens de l'honneur, le goût de la liberté et de l'indépendance. Carmen symbolise cette Espagne romantique pour la plus grande irritation des Espagnols cultivés, une Espagne plus africaine qu'européenne ; on va y chercher le dépaysement, des émotions fortes, le pittoresque. Il faudra attendre les premières années du XXe siècle pour que les écrivains et artistes français, sans renoncer à la fascination de l'Andalousie, découvrent un autre aspect de l'Espagne, la Castille des hildalgos, des mystiques, du Greco.

La publication en 1910 du livre de Maurice Barrès, Greco ou le secret de Tolède, marque un tournant. Depuis quelques années déjà, des artistes français se tournaient vers l'Espagne en quête de formes nouvelles. Dans Espana (1883), Emmanuel Chabrier incorpore des éléments qui viennent du flamenco.

Au début du XXe siècle, le contact direct avec de grands talents espagnols – Albéniz, Manuel de Falla… – permet une meilleure connaissance réciproque des ressources artistiques de la France et de l'Espagne. Avec Vincent d'Indy, Paul Dukas, Claude Debussy, Gabriel Fauré, Maurice Ravel… s'établissent des échanges féconds. La Rhapsodie espagnole et L'Heure espagnole (1907), de même que le Boléro (1928) du dernier cité ne s'expliquent pas autrement. Évoquons, sur un autre plan, la trajectoire d'un Picasso et d'un Mirò, tous deux attirés de bonne heure par la France et dont on peut se demander s'ils relèvent de l'histoire de la peinture espagnole ou de la française, tant les influences sont mêlées.

Joseph Pérez
Août 1999
 
Bibliographie
La France et les Français dans la littérature espagnole (1598-1665) La France et les Français dans la littérature espagnole (1598-1665)
Asensio Gutierrez
Publications de l'Université de Saint-Etienne, Saint-Etienne, 1977

L'Age d'or de l'influence espagnole: la France et l'Espagne à l'époque d'Anne d'Autriche, 1615-1666 L'Age d'or de l'influence espagnole: la France et l'Espagne à l'époque d'Anne d'Autriche, 1615-1666
Charles Mazouer
Editions Interuniversitaires, Mont-de-Marsan, 1991
Actes du 20ème colloque du C.M.R. 17, Bordeaux, 25-28 janvier 1990
Ambrosio de Salazar et l'étude de l'espagnol en France sous Louis XIII Ambrosio de Salazar et l'étude de l'espagnol en France sous Louis XIII
Alfred Morel-Fatio
Paris-Toulouse, 1901

L'Espagne au temps de Philippe II L'Espagne au temps de Philippe II
Collectif
Hachette, 1965

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