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La littérature italienne des XVIIIe et XIXe siècles,
de l'Arcadie au Risorgimento
François Livi
Professeur émérite de Langue et littérature italiennes
à l’Université Paris-Sorbonne
Membre de l’E.L.C.I.
Codirecteur de la Revue des Études Italiennes
Président du Centre de Recherche Pierre Emmanuel

Au XVIIIe siècle la littérature italienne confirme sa vocation de gardienne de la tradition et de l'italianité dans une péninsule politiquement morcelée. La paix d'Aix-la-Chapelle (1748) confirme l'emprise de l'Autriche dans le nord, tandis que les Bourbons règnent dans le sud. S'il a perdu, au profit du français, son statut de première langue de culture européenne, l'italien continue néanmoins de rayonner au-delà de la péninsule. Le parcours que nous proposons, à travers plusieurs capitales culturelles – Rome, Milan, Naples, Venise… – défie la logique géographique mais répond à celle de la création littéraire.

L'Académie de l'Arcadie

C'est l'Académie de l'Arcadie, fondée à Rome le 5 octobre 1690, qui domine la vie culturelle dans la première moitié du siècle. La référence à la Grèce antique invite à s'évader dans le mythe. Les poètes de l'Arcadie sillonnent tous, avec un bonheur inégal, le pays du Tendre. Sous la conduite avisée de Giovan Mario Crescimbeni (1663-1728), son premier « gardien », l'Arcadie s'affirme à Rome et établit des « colonies » dans d'autres villes. C'est au sein de l'Arcadie que se forme Métastase (pseudonyme de Pietro Trapassi, 1698-1782). Créateur de vers d'une grande musicalité exceptionnelle, Métastase conquiert l'Italie et l'Europe par ses mélodrames historiques. Il était pour Rousseau « le seul poète de cœur » ; pour Voltaire, l'égal de Corneille et de Racine. En 1730, Charles VI l'appelle à Vienne et le nomme poète impérial. Hypsipile (1732), La clémence de Titus (1734), Attilius Regulus (1740) sont autant de succès, mis en musique par les plus grands compositeurs de l'époque, dont Monteverdi. S'il excelle dans le pathétique, Métastase ne parvient guère à atteindre au sublime ni au tragique. L'avènement de Marie-Thérèse sur le trône impérial, en 1740, le confine dans un rôle de poète courtisan.

La modernité et les Lumières

L'Illuminismo, c'est l'esprit des Lumières qui franchit les Alpes. Sa capitale est Milan. Les intellectuels lombards se tournent vers les réformes de la société que Marie-Thérèse veut appliquer dans les provinces italiennes. La revue Il Caffé (1764-1766) cristallise ces réflexions. À Paris, d'Alembert, Diderot, d'Holbach réservent un accueil enthousiaste à Des délits et des peines (1764) de Cesare Beccaria (1738-1794). Dans cet essai, qui fait rapidement le tour du monde, Beccaria refuse la peine de mort et démontre l'inanité de la torture en tant que moyen d'enquête. Observations sur la torture (posth. 1804) de Pietro Verri (1728-1797), s'inscrit dans la même mouvance.

La culture napolitaine n'est pas en reste. Giambattista Vico (1668-1744), qui enseigne l'éloquence à l'université de Naples, dans Principes d'une Science Nouvelle (1725, 3e éd. aug., 1744), conteste le rationalisme cartésien et élabore une très originale philosophie de l'histoire que Michelet découvrira avec ferveur. Vico distingue trois âges dans l'histoire de l'humanité : l'âge des dieux, des héros, des hommes. Expression de la vie collective des peuples, la poésie est une forme intuitive de connaissance. À l'époque des Lumières, Naples se révèle un formidable creuset de modernité, grâce à ses économistes – Ferdinando Galiani (1728-1787), Antonio Genovesi (1713-1769) –, ses juristes et historiens : Gaetano Filangieri (1752-1788) et Mario Pagano (1748-1799).

Le théâtre, de Goldoni à Alfieri

Métastase avait donné à l'Italie et à l'Europe le drame musical ; le Vénitien Carlo Goldoni (1707-1793) se propose de doter l'Italie d'un théâtre comique moderne. Puisant dans les deux « livres » du monde et du théâtre, il écrira quelque cent soixante pièces, en italien ou en vénitien. Amener progressivement la commedia dell'arte, fondée sur un canevas et l'improvisation des acteurs, à la comédie régulière, entièrement écrite, tel est le sens de sa « réforme ». Les chefs-d'œuvre se succèdent, en italien – Le café (1750), La famille de l'antiquaire (1753), L'aubergiste (1753), La petite place (1756), Les Amoureux, (1759) – ou en dialecte vénitien : Les rustres (1760), Barouf Chioggia (1762). Par ses tableaux de la bourgeoisie vénitienne, par ses études de caractères, Goldoni conquiert un large public. Mais rivalités, polémiques et jalousies ne faiblissent pas : en 1762 Goldoni quitte Venise pour s'installer à Paris, il y dirigera la « Comédie italienne », qui n'a pas été touchée par sa réforme ; il composera des canevas, des pièces rédigées, dont quelques-unes en français (Le bourru bienfaisant, 1771). Il s'attellera à la rédaction de ses Mémoires. Le 7 février 1793 la Convention rétablit la pension que lui avait allouée le roi de France et que la Révolution avait supprimée. Mais Goldoni était mort la veille…

Le Piémontais Vittorio Alfieri (1749-1803) veut donner à l'Italie un grand théâtre tragique. Grand voyageur, il sillonne l'Italie et l'Europe. Aucun royaume, aucun État ne trouve grâce aux yeux de cet homme épris de liberté absolue. Sa conversion à la littérature date de 1775 : Alfieri quitte la cour de Turin, se sépare d'une brillante vie mondaine, pour se consacrer à son œuvre, soutenue par l'affection de comtesse Louise d'Albany. À une époque où le français est la seconde langue de bien des écrivains italiens, Alfieri s'efforce de se « dépiémontiser » et de se « défranciser » : l'apprentissage du toscan, l'étude de la tradition littéraire italienne révèlent sa détermination. Les essais De la tyrannie (1777) et Du prince et des lettres (1778-1786) explicitent sa vision politique, centrée sur l'affrontement entre le « tyran » et le « héros ». Les tragédies d'Alfieri éliminent les chœurs, simplifient l'intrigue, réduisent le nombre des personnages, puisent leurs sujets dans la mythologie, l'histoire romaine et moderne : Philippe (1775-1776), Antigone (1776-1777), Virginie (1777-1778) Brutus second (1786-1787). Mais les chefs-d'œuvre d'Alfieri sont incontestablement Saül (1782), tragédie du roi biblique que déchirent le silence de Dieu et la conscience de son vieillissement, ainsi que Myrrha (1784-1787), jeune femme dévorée par une passion incestueuse que la vengeance d'Aphrodite a allumée dans son cœur. Objet d'une lecture politique, les tragédies d'Alfieri ont connu pendant le Risorgimento un succès considérable. Commencée à Paris en 1790, l'autobiographie d'Alfieri – Ma vie – est la somptueuse mise en scène de sa vocation au théâtre. Spectateur d'abord enthousiaste de la Révolution française, puis farouchement hostile à la tournure qu'elle prend, Alfieri quittera Paris deux ans plus tard.

Le romantisme : politique et littérature

L'époque napoléonienne bouleverse la géographie politique de la péninsule et force les écrivains à choisir leur camp. Auteur du poème satirique La journée, où il flétrit la vanité du monde aristocratique, le lombard Giuseppe Parini (1729-1799), dénonce les excès de la Révolution et salue le retour, provisoire, des Habsbourg. Chef de file du néoclassicisme, Vincenzo Monti (1754-1828), considéré de son vivant comme le plus grand poète italien, regarde avec méfiance, depuis Rome, les événements. En 1797 il s'installe à Milan : devenu l'historiographe du royaume d'Italie, Monti célèbre les campagnes napoléoniennes, avant de saluer avec le même élan le retour des Autrichiens. L'historien romantique Francesco De Sanctis l'appellera le « secrétaire de l'opinion dominante ».

En revanche, Ugo Foscolo, (1778-1827), né de mère grecque dans l'île de Zante, élevé à Venise, édifie dans cette période bouleversée une œuvre puissante, sous le signe de l'exil et l'errance. Lorsque Napoléon livre la Sérénissime aux Autrichiens, Foscolo est accablé : le roman épistolaire Les dernières lettres de Jacopo Ortis (1802), qui noue habilement histoire et sentiments, reflète le désarroi de ce jeune patriote. Foscolo servira dans l'armée napoléonienne. En 1806 il est de retour à Milan, où il compose son chef-d'œuvre, le poème Les Tombeaux (1807). Sa tragédie Ajax (1811), qui à l'évidence vise Napoléon, le fait tomber en disgrâce : Foscolo quitte Milan pour Florence ; en 1815, refusant de faire allégeance aux Autrichiens, il choisira l'exil : il terminera ses jours, dans la misère, en Angleterre. Le poème inachevé Les Grâces laisse percer son pessimisme : le retour aux mythes grecs devrait effacer la grisaille du présent.

Le Congrès de Vienne (1815) réaffirme l'hégémonie autrichienne dans la péninsule. Risorgimento – lutte pour la renaissance et l'unification de l'Italie – et romantisme se confondent. Le romantisme italien y sera patriotique et modéré, voulant rallier à sa cause les classes moyennes. Les manifestes du romantisme italien – de Sur l'injustice de certains jugements littéraires italiens (1816) de Ludovico Di Breme (1780-1820) aux deux lettres de Manzoni – Lettre à M. Chauvet sur les unités de temps et de lieu dans la tragédie (1820), rédigée en français, Sur le Romantisme (1823) – naissent à Milan, au fil des polémiques qu'engendre l'article De l'esprit des traductions de madame de Staël. Les tenants du classicisme, gardiens du beau et de la tradition, et les romantiques, prônant une littérature du vrai et de l'utile, s'affrontent dans les colonnes de la Biblioteca italiana, puis du Conciliatore, au nom d'une « italianité » que chacun définit à sa convenance. Deux grandes figures dominent le romantisme italien : Leopardi et Manzoni.

Giacomo Leopardi

Poète de la « douleur cosmique » Giacomo Leopardi (1798-1837), ouvre une voie nouvelle à la littérature italienne. Isolé à Recanati, dans les Marches, Leopardi ne vit que dans les livres et par les livres. Dans les années 1815-1819 se situent ses deux « conversions » : de la philologie à la poésie ; d'une poésie d'imagination à une poésie philosophique. En 1830 il quitte définitivement Recanati pour s'installer d'abord à Florence, puis à Naples, où il mourra prématurément. Son complexe cheminement intellectuel, ses projets, ses lectures, sont consignés dans un journal monumental, de plus de 4 500 pages, qu'il tient de 1817 à 1832, le Zibaldone. Après avoir opposé à la nature, qui crée les hommes heureux, la raison, qui provoque le malheur des hommes, Leopardi, après 1824, tient la nature elle-même pour une ennemie. Au bonheur illusoire des gens médiocres, les hommes « sensibles et de génie » opposent leur solitude et leur désespoir. Dans Les Chants (1831, éd. posth. 1845), les poèmes philosophiques – qui dénoncent également le mythe du progrès – alternent avec de courts poèmes illustrant la poétique du souvenir, et des poèmes amoureux, au langage plus vigoureux. Les dialogues, récits, apologues – parfois de véritables poèmes en prose –, réunis dans Petites œuvres morales (1827-1834), mettent en lumière, sur un registre souvent ironique, l'universelle misère de l'homme.

Alessandro Manzoni

Si, reprenant l'héritage de Pétrarque, Leopardi fonde la nouvelle poésie italienne, c'est au Milanais Alessandro Manzoni (1785-1873) que la littérature italienne moderne doit un roman – Les Fiancés (1827-1842) – qui devient aussitôt le modèle, pour les générations à venir, du roman historique. Ses années parisiennes (1805-1810), sa fréquentation des idéologues, des historiens, sont décisives pour sa formation. Sa conversion au catholicisme, en 1810, accentue sa vision dramatique de l'histoire, qui se manifeste aussi bien en poésie – on songe au poème Le cinq mai, rédigé en quelques jours après la mort de Napoléon, traduit par Goethe, porté aux nues par Stendhal – qu'au théâtre. Par ses tragédies – Le comte de Carmagnola (1820), histoire d'un condottiere du XVe siècle, condamné par Venise pour trahison ; Adelghis (1822), qui a pour cadre la guerre menée par Charlemagne contre le royaume du roi lombard Didier – qu'il dégage des règles classiques, Manzoni traque la vérité morale de l'histoire ; il rédige des études historiques pour préparer la création littéraire.

Les Fiancés (1827, éd. déf. 1840-1842), qui connaît d'emblée un succès aussi retentissant que durable, a comme sous-titre Chronique milanaise du XVIIe siècle. Se fondant sur une solide documentation historique – L'Histoire de la colonne infâme (1842), reconstitution des procès iniques qui avaient suivi la peste de 1630 à Milan, accompagnait le roman – le romancier veut éclairer la psychologie des personnages. Le roman relate les mésaventures de deux jeunes paysans lombards, dans les années 1628-1630, dont le projet de mariage pourra enfin se réaliser en dépit des obstacles qui s'y opposent : la volonté despotique d'un hobereau, la peste qui ravage Milan, conséquence de la guerre qui met aux prises les Impériaux et la maison de Savoie aux Français et à leurs alliés. L'intrigue est riche en rebondissements, Manzoni excelle dans l'art du portrait, les fresques historiques alternent avec d'admirables descriptions de paysages, le pathétique avec l'humour ou l'ironie. L'originalité des Fiancés est manifeste : Manzoni établit un dialogue subtil entre le rédacteur anonyme d'un manuscrit du XVIIe siècle et l'auteur moderne, qui est censé le transcrire, entre celui-ci et le lecteur ; il choisit comme héros de l'histoire deux laissés pour compte et non pas les grands personnages historiques qui figurent dans le roman ; il montre que l'injustice et le mal ne tiennent pas qu'aux institutions ; il choisit une langue toscanisée, accessible à un très large public. Mais la littérature – tragédie ou roman – lui apparaît comme un compromis insatisfaisant entre l'histoire et l'invention. Manzoni s'en détache pour signer des essais historiques, littéraires, linguistiques. Nommé en 1861 sénateur du royaume d'Italie, il accepte en 1870 la citoyenneté romaine.

Dans le sillage de Manzoni les romans historiques se multiplient. Le plus réussi – et le plus autobiographique – est assurément Mémoires d'un Italien (posth. 1867), dû au Padouan Ippolito Nievo (1831-1861). Ardent patriote, Nievo participe à l'expédition de Garibaldi en Sicile. Il meurt lors du naufrage du bateau qui le ramenait au Piémont. Présenté comme les souvenirs du noble vénitien Carlo Altoviti, Mémoires d'un Italien brosse une vaste et attachante fresque de la vie italienne de 1775 à 1855 : l'éveil de la conscience politique du protagoniste est inséparable de son amour pour Pisana di Fratta, l'une des héroïnes les plus réussies de la littérature italienne.

L'unification politique ouvre une époque nouvelle, dans le domaine littéraire aussi. Les trois dernières décennies du XIXe siècle sont à rattacher au siècle suivant.

François Livi
 
Bibliographie
La littérature italienne La littérature italienne
François Livi et Christian Bec
Que sais-je ?
PUF, Paris, 3ème édition, 2003

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