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La littérature italienne de Dante au Chevalier Marin (XIIIe-XVIIe siècle)
Christian Bec
Professeur émérite à l’université de Paris IV-Sorbonne
Membre de l’Accademia dei  Lincei et de l'Académie de Savoie

L'Italie médiévale, après le Cantique des créatures de saint François et les poètes du dolce stil novo, va connaître une vie littéraire sans précédent sous le règne des Tre Corone, les Trois Couronnes que sont Dante Alighieri, Boccace et Pétrarque. La Renaissance italienne vit princes et papes, nouveaux mécènes, s'entourer d'artistes et d'écrivains qui, de Marsile Ficin à Machiavel, surent exprimer toutes les facettes d'une société éprise de sagesse et de philosophie antique. Si les périodes de calme furent propices à une aimable littérature de divertissement, l'occupation espagnole et la Réforme catholique virent fleurir des académies savantes dans lesquelles les thèses de Galilée ou de Campanella furent l'objet de vives controverses. Christian Bec auteur d'un Précis de littérature italienne (PUF 1982) et de La Littérature italienne. (PUF « Que sais-je ? » 1998), brosse ici une série de portraits tout en nuances des écrivains italiens du Moyen Âge à l'époque baroque.


Le doux style nouveau


Lors de l'effondrement de l'Empire romain, deux langues émergent en Occident : le latin ecclésiastique et le latin vulgaire, qui se diversifie peu à peu en parlers locaux ou, selon le concile de Trente de 813, en « langue romane rustique ». Jusqu'au XIIe siècle toutefois la littérature en langue vulgaire italienne marque le pas par rapport à la française. Au XIIIe siècle la production littéraire de la péninsule connaît au contraire un essor certain pour trois raisons essentielles : l'élan culturel du Royaume de Sicile sous l'impulsion de l'empereur Frédéric II, le développement des villes, progressivement autonomes, au Centre et au Nord, la relance de la spiritualité grâce au mouvement franciscain.


Une carte géographique littéraire du XIIIe siècle ferait apparaître comme principaux centres de production la Sicile, la Romagne, la Toscane, l'Ombrie, la Lombardie et l'Émilie, qui écrivent en divers genres et dialectes locaux. En matière de poésie religieuse, la lauda triomphe. Glorifiant la Vierge et la Trinité, elle est chantée par les foules lors des cérémonies religieuses. Occupant une place dans ce corpus, le Cantique des créatures, dû à François d'Assise (1182-1226), est un hymne au Créateur et aux créatures invitées à l'adorer et à le remercier, qui rompt avec le pessimisme antérieur. Profane, la poésie lyrique de l'« école sicilienne », née dans l'entourage de Frédéric II (1194-1250) recourt à un sicilien « illustre », s'exprime essentiellement dans les mètres savants du sonnet et de la chanson, la canzone, et chante l'amour du poète pour sa dame, sans rapports avec la vie quotidienne. Dès la moitié du XIIIe siècle, l'école sicilienne décline et – pourrait-on dire – passe le relais à la Romagne et surtout à la Toscane. C'est là que naît et s'impose le dolce stil novo, le « doux style nouveau », selon l'expression de Dante, autour d'une sorte d'école qui regroupe sept poètes : un Bolonais, Guido Guinizelli (env. 1213-env. 1270) ; cinq Florentins, Guido Cavalcanti (1255-1300), Dante (1265-1321), Lapo Gianni, Gianni Alfani, Dino Frescobaldi (env. 1271-env.1316) ; un Toscan, Cino da Pistoia (1265-1336).


Première avant-garde littéraire italienne, le « groupe des Sept » forme une sorte de cénacle qui a des convictions communes : rejet de la poésie antérieure, symbolisée par Guittone d'Arezzo (env. 1230-1294), et conscience d'appartenir et de s'adresser à une élite. Les seuls thèmes développés sont les louanges et l'hommage rendus à la dame aimée, inaccessible, à la beauté et à la vertu ineffables et aux tourments que la cruelle leur impose. Caractéristique est aussi la psychologie introspective et raffinée mise en œuvre, qui recourt à la mécanique des « esprits », ces corpuscules situés dans l'âme, le cœur et le cerveau, lesquels véhiculent les sentiments et les facultés vitales. Non moins typique est l'écriture mise en œuvre : « subtile, douée, suave ». Parmi certaines des poésies des stilnovistes on rencontre aussi, mais en minorité, des compositions dites comico-réalistes qui vitupèrent les femmes, injurient des adversaires politiques, caricaturent certains individus, chantent le vin et l'argent, injurient le monde. Ces poèmes ne sont pas moins savants que les autres. En prose, le toscan l'emporte progressivement dans l'historiographie ou la chronique ainsi que dans la nouvelle avec l'anonyme Novellino (env. 1260-1290), recueil de brefs récits exemplaires destinés à « ceux qui ne savent pas et désirent savoir ». C'est là, en prose comme en vers, une production qui vise le nouveau public « municipal » en cours de formation, notamment en Toscane et particulièrement à Florence.


Ce n'est donc pas un hasard si ceux que l'on appellera les Trois Couronnes : Dante, Boccace et Pétrarque sont florentins d'origine et marquent l'apogée littéraire du Moyen Âge, non seulement en Italie mais en Europe, atteignant tous trois au rang de modèles littéraires. Avec eux le Grand Siècle italien ne cessera d'exercer une immense influence sur les siècles suivants.


Dante et la Divine Comédie


Né à Florence en 1265, issu d'une famille noble mais déchue, Dante Alighieri fréquente durant sa jeunesse et dans sa ville natale les enseignements des franciscains et des dominicains et les groupes stilnovistes. C'est alors qu'il compose la Vie nouvelle, une autobiographie en vers et en prose, où il chante son amour pour Béatrice.


En 1295, il entre en politique dans le parti des guelfes blancs, partisans de l'indépendance de la cité face aux pressions de la papauté, et accède à la charge de prieur en 1300. Mais ses adversaires l'emportent et il se voit condamné à un exil d'où il ne reviendra pas, un exil qui dépasse la seule tragédie personnelle. D'écrivain municipal qu'il était, Dante devient écrivain universel : il s'adresse non plus à l'élite locale, mais au monde entier. De 1304 à 1307, il compose un traité inachevé, le Convivio, le Banquet, où il commente à l'intention des non-doctes quatre de ses canzoni portant sur des questions théologiques, philosophiques et scientifiques. Il y démontre que la noblesse est de cœur et non de naissance et que la monarchie universelle est le régime idéal, thème qu'il reprendra dans la Monarchia. Dans un autre traité en latin sur la langue vulgaire, il fonde la théorie d'une langue « illustre » issue du polissage des écrivains italiens.


Mais le chef-d'œuvre de Dante est la Comédie qui sera nommée Divine au XVIe siècle. Commencée vers 1306, achevée vers 1321, elle est faite de 14 233 vers, regroupés en cent chants, eux-mêmes répartis en trois cantiche ; L'Enfer (un chant préliminaire suivi de trente-trois chants), Le Purgatoire (trente-trois chants) et Le Paradis (trente-trois chants). Le sujet du poème est le voyage de Dante dans l'au-delà sous la conduite de trois guides successifs : Virgile, Béatrice et saint Bernard. En Enfer, abîme creusé au centre de la terre, Dante rencontre en neuf cercles successifs des damnés coupables de vices toujours plus graves. Sur les corniches du Purgatoire, situé aux antipodes de l'Enfer se trouvent les âmes qui purgent leurs fautes. S'élevant enfin au Paradis, Dante franchit des ciels successifs, où il voit les bienheureux rangés selon leurs mérites, mais qui sont en fait situés dans la Rose céleste, où ils contemplent Dieu. Le voyage dantesque s'achève par sa propre vision, ineffable, de Dieu. Cette rigoureuse et complexe architecture de l'au-delà procure à Dante un cheminement initiatique, pédagogique, purificateur et mystique. En Enfer, il découvre au sein des ténèbres, au milieu de cruels supplices, des centaines de damnés issus de l'Antiquité comme de l'époque contemporaine. Au Purgatoire, il rencontre par exemple le successeur de l'empereur Frédéric II ou un poète qui lui donne l'occasion de préciser sa conception de la poétique stilnoviste. Enfin, dans la lumière paradisiaque, il trouve en Béatrice et saint Bernard des guides qui l'introduisent aux mystères divins. Il y entend aussi les louanges de saint François et de saint Dominique, fondateurs d'ordres qui sont alors en pleine décadence. Œuvre visionnaire, grandiose utopie, préoccupée du réel et de l'éternel, la Comédie est la somme gigantesque du Moyen Âge chrétien finissant.


Boccace et le Décaméron


Admirateur et biographe de Dante, Giovanni Boccaccio, – Boccace – (1313-1375) s'affirme comme conteur et savant pré humaniste. Durant son séjour à Naples, il fréquente la cour et les milieux intellectuels locaux et compose des œuvres d'inspiration encore courtoise. Rentré dans sa patrie en 1341, il change d'inspiration au contact de la culture municipale. Il écrit alors la Commedia delle Ninfe et le Ninfale fiesolano, l'Amorosa visione, poème allégorique et l'Elegia di madonna Fiammetta, qui doit sa nouveauté au fait qu'elle est l'autobiographie d'une jeune femme trahie par son amant. Mais c'est le Décaméron qui est à nos yeux son chef-d'œuvre. Recueil de cent nouvelles regroupées en dix journées et racontées par une brigata, une troupe de sept jeunes femmes et trois jeunes gens qui ont fuit Florence décimée par la peste de 1348, le Décaméron obéit à une architecture signifiante. Chaque journée, à l'exception de la première et de la neuvième, traite d'un sujet obligé. D'un thème à l'autre, les conteurs s'élèvent vers un sommet : la dernière journée célèbre la magnificence et la libéralité, tandis que d'autres mettent en scène des bons mots ou de cruelles plaisanteries aux dépens de sots ou de vieux maris. L'univers du Décaméron frappe aussi par son immense diversité : toutes les classes sociales – aristocrates, bourgeois, ouvriers, paysans – y sont représentées ; toutes les périodes, de l'antiquité au temps présent, y sont évoquées ; tous les pays alors connus y sont mentionnés. Un autre trait original du recueil est son féminisme proclamé. Boccace dédicace son livre aux femmes et met en scène des héroïnes qui revendiquent leur dignité et leur droit à une libre sexualité lorsqu'elles sont veuves ou mariées à des vieillards. Au-delà d'une grivoiserie épisodique, le Décaméron propose enfin un message. Non seulement il critique la déchéance du clergé, l'avidité des marchands, la sottise du peuple, la décadence de la noblesse, mais il propose un modèle de nouvelle société : celui de la troupe des conteurs, qui met en pratique un comportement consensuel, harmonieux et soucieux des normes morales et religieuses. Durant les dernières années de sa vie, Boccace tisse avec Pétrarque des liens étroits de collaboration et d'amitié. Il s'engage alors dans des travaux d'érudition en latin portant sur la mythologie classique, la géographie et les hommes illustres. Son pamphlet misogyne sur la femme, appelée Vilain Corbeau, marque comme un retour vers une certaine tradition médiévale attardée.

Pétrarque et le Canzionere

Le maître de Boccace est incontestablement François Pétrarque (1330-1374) de son nom latinisé Petrarca. Fils d'un notaire florentin contraint à l'exil à la cour papale d'Avignon, il fait des études de droit à Montpellier et à Bologne, puis revient en Avignon, où il rencontre Laure, l'inspiratrice de sa poésie. Ayant reçu les ordres mineurs, Pétrarque obtient des bénéfices ecclésiastiques, qui lui garantissent l'indépendance financière et l'introduisent dans les cercles intellectuels européens. Rentré en Avignon en 1337 après des voyages en Europe, il se retire un temps dans son ermitage de la Fontaine-de-Vaucluse. Devenu célèbre, il reçoit à Rome la couronne de laurier des poètes. Après avoir soutenu en 1347 la brève république romaine de Cola di Rienzo et appris la mort de Laure, il séjourne en Italie du Nord, où il est couvert d'honneurs.


Son itinéraire, exceptionnel pour l'époque, est celui d'un intellectuel européen, vivant de sa plume et en tirant sa gloire. Son prestige procède alors de son immense œuvre en latin : une énorme correspondance, un Bucolicum Carmen, un traité des hommes célèbres, des ouvrages autobiographiques, sans compter les Triomphes, visions allégoriques de l'Amour, de la Chasteté, de la Mort, de la Renommée, du Temps et de l'Éternité. Mais ce qui fait aujourd'hui la célébrité de Pétrarque, c'est son Canzoniere, qui rassemble après bien des remaniements trois cent soixante-six poèmes en langue vulgaire. Le thème dominant est l'amour pour Laure : un itinéraire autobiographique qui va du péché à la rédemption, de la jeunesse fourvoyée à la mort de Laure et jusqu'à une ultime dédicace à la Vierge. Si le Chansonnier est dominé par l'inspiration amoureuse, on y rencontre aussi des invectives politiques contre les envahisseurs barbares et contre la papauté avignonaise, ainsi que des réflexions morales et religieuses. Alors que la langue de Dante est plurielle, celle de Pétrarque est savamment unitaire. Cependant que le Décaméron va devenir le modèle de la prose narrative, le Canzoniere va penser de tout son poids sur la poésie lyrique italienne jusqu'au XVIIIe siècle.

Leurs épigones

Dante, Boccace et Pétrarque écrasent de leur présence la littérature italienne du XlVe siècle. Celle-ci existe et prolifère pourtant à l'ombre des Trois Couronnes. On se contentera de citer de nombreux épigones du stilnovisme et du pétrarquisme, des poètes comico-réalistes, des commentateurs de la Divine Comédie, des écrivains religieux – dont le recueil anonyme des Petites Fleurs de saint François – et surtout des chroniqueurs, notamment florentins comme Dino Compagni, contemporain de Dante, et Giovanni Villani, qui introduit le premier dans son récit des données chiffrées. À quoi s'ajoutent des conteurs, majoritairement toscans, dont Franco Sacchetti et son Trecentonovelle. Tous ces écrivains portent témoignage de la splendeur d'une culture municipale en son ultime et riche expansion et au début de son déclin.


Les premiers humanistes


Sans jamais employer les termes d'humanisme et de Renaissance, les écrivains italiens du XVe siècle sont conscients de créer un temps nouveau, en rupture avec l'époque antérieure, qui remet en vigueur les valeurs antiques. Créateurs d'une philologie et d'une archéologie rigoureuses, ils éprouvent aussi le sentiment que l'homme est le maître de son propre destin.


À Florence, menacée dans son indépendance par les États du Nord et du Sud, se crée un groupe d'intellectuels qui célèbrent la République, tels Salutati ou Bruni, et animent des campagnes de recherche de manuscrits anciens, ou comme Manetti et Palmieri, louent la dignité de l'homme et la vie civile. Hors de Florence, les correspondants de ces humanistes partagent le même enthousiasme pour la culture gréco-latine qu'ils admirent sur le plan littéraire et moral.


Descendant d'une grande famille florentine exilée, Léon Battista Alberti (1404-1472) est le type même de l'humaniste achevé : architecte, théoricien de la peinture et de l'urbanisme, mathématicien, il écrit en latin comme en langue vulgaire. Son œuvre la plus connue célèbre les thèmes clefs de l'humanisme, – action, raison, sagesse –, auxquels il ajoute une justification du profit et une célébration du temps et de l'argent. À la fin de son dialogue, Alberti conseille à l'un de ses jeunes parents de faire carrière dans les cours, cependant que Palmieri renonce à l'action au profit de la contemplation. À l'exception de Venise, l'humanisme devient littéraire puis courtisan : c'est la conséquence de la montée en puissance des cours italiennes.


Laurent de Médicis et les néoplatoniciens


Maître officieux de Florence, banquier, mécène, écrivain depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, Laurent de Médicis (1449-1492) domine l'Italie de son temps. Auteur d'un poème pastoral burlesque, du récit parodique d'une chasse au vol, d'une représentation caricaturale d'un banquet néoplatonicien, il s'oriente vers 1470 du côté du néoplatonisme. Après la conjuration des Pazzi dont son frère est victime, il n'échappe pas à une inspiration pessimiste : triomphe de la Fortune, écoulement inexorable du temps.


Parmi les protégés du maître de Florence, se trouvent artistes et écrivains ; citons parmi ces derniers Pulci, Ficin, Landino, Politien, Pic de la Mirandole.


Auteur d'un poème chevaleresque d'inspiration burlesque, le Morgante, Luigi Pulci (1439-1484) ne connaît le succès que lorsque domine à Florence la « manière bourgeoise ». Alors que l'emporte le néoplatonisme, il n'est plus au goût du jour et doit même s'exiler.


Marsile Ficin (1433-1499) occupe une place d'influence. Vivant en retrait dans une villa offerte par le grand père de Laurent, il y invite un cénacle d'intellectuels et d'amateurs – dont les Médicis – et traduit en latin Platon et d'autres philosophes. Dans ses œuvres et sa correspondance, il élabore une philosophie néoplatonicienne où, recourant aux mythes, aux poètes et aux philosophes antiques, il s'efforce de montrer que les diverses révélations divines convergent dans le christianisme.


Cristoforo Landino (1424-1498), un autre des habitués du cercle ficinien, démontre dans un dialogue la supériorité de l'action sur la contemplation et donne un commentaire à la Divine Comédie.


Angelo Ambrogini, dit Politien (1454-1494), percepteur du fils de Laurent, compose des poèmes en grec, en latin et en langue vulgaire, dont des Stances célébrant une joute de Julien de Médicis. Professeur à l'université, il se consacre enfin à des travaux d'érudition qui fondent une méthode philologique moderne. Formé en Italie du Nord, Pic de la Mirandole (1463-1494) vient à Florence en 1484 à l'invitation de Laurent. Formé à l'école aristotélicienne, il s'efforce de la concilier avec le platonisme ficinien.


Machiavel et Guichardin


Hors de Florence, les humanistes et les poètes en latin et en langue vulgaire sont nombreux. Le plus digne d'être nommé est Matteo Maria Boiardo (1440-1494). Fidèle serviteur des Este, ce Ferrarais est surtout l'auteur d'un poème chevaleresque, le Roland amoureux. Épris de la belle Angélique, le chevalier est réduit en esclavage par sa passion et ses aventures permettent au poète de chanter les vertus d'un monde défunt. Le Roland amoureux demeure inachevé en 1494 sur l'évocation des guerres d'Italie qui vont traumatiser la péninsule pendant plusieurs générations et susciter une profonde crise des mentalités. De cette crise procède un renouveau de la pensée politique et de l'historiographie.


Issu de la moyenne bourgeoisie florentine, Machiavel (1469-1527) est nommé en 1498 chef de la seconde chancellerie de Florence. Cette position lui permet de rencontrer tous les puissants de l'époque mais il est chassé de son poste en 1512 lors du retour au pouvoir des Médicis. Il compose alors Le Prince, les Discours sur la première Décade de Tite Live, L'Art de la guerre, L'Histoire de Florence, des comédies et une nouvelle. Le Prince propose au nouveau prince que requiert la crise les moyens vrais du gouvernement : la ruse et la force. Celles-ci sont, selon Machiavel, d'autant plus nécessaires que les hommes sont méchants par nature. Ses commentaires de Tite Live et L'Art de la guerre lui fournissent l'occasion de mythifier la Rome républicaine et de la proposer comme modèle pour le renouveau de la société et de l'armée contemporaines.


Ami de Machiavel, mais de plus haute extraction que lui, Guichardin (Guicciardini, 1483-1540) fait une brillante carrière en Romagne au service des papes Médicis Léon X et Clément VII. Après le retour des Médicis au pouvoir en 1530, sa fortune décline et il se retire sur ses terres, où il compose L'Histoire d'Italie. Ce récit qui commence en 1494, l'année des catastrophes, s'achève en 1534. Guichardin y constate avec lucidité et amertume l'incapacité des hommes à s'imposer à une Fortune totalement imprévisible et leur conseille de s'adapter au mieux aux variations du hasard.


Une littérature récréative


En cette première moitié du XVIe siècle qui connaît tant de bouleversements, une littérature de divertissement s'impose quasi naturellement.


Ainsi Jacopo Sannazzaro (l457-1530) compose à Naples L'Arcadie, qui relate en vers et en prose une vie pastorale idyllique, dans un monde et un espace d'évasion. À Ferrare, où les Este attirent les poètes et les artistes, l'Arioste (1474-1534) domine la scène. Son Roland Furieux, publié quelque cent cinquante fois au cours du XVIe siècle, raconte après Boiardo les combats des paladins et leur victoire finale. Le fil conducteur est la passion de Roland pour Angélique, qui le conduit à la folie. Autour de ce thème bourgeonnent mille aventures distrayantes dans un monde désacralisé. Le but de l'œuvre n'est que le divertissement et l'occasion d'un éloge de la famille régnante à Ferrare.


Une autre réinvention du XVIe siècle est la comédie. Un grand nombre des écrivains de l'époque, dont Machiavel et l'Arioste, se font « comédiographes » en langue vulgaire, tant le genre est apprécié. Personnages et intrigues sont repris d'une tradition antique enrichie par le Décaméron.


Mais un autre phénomène capital est l'invention et la mise en pratique de l'imprimerie qui va binetôt permettre la diffusion à moindre prix du livre « populaire ». La nouvelle est illustrée par de nombreux auteurs : parmi eux, Bandello (1481-1561) et son traité des bonnes manières, Giovanni Della Casa (1530-1550) et son Galateo ; de son côté, l'Arétin (1492-1556) multiplie toutes les opportunités, dont la flagornerie, la pornographie et le chantage, pour s'assurer une position à Venise.


Le plus grand et le plus célèbre des auteurs de traités du bon comportement est le mantouan Baldassare Casiglione (1478-1589), dont le Livre du courtisan est bientôt traduit dans toutes les langues d'Europe. Dans le cadre mythifié de l'ancienne Urbino, il édifie le modèle du parfait gentilhomme et de la parfaite dame de cour, qui savent se plier aux souvenances et aux circonstances.


Les errances du Tasse


La période qui va de 1550 environ à 1700 est marquée par deux événements. Signée en 1558, 1a paix de Cateau-Cambrésis met fin aux guerres d'Italie ; la domination espagnole va assurer une longue période de paix à la péninsule au prix de son asservissement quasi général. D'autre part, la Réforme protestante entraîne une vive réaction de l'Église catholique. Lors du concile de Trente (1545-1563), Rome proclame l'autorité absolue du pape, la stabilité des dogmes. Le contrôle des activités culturelles est renforcé par l'Inquisition, le Saint-Office, l'imprimatur et l'Index. Face à ces deux événements, certains les écrivains italiens s'efforcent, non sans drames parfois, de se conformer à la règle. Les autres s'insurgent.


Parmi les premiers, le Tasse (1544-1595), originaire de Sorrente, se retrouve à Ferrare où il devient poète officiel de la cour. Il y compose un poème épique, La Jérusalem délivrée, et y fait représenter une pastorale, L'Aminta. Mais tourmenté par les critiques, pris d'angoisse quant à son orthodoxie, mal à l'aise à la cour, il fait un scandale et est enfermé dans un couvent. Ayant pu s'évader, il erre du nord au sud de l'Italie. De retour à Ferrare, il fait une nouvelle crise et est enfermé durant sept ans à l'hôpital Sainte-Anne. Libéré en 1586, il reprend ses errances en Italie et publie à Rome la Gerusalemme riconquista. La Liberata se situe dans la tradition chevaleresque ferraraise mais son sujet est historique et le poème exalte la foi chrétienne. Quant à la Conquistata, elle est expurgée de tous les épisodes magiques ou érotiques.


Galilée et ses émules, l'expérimentation contre le dogme


Au sein de l'indiscutable grisaille qui domine la littérature italienne du XVIIe siècle brillent les savants. Galilée domine la scène. Professeur à Pise puis à Padoue, il met au point le télescope, qui permet de découvrir quatre satellites de Jupiter et les tâches lunaires. Rentré à Florence, il adhère aux théories du chanoine Copernic qui ne placent plus la terre au centre de l'univers. Situé au centre d'une république européenne des savants, il recourt à la langue vulgaire pour diffuser ses idées. On sait le procès fait à Galilée et son adjuration ainsi que ses dernières années passées en résidence surveillée, durant lesquelles il publie hors d'Italie ses Discours et démonstrations mathématiques.


Alors que fleurissent en Italie d'innombrables académies littéraires, de plus sérieuses académies scientifiques apparaissent : telle l'Accademia dei Lincei, « l'Académie des lynx », nouvelles structures d'accueil pour les savants, distinctes des universités, et nouveaux pôles de diffusion des idées nouvelles.


Parmi les réfractaires, Giordano Bruno (1543-1600), dominicain, fait ses études à Naples, où il s'intéresse plus au néoplatonisme qu'à l'aristotélisme. Contraint à l'exil, il se convertit au calvinisme et finit à Rome sur le bûcher. Méridional et dominicain comme Bruno, Tommaso Campanella (l560-l639) tente d'expliquer le monde sans recourir à la métaphysique. Il abjure en 1594. De nouveau arrêté pour sa participation à une révolte contre les Espagnols, il feint la folie pour échapper à la peine capitale. Dans son cachot il imagine une cité utopique, la Città del sole.


La littérature baroque


Reste enfin à évoquer la foisonnante littérature dite baroque, qui domine au XVIIe siècle par le nombre et la diversité de sa production. C'est le cas d'un nouveau genre, le roman avec ses personnages, thèmes et horizons multiples. La tragédie, qui supplante la comédie – irrévérencieuse – représente le triomphe de la raison de Dieu, par exemple dans la Reine d'Écosse de Della Valle (1560-1628) qui glorifie le martyre de Marie Stuart. Au théâtre encore la commedia dell'arte et le mélodrame réduisent la parole au bénéfice du geste et de la musique. La poésie lyrique enfin, très abondante, recherche la stupeur du lecteur par le recours à la pointe, au bizarre, à l'extravagant, qui traduisent eux-mêmes un sentiment général éprouvé par le siècle du passager et du transitoire.


Giambattista Marino (1569-1625), le Chevalier Marin pour les Parisiens, triomphe avec L'Adone, poème fleuve de quarante deux mille vers, hymne à l'Amour vu comme la source d'une énergie universelle imprégnant et inspirant toute la nature et les créatures.


La littérature en dialecte, enfin, exprime une marginalité tout autant linguistique que littéraire avec le Bolonais Giulio Cesare Croce (1550-1609) et son évocation de la condition misérable des paysans ou le Napolitain Giambattista Basile (1575-1632) et ses fables qui inspireront Perrault et Grimm.

Christian Bec
Juin 2002
 
Bibliographie
La littérature italienne La littérature italienne
François Livi et Christian Bec
Que sais-je ?
PUF, Paris, 3ème édition, 2003

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