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La leçon de Cnossos : restauration, conservation, reconstitution
Paul Faure
Professeur émérite de langues et civilisations helléniques à l'université Blaise Pascal de Clermont Ferrand
Docteur honoris causa de l'Université d'Athènes † 2007

Quinze siècles avant notre ère, les artisans crétois ont fabriqué avec un admirable talent toute la gamme des objets, des plus modestes aux plus luxueux. Les trouvailles archéologiques, les fresques qui montrent costumes et bijoux nous aident à retracer ce qu'était la vie quotidienne des Crétois minoens et à entrevoir leurs fêtes, leurs travaux.

Qui donc aurait pu croire vers 1875, que, sous les minuscules champs d'orge et de blé, dans les racines de quelques oliviers plusieurs fois centenaires, au bas du village de Makry Tikhos, dormaient les ruines du plus grand et du plus ancien palais d'Europe ? Qui donc sinon un érudit passionné qui portait le même nom ou surnom que le premier roi de Crète, Minos Kalokairinos ? En 1878, les premières fouilles dégagèrent dans une tranchée un bout de mur de 5 mètres de hauteur et des caves bordées de dalles de gypse noircies, fondant sous la pluie. Qui donc pouvait s'y intéresser et visitant le petit musée du fouilleur, admirer et surtout comprendre ces morceaux de poterie sans décor, ces tablettes d'argile brisées couvertes de signes cabalistiques ? Le visiteur profane à qui l'on dit : « ici habitait le roi de Cnossos, ici il enfermait le Minotaure dans son labyrinthe », veut à tout prix qu'on l'aide à bien se représenter le passé. Il faut donc restaurer ce qui n'est que débris, fragments et résidus. Mais là se greffent au moins quatre problèmes : faut-il simplement conserver en son dernier état le monument déterré, nettoyé et, au besoin, mis à l'abri sous une couverture, quitte à remonter les murailles effondrées ? Faut-il refaire en partie certaines pièces, escaliers, bassins, réservoirs ou vases pour suggérer comment se présentait l'ensemble et comment on y vivait ? Doit-on, dans un bâtiment dont la vie s'est étendue sur plus de mille ans, supprimer toute trace de sa décadence et remplacer ce que l'on voit de son dernier état parce que l'on présume de sa splendeur première, c'est-à-dire en réalité tout refaire ? Enfin, s'il s'agit de petits objets, vases, peintures, statuettes, bijoux ou inscriptions, peut-on, après nettoyage, compléter ce qu'il en reste en recourant, là plus que partout ailleurs, à la science, au goût et à l'imagination ? Voilà les problèmes que les archéologues qui ont travaillé depuis 1900 sur les divers chantiers de fouilles de Cnossos ont eus à résoudre.

Les exemples de soigneuse conservation de ruines abondent à Cnossos comme dans les autres palais crétois : voies d'accès, bâtiments périphériques généralement minuscules, ateliers, étables, cryptes et dépotoirs sont laissés en l'état où ils furent découverts. Ils ne manquent pas d'intriguer et de faire rêver, comme des ossements blanchis étendus sur le sol. Et ce rêve prend des allures romantiques quand les Éphores (conservateurs) laissent croître de noirs cyprès, pinceaux des dieux, des pins toujours verts, demeures des cigales, et quand, au printemps, la terre se couvre de marguerites et d'anémones pourpres.

Chacun pourtant se demande où menait cette chaussée dallée, à quoi servaient cette citerne sans eau, cette crypte sans vase, cette pièce sans meuble. Quelle taille mesuraient les gens de cette époque pour qu'ils pussent tenir dans de pareils réduits et passer dans des ruelles aussi étroites ? Comment ces pierres sans plâtre ni ciment tenaient-elles les unes sur les autres ? On veut savoir de quoi se composait la toiture et ce qui l'a détruite : un tremblement de terre, un raz de marée, un incendie, une guerre civile ou tout simplement un abandon ?

Arthur Evans : des audaces critiquées

Il faut constater qu'une honnête conservation des ruines, fussent-elles bien nettoyées et dans un joli cadre de verdure, reste décevant. Les voyageurs s'arrêtent peu aux alentours des grandes bâtisses de Cnossos, de Malia, de Zakro, de La Canée ou devant les simples maisons de Palaikastro, Vasiliki ou Gournia, parce que ces tas de pierres ne « parlent » pas. Seuls des spécialistes, architectes, urbanistes et archéologues, peuvent comprendre, deviner et animer tout cela ; et encore ! Il suffit de laisser le champ de ruines à l'abandon pendant deux ou trois ans pour que la nature, reprenant ses droits, les recouvre d'humus et de plantes. La restauration consiste alors, pendant plusieurs jours, à racler, balayer et charrier, avec la crasse herbue, un peu plus de la surface des sols et des murs que l'on prétendait conserver.

C'est pourquoi Arthur Evans, conscient des effets désastreux des pluies d'automne et d'hiver sur les revêtements de stuc ou de gypse des salles d'apparat et des galeries décorées du palais-sanctuaire cnossien, décida, à partir de 1906 et avec l'aide de son architecte T. Fyfe, de mettre à l'abri sous des charpentes de bois, puis sous des dalles de béton, les pièces qui lui paraissaient les plus importantes : le complexe de la salle du trône à l'ouest, les appartements du roi et de la reine, à l'est, les propylées ou entrées monumentales du nord et du sud. Comme les colonnes de bois faites jadis d'un tronc d'arbre renversé avaient totalement disparu, il fit dresser, sur les socles restés en place, des colonnes de ciment peintes en blanc, rouge ou noir, censées supporter les poutres du plafond. On enleva les débris de reliefs ou de stucs peints pour les remplacer par des reconstitutions et des tableaux, en principe semblables aux originaux, dans le Corridor de la Procession, la Salle du Trône, le Hall des Doubles Haches ou le Salon « de la Reine ». On compléta les volées d'escalier dont on n'avait que les amorces. Ainsi, le visiteur, parcourant les 20 000 mètres carrés d'un bel ensemble architectural centré sur une cour d'environ 27 mètres sur 54 devrait-il avoir l'impression de vivre avec Minos dans le plus somptueux et le plus confortable des labyrinthes.

Je dois dire, pour avoir moi-même conduit bien des groupes à travers ce prétendu palais royal, qu'une fois l'effet de surprise passé, ils sont gênés par tant d'audace et même scandalisés, car le béton apparaît trop. Les reconstitutions semblent artificielles. Les explications en anglais et en grec moderne placardées sur les murs ne sont pas justifiées. On s'étonne que le « Boudoir de la reine » ressemble à de simples WC à la turque. Que vient faire ce petit coffre d'argile peinte, semblable à un sarcophage d'enfant, derrière une balustrade coudée, dans cet obscur réduit de l'« appartement de la reine » ? Encore ignore-t-on dans quelles conditions l'illustre archéologue a « restauré » tout ce complexe. Ayant fait vider, entre le 4 et le 14 mars 1902, quatre pièces parallèles pleines de débris mycéniens, il a supposé qu'un sceau et une fresque représentant des dauphins, et qu'une image de danseuse en boléro l'autorisaient à transformer le petit coffre en baignoire et à le déplacer de 11 mètres pour refaire la « Salle de bains de la reine », sans adduction ni évacuation d'eau ! Peu importait que le décor de l'ensemble architectural partiellement restauré, fût attribué aux Minoens du XVIe siècle avant J.-C. et que la « baignoire » et son contexte appartinssent à des « squatters » mycéniens du XIIIe ou XIIee siècle avant J.-C., avec quelques fragments de figurines féminines et de poteries, qu'Evans s'empressa d'attribuer à Rhéa. Il supposa que ce temple occupait l'emplacement d'un escalier mettant en communication le vestibule monumental (propylées du sud-ouest) avec les salles du premier étage, antérieures de mille ans. Comme une équipe italienne venait de dégager à Phaestos une aire bordée de vastes gradins et un petit escalier donnant accès à une terrasse hellénistique, l'esprit d'émulation s'empara des restaurateurs de Cnossos : entre deux blocs de maçonnerie énormes, ils posèrent les marches d'un escalier plus grand et plus haut que celui de Phaestos. Il s'agit peut-être d'une réussite esthétique et architecturale mais c'est un échec scientifique et historique, pour ne pas dire une tromperie.

Chaque chantier de fouilles est désormais accompagné d'un atelier de restauration ou d'analyses et d'un musée stratigraphique, utiles à l'identification et à la datation des débris. La reconstitution de vases, même à partir de quelques fragments, est chose relativement aisée compte tenu des profils et des coloris, à condition toutefois que les fouilleurs aient recueilli tous les tessons d'une même strate et que des vases complets permettent de ne pas inventer trop d'ornements pour les autres.

Les restaurations fantastiques et arbitraires ont surtout touché la peinture murale et les reliefs peints. De la frise des dauphins s'ébattant dans un paysage marin ne restaient qu'un aileron et un bout de museau, plus quelques traits obliques noircis par la fumée. Le célèbre Prince ou Roi-prêtre aux fleurs de lis portant une tiare de lis et de plumes est censé traîner au bout d'une corde un griffon ou un sphinx dans les Champs Élyséens : on avait découvert dans un dépotoir un buste sans tête et un bras et dans une salle à une cinquantaine de mètres, un fragment de jambe. On sait aujourd'hui, grâce à Jean Coulomb, qu'il s'agissait d'un ensemble de trois personnages, probablement de deux boxeurs analogues à ceux de Santorin et d'une déesse couronnée.

La restitution des 3 400 fragments de tablettes d'argile couvertes d'écriture en linéaire B constitua le problème majeur de l'épigraphie après leur publication, en 1952. Bien que Michael Ventris en ait donné les clefs quelques mois plus tard, le problème n'est toujours pas résolu : plus de 4 000 fragments inédits découverts en 1984 dans les réserves du Musée Archéologique permettent d'innombrables recollements et hypothèses.

Sous les pas des visiteurs, sous les doigts de la pluie et sous les feux du soleil, les ruines les mieux restaurées continuent à se dégrader. Le travail est sans cesse à reprendre : il reste une affaire de patience, de savoir et de goût.

Paul Faure
Avril 1991
 
Bibliographie
Histoire de la Crète Histoire de la Crète
Jean Tulard
Que sais-je ?
PUF, Paris, 2000

La Crète au temps de Minos, 1500 av. J.-C. La Crète au temps de Minos, 1500 av. J.-C.
Paul Faure
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1997

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