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Georg Gisze, dont nous conservons le portrait peint par Holbein le Jeune en 1532, était un marchand de Dantzig âgé de trente-quatre ans installé au comptoir hanséate de Londres. Richement vêtu d'un pourpoint de soie rose, le buste droit, il a un regard vif et plein d'assurance, souligné par un large béret noir. Il est entouré des objets qui peuplent son univers quotidien : des plis cachetés, un livre de comptes, une petite balance pour peser l'or, un sceau et plusieurs plumes. Sur le mur figure une devise latine à la gloire des valeurs bourgeoises : « nulle joie sans prix ». Il tient dans ses mains une lettre à demi ouverte qui porte son adresse. Chez lui à l'étranger comme dans sa ville d'origine, il est le digne représentant de cette Hanse qui sut, aux XIIIe et XIVe siècles, assurer à ses marchands un quasi-monopole sur les échanges entre l'est et l'ouest de l'Europe septentrionale. Valérie Sobotka relate ici les temps forts de cette ligue qui rassembla les cités marchandes de l'Allemagne du Nord, fières de leurs richesses et soucieuses de leurs privilèges.

La naissance de la Hanse

La Hanse trouve son origine étymologique dans les guildes, hanse en ancien haut allemand, sociétés de défense, de secours mutuel et confréries religieuses fondées dans les villes allemandes à partir du Xe siècle. À la même époque, un certain nombre de marchands ouvrent une nouvelle route vers la république de Novgorod où ils partent s'approvisionner en fourrure, en ambre et en cire. Pour défendre leurs intérêts et lutter contre leurs concurrents scandinaves, ces négociants fondent en 1161 l'Association des marchands de l'Empire romain fréquentant le Gotland – île située entre les pays Baltes et la Suède – le port de Visby leur servant d'entrepôt. Ses habitants, à la fois marins et paysans pratiquaient déjà le commerce avec Novgorod avant l'arrivée des Allemands. L'Association de Gotland impose rapidement son hégémonie sur les exportations vers les ports de la mer du Nord, constituant ainsi la préfiguration partielle de ce que sera la Hanse au siècle suivant.

La colonisation du Mecklembourg à partir du Xe siècle, puis de la Poméranie au XIe siècle par les ducs de Saxe et la fondation de villes dans ces contrées créent les conditions d'un essor commercial d'une autre importance. Henri le Lion, duc de Saxe, fonde Schwerin en 1160. Deux ans plus tôt, l'un de ses vassaux, Adolf II de Holstein, avait fondé Lubeck à l'embouchure de la Trave. En 1229, c'est au tour de Wismar de voir le jour. Des marchands d'Allemagne occidentale et de Flandres s'y installent, attirés par les ressources des pays de la Baltique et les avantages juridiques et économiques concédés par les fondateurs. Ne bénéficiant pas des privilèges réservés aux négociants de Gotland, ils aspirent à briser son hégémonie. dès le début du XIIIe siècle, Lubeck supplante effectivement Visby comme premier port de transit pour le commerce entre l'est de la Baltique et la mer du Nord.

Au même moment, le conflit à rebondissements qui, depuis 1076, oppose le Pape et l'Empereur sur la question des investitures, génère en Allemagne une anarchie grandissante. Les excommunications et les interdits à répétition, libérant les vassaux de leur devoir de fidélité à l'égard de l'Empereur, sapent les structures de la pyramide féodale et favorisent la désagrégation de l'ordre social. Les empereurs, occupés à guerroyer en Italie, ne sont plus à même d'assurer la protection des villes, alors que les marchands et leurs convois constituent des cibles privilégiées pour les brigands et les pirates dont les grands utilisent les services.

La sécurité des biens et des personnes, la volonté de s'assurer le contrôle du commerce en mer du Nord et en Baltique conduisent Lubeck et Hambourg – ville plus ancienne mais qui connaît alors une expansion économique remarquable – à opérer un premier rapprochement. En 1241, les deux cités signent un accord instaurant le contrôle de la voie terrestre reliant la Baltique à la mer du Nord par l'isthme de Holstein, auquel s'ajoutera ensuite la frappe d'une monnaie commune. Entre 1265 et 1280, Wismar, Lunebourg, Stralsund, Rostock et d'autres villes nouvelles rejoignent l'alliance, attirées par la prospérité et l'influence grandissantes de Lubeck et de Hambourg. Une nouvelle Hanse prend forme tandis que l'association de Gotland décline irrémédiablement. Dans les régions plus occidentales, les marchands de l'est, les Esterlins, se heurtent en revanche aux commerçants de Cologne solidement implantés en Champagne et dans le port de Londres où ils bénéficient depuis 1157 de la protection royale. Plutôt que de s'épuiser en de vains combats, Colonais et Esterlins décident finalement de s'associer pour défendre leurs intérêts communs. En 1281, ils obtiennent du roi d'Angleterre le droit d'ouvrir un comptoir des marchands allemands à Londres, le Steelyard ou Stahlhof. Cette alliance ouvre aussi aux Esterlins le marché de Bruges et les foires champenoises jusqu'alors chasses gardées des négociants de Cologne.

Ces cités en pleine expansion doivent se protéger comme jamais des convoitises de leurs voisins, princes allemands ou rois danois, et assurer elles-mêmes la sécurité de leurs marchands et de leurs biens. Au cours de la première moitié du XIIIe siècle, les empereurs Hohenstaufen sont le plus souvent absents d'Allemagne. Frédéric II s'y rend une fois au début de son règne, laissant ensuite son gouvernement à son fils Henri. Le pouvoir impérial sort encore affaibli des vingt-trois ans d'interrègne qui suivent la mort du dernier Hohenstaufen en 1250. Ni Rodolphe de Habsbourg, élu en 1273, ni ses successeurs ne parviennent à restaurer l'autorité impériale en Allemagne. Au XIVe siècle, la guerre de Cent Ans entraîne une nouvelle dégradation des conditions de sécurité en mer du Nord. Les pertes de bateaux et les interceptions de cargaisons se multiplient. En 1351, au large de Bruges, un navire est entraîné en haute mer et pillé par des pirates anglais. Sous la pression des hanséates, leur chef est arrêté, jugé et exécuté par les autorités brugeoises. Édouard III, en représailles, fait arrêter les marchands du Steelyard et saisir leurs biens. Lubeck décide alors de convoquer les villes de la Hanse pour trouver une riposte.

Cette réunion, dont on ignore d'ailleurs la composition, se déroule en 1356 à l'hôtel de ville de Lubeck et constitue de fait la première assemblée plénière de la Hanse. Les délégués n'y prirent d'autre décision que d'envoyer des ambassadeurs à l'étranger régler les problèmes en suspens. À partir de cette date, la ligue se dote cependant d'une organisation minimale et des assemblées sont réunies à intervalles réguliers.

La Hanse devait surtout faire preuve de son existence par sa capacité à imposer le respect des intérêts de ses membres aux princes allemands comme aux rois étrangers. En 1361, Waldemar IV, roi du Danemark, allié aux ducs de Mecklembourg, profite de la faiblesse du pouvoir impérial pour tenter de s'implanter sur les rives sud de la Baltique et de la mer du Nord. Ses campagnes contre l'île de Gotland et la Hollande menacent les intérêts commerciaux des hanséates qui voient là l'occasion de prendre le contrôle du détroit danois du Sund, interface entre la mer du Nord et la Baltique, et d'éviter le portage par l'isthme du Holstein. Les villes hanséatiques se coalisent pour financer l'armement de navires et le recrutement de marins et de soldats. À l'issue d'un combat difficile, elles imposent en 1370 la paix de Stralsund à Waldemar IV. La Hanse obtient non seulement le contrôle du Sund mais encore des garanties politiques. Dorénavant l'élection du roi du Danemark devra être soumise à l'approbation de la Hanse. En 1388, cette dernière organise avec succès trois blocus simultanés pour contraindre Flamands, Anglais et Russes à respecter les privilèges octroyés à ses marchands. De 1390 à 1401, les villes hanséatiques à nouveau coalisées parviennent à neutraliser les Vitalienbrüder, pirates armés par la Maison de Mecklembourg qui pillaient leurs cargaisons.

La Hanse à son apogée

L'ampleur des réalisations de la Hanse, pour reprendre la remarque de l'historien Philippe Erlanger, contraste avec l'inconsistance de ses structures. Elle est la réunion de cités ayant acquis, pour la plupart depuis le XIIIe siècle, l'autonomie juridique, monétaire et fiscale et, pour les plus importantes – telle Hambourg en 1189 –, le statut de ville libre d'Empire. Dirigées par leurs patriciats respectifs, elles échappent à l'autorité de l'empereur comme des grands. La Hanse n'est pas un État mais une puissance où chaque cité conserve son indépendance. Elle n'a ni personnalité juridique, ni sceau, ni fonctionnaires, ni finances, ni armée propres. Les vaisseaux et leur armement sont financés par les taxes prélevées sur les marchandises et, en cas de guerre, il appartient aux cités de fournir des contingents de soldats. L'assemblée hanséatique, ou Hansetag, constitue de fait la seule institution régulière de la Hanse. Entre deux réunions, c'est le Conseil de la ville de Lubeck qui gère ses intérêts.

Le nombre des villes membres de la ligue ne cesse de fluctuer au cours de son histoire. Aucune liste exhaustive de ses membres ne sera jamais dressée. Du XIVe au XVIe siècle, cette organisation à géométrie variable réunit en moyenne deux cents villes réparties en quatre quartiers. Quartier de Westphalie autour de Cologne, de Saxe autour de Brunswick, de Prusse avec Dantzig et, le plus important, le quartier Wende dirigé par Lubeck qui préside de fait aux destinées de la Hanse. Outre une majorité de villes portuaires, la ligue compte plusieurs cités continentales telles que Cologne, Magdebourg, Berlin et Cracovie. Quant à l'État des chevaliers teutoniques, son appartenance à la Hanse restera toujours incertaine et souvent conflictuelle. Les assemblées hanséatiques ne sont jamais plénières. Seules environ soixante-dix cités sont systématiquement convoquées aux Hansetage et l'absentéisme y est fréquent. Lubeck y joue un rôle prédominant, ne parvenant toutefois à imposer sa volonté qu'au prix d'interminables négociations. Les autres villes ne siègent pas aux assemblées de la Hanse mais bénéficient des privilèges octroyés à ses marchands.

Les cités de la Hanse et leurs comptoirs de Novgorod, Bruges, Bergen et Londres sont des marchés où transitent des marchandises provenant d'un espace allant des îles Britanniques à la Russie, de la Flandre à la Scandinavie. Le Rhin, la Weser, l'Elbe, l'Oder, la Vistule et leurs affluents donnent aux hanséates accès aux arrière-pays allemand et polonais. Les échanges sont organisés selon des flux simples, quasi coloniaux : produits fabriqués de l'ouest contre produits primaires de l'est et du nord. La base du trafic reste constituée de fourrures, de cire, d'ambre russes et baltes auxquelles s'ajoutent le cuivre et le fer de Suède, la morue séchée de Norvège, le hareng salé de Scanie, les blés et le bois de Pologne et de Prusse, la bière des ports baltes, le sel gemme de Lunebourg. Vers les régions baltiques et la Russie, les hanséates exportent des draps de Flandre, de Hollande et d'Angleterre et même, via Bruges et Cologne, des vins du Rhin, d'Aquitaine, du Portugal ainsi que des produits méditerranéens. Le marché de Bruges, les foires de Flandre et de Champagne, la ville de Cracovie permettent aux hanséates de vendre leurs produits très loin en Europe jusqu'à Constantinople.

La Hanse dispose de navires parmi les plus modernes de son temps. À la kooge effilée du XIIIe siècle succède vers 1350 la lourde hourque plate et ventrue, équipée d'une large voile carrée, d'un gouvernail d'étambot et capable de transporter une cargaison de deux ou trois cents tonnes métriques. Au XVe siècle les hanséates, qui possèdent en tonnage la première batellerie d'Europe, seront prompts à adopter la caravelle ibérique plus souple et plus rapide. L'hégémonie de la Hanse repose sur un ensemble de privilèges concédés par la puissance publique qui en garantit le bénéfice et sanctionne les infractions. Ils résultent d'une part de l'intérêt qu'ont les autorités à voir les hanséates s'installer dans leurs cités. Le roi d'Angleterre, par exemple, encourage leur venue parce qu'il préfère les voir traiter leurs affaires à Londres qu'à Bruges. D'autre part, ces privilèges sont le fruit d'une tenace action diplomatique et, le cas échéant, de pressions énergiques. La Hanse n'hésite pas en effet à organiser un blocus contre une cité récalcitrante ou le boycott, la Verhansung, de ses produits. La puissance publique accorde en général aux marchands la protection de leurs personnes et de leurs biens. Les allégements fiscaux sont courants, en particulier l'exemption des taxes indirectes. La Hanse parvient même dans certains cas à obtenir que le droit commun ne s'applique pas à ses marchands. Tel est le cas du droit d'épave qui laissait tout ce qui pouvait s'échouer après un naufrage au maître du littoral. Coutume particulièrement lourde de conséquences dans la mesure où, les navires s'écartant peu des côtes, la majorité des sinistres prennent la forme de bris de coque sur les écueils. Les hanséates obtiennent ainsi à la longue, et non sans mal, de pouvoir récupérer leurs cargaisons échouées ou naufragées.

La Hanse devient toujours plus restrictive dans la concession de ces privilèges et le protectionnisme s'impose. Avant 1356, tout marchand originaire d'une ville d'Allemagne du Nord ou même d'une ville balte, fût-elle non allemande, se voyait accepté dans n'importe quel comptoir de la Hanse. Après cette date elle n'y accepte plus que les bourgeois des villes membres. Le Peterhof de Novgorod, régi par un règlement précis et strict, représente sans doute le type le plus achevé d'établissement hanséatique. Les marchands allemands et leurs commis se mélangent peu à la population locale. Entouré de hauts murs,le comptoir possède, outre des entrepôts, une douane et une balance, une église et des maisons d'habitation où seuls les hommes célibataires peuvent résider. L'organisation est similaire dans les autres comptoirs. Ailleurs, les marchands installés dans un quartier de la cité se mêlent davantage aux habitants. Dans les cités hanséatiques elles-mêmes, tout est fait pour entraver à coup de règlements l'activité des négociants étrangers. À Lubeck, ils ne peuvent exposer publiquement leurs marchandises et, dans le même temps, il leur est interdit de sortir de la ville des marchandises importées. Ils doivent donc s'en défaire au plus vite, en les vendant en général à leurs concurrents lubeckois à des prix fixés par ces derniers.

La Hanse donne aussi naissance à un espace culturel dont l'art de la brique rouge constitue sans doute l'expression la plus caractéristique. Dans ces régions pauvres en pierres de taille, architectes et artisans usent de ce matériau rustique que l'on ne peut sculpter avec une habileté et une imagination remarquables. Les arcatures aveugles créent des effets de volume. Les briques émaillées noires, bleues, jaunes et vertes, comme sur le Holstentor de Lubeck, ornent les façades de semblants de mosaïques. Les pignons à gradins des hôtels de ville, des entrepôts et des maisons patriciennes se parent de remplages qui ouvrent sur le ciel. À l'exemple de la Marienkirche de Lubeck, les voûtes des églises gothiques atteignent des hauteurs toujours plus hardies. Leurs tours servent d'amers aux marins, comme le clocher de Saint-Pierre de Rostock qui s'élève à cent trente-deux mètres pour être vu à trente milles au large. L'essor de la Hanse entraîne également la germanisation de son espace avec, en particulier, la diffusion des dialectes bas allemands. Beaucoup de ses cités se dotent de chartes urbaines sur le modèle de celles de Lubeck ou de Magdebourg, favorisant à la fois l'expansion du droit germanique et l'installation de marchands et d'artisans allemands.

Le déclin de la Hanse

À partir du début du XVe siècle, la Hanse est confrontée à une montée des concurrences. Les marchands de Nuremberg, déjà présents en haute Allemagne, aux foires de Champagne et en Italie, concurrencent désormais les hanséates jusqu'en mer du Nord et en Baltique tout comme les Calisvairder, puissantes associations de marchands hollandais. La concurrence la plus rude émane toutefois de l'Angleterre qui connaît alors une expansion économique sans précédent fondée sur l'essor de la production drapière et sur les offensives commerciales des aventuriers marchands. Ces compagnies, qui depuis le XIIIe siècle font commerce de tout, laine exceptée, s'approvisionnent et vendent leurs produits dans un espace toujours plus vaste. À partir du port de Bristol, ils exportent les fameux « draps longs » anglais, de l'étain et des viandes salées, du pastel de Gênes, des vins de Gascogne, des figues et des raisins secs du Portugal vers la Baltique. Arrivés à Thorn ou Dantzig, les aventuriers marchands achètent du bois pour construire des navires qui ramènent des cargaisons beaucoup plus lourdes au retour qu'à l'aller. Dans le même temps, l'industrie drapière anglaise et hollandaise porte à celle de Bruges des coups toujours plus durs qui finiront par la ruiner.

Cette concurrence tourne au XVe siècle à la guerre commerciale. Les courses, les captures de convois par pirates interposés alternent avec les représailles et les blocus. En 1447 les merchants adventuriers obtiennent d'Henri VI Lancaster la fermeture du Steelyard de Londres. Dans la guerre des Deux-Roses qui oppose les partisans du roi à Édouard IV d'York, la Hanse apporte son soutien à ce dernier contre la promesse de voir restaurer ses privilèges en Angleterre. En 1474, la paix d'Utrecht entraîne effectivement la réouverture du Steelyard. Il s'agit toutefois d'un simple sursis dans la mesure où Élisabeth fermera définitivement le comptoir en 1598.

Dans le même temps, à l'est, les positions hanséates se trouvent affaiblies par l'émergence et l'affirmation de nouvelles puissances territoriales. L'élection de Christian Ier en 1460, duc de Schleswig et de Holstein, permet au Danemark, ennemi traditionnel de la Hanse, de prendre le contrôle de routes terrestres vitales pour son commerce. Après la victoire en 1410 à Tannenberg du roi polono-lithuanien Jagellon, ne subsiste plus de l'État des chevaliers teutoniques qu'une entité tronquée. La prise de Novgorod en 1478 par Ivan III de Russie précipite le déclin du plus ancien comptoir de la Hanse. Seize ans plus tard, ce dernier sera fermé et les Allemands de Novgorod déportés à Moscou. Ainsi, l'espace hanséatique se contracte tandis que ses marchands cessent d'être les intermédiaires obligés pour les échanges entre l'est et l'ouest de l'Europe septentrionale.

Face à ces mutations, les cités réagissent en ordre dispersé. Dantzig développe son commerce avec la Scanie puis avec l'Islande. Elle multiplie, tout comme Riga et Reval, les voyages directs aux salines de Bourgneuf et de Guérande, s'affranchissant ainsi du monopole établi sur le sel de Lunebourg par Lubeck. Les villes les plus occidentales telles Brême, Hambourg et Cologne réorientent leurs échanges vers le sud de l'Allemagne et l'Angleterre aux dépens de la Baltique. Après avoir pratiquement pris le contrôle du Steelyard de Londres, les marchands colonais acheminent désormais les draps anglais par la vallée du Rhin vers les foires de Francfort, d'Ulm, d'Augsbourg, de Nuremberg, les pays du Danube et même les grandes foires de Galicie. Lubeck au contraire se fige dans une attitude toujours plus protectionniste. À son initiative, la Hanse renforce sa réglementation pour empêcher les étrangers de bénéficier des privilèges acquis. Le Hansetag de 1434 réserve ainsi le droit de commercer dans ses comptoirs aux seuls bourgeois nés dans une ville hanséatique, excluant donc les étrangers reçus comme bourgeois. L'usage du crédit et la frappe des monnaies d'or sont restreints afin d'éviter que les étrangers ne puissent en profiter. Les cités sont d'ailleurs toujours plus nombreuses à résister, voire à désobéir à ces injonctions. Le conflit avec l'Angleterre entraîne même une sécession temporaire de Cologne et, à deux reprises, l'exclusion de Brême dont les intérêts commerciaux allaient à l'encontre d'un blocus commercial total contre ce pays.

Le XVIe siècle apporte de nouvelles menaces pour la cohésion des hanséates. Contrairement à Hambourg et à Brême, les ports de la Baltique, à commencer par Lubeck, sont trop excentrés pour profiter de la naissance du commerce transatlantique. La Réforme introduit un nouvel élément de division. À l'image de l'Allemagne du Nord, la majorité des villes de la Hanse – de Brême à Magdebourg – optent dès le début des années 1520 pour les idées luthériennes. Les cités de Rhénanie, de Flandres et de Westphalie restent au contraire pour la plupart fidèles au catholicisme romain. Le conflit religieux du XVIe siècle n'entraîne toutefois pas la dissolution de l'organisation. L'accalmie qui suit la Paix d'Augsbourg de 1555 est d'ailleurs mise à profit par la Hanse pour tenter d'endiguer son déclin avec en particulier la fondation d'institutions permanentes. Ainsi est désigné un syndic de la Hanse, fonction confiée à Heinrich Sudermann, marchand originaire de Cologne et souvent qualifié de « dernier des grands hanséates ». La soixantaine d'années qui précède la guerre de Trente Ans constitue effectivement une période de renouveau pour la Hanse qui parvient à reconquérir une partie des marchés perdus, en particulier sur les Hollandais. Ce regain de dynamisme ne remet toutefois pas en cause la hiérarchie du XVe siècle. Hambourg, forte de la réorientation précoce de son commerce vers l'Angleterre puis vers l'Atlantique, connaît l'essor le plus brillant. Lubeck au contraire poursuit son déclin.

La guerre de Trente Ans portera à la Hanse le coup fatal. En Allemagne du Nord, les armées impériales conduites par Wallenstein affrontent les troupes des princes protestants et de leurs alliés successifs, danois et suédois. L'espace hanséatique sort du conflit en grande partie ravagé et ses circuits commerciaux désorganisés. Seule est épargnée Hambourg, qui avait réussi à faire reconnaître sa neutralité contre espèces sonnantes et trébuchantes. La Hanse est désormais moribonde, victime de ses faiblesses, de ses dissensions internes et des mutations économiques et politiques des Temps modernes. En 1669, l'ultime assemblée ne réunit plus que neuf villes. La Hanse se donne toutefois l'illusion de sa survie par la ligue conclue en 1630 par Lubeck, Brême et Hambourg. Les derniers biens hanséates ne seront liquidés qu'en 1862.

Qui se rend aujourd'hui à Hambourg, Brême ou Lubeck trouve maintes réminiscences de ce passé hanséatique. Tant au travers de la fameuse architecture de brique que des noms de rues et de quartiers, tel l'opulent Hansaviertel de Hambourg traversé de canaux et de galeries marchandes, ou simplement du « H » de Hanseatischestadt qui, sur les plaques minéralogiques, précède l'initiale de chacune des trois cités.

Valérie Sobotka
Mai 2001
 
Bibliographie
La Hanse XIIe-XVIIe siècles La Hanse XIIe-XVIIe siècles
Philippe Dollinger
Aubier, Paris, 2001(réédition de l'ouvrage de 1954)

De l'or et des épices, naissance de l'homme d'affaires au Moyen Âge De l'or et des épices, naissance de l'homme d'affaires au Moyen Âge
Jean Favier
Hachette, Paris, 1995

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