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La Hanse dans la Baltique
Suzanne Champonnois
Enseignante d'histoire à l’Institut national des langues et civilisations orientales
Marienburg, Reval, Dorpat, Koenigsberg, Dantzig, Pernau… ne portent plus les noms germaniques sous lesquels elles ont été créées. Mais, témoignages de l'expansion allemande vers l'est, ces villes demeurent marquées sous leurs noms nouveaux – Malborg, Tallinn, Tartu, Kaliningrad, Gdansk, Pärnu – par l'empreinte hanséatique qui a unifié leur architecture. Dès la fin du XIIIe siècle en effet, la guilde de commerçants allemands fondée à Visby en 1161 connut un essor remarquable, comme nous l'explique Suzanne Champonnois, professeur à l'INALCO, dont les ouvrages Histoire de l'Estonie et Histoire de la Lettonie (Karthala – 1997 et 1999) et Dictionnaire historique de la Lituanie (Armeline – 2001) font référence.

Origine et expansion de la Hanse

Le Drang nach Osten, commencé dès le XIe siècle pour des raisons démographiques par la colonisation allemande des marches du Nord – Brandebourg, Poméranie, Mecklembourg – s'est poursuivi pour des raisons commerciales au XIIIe siècle vers les territoires mal connus de la rive orientale de la Baltique et vers les immensités que l'on soupçonnait au-delà et que l'on disait fort riches. Cette expansion se donna alors une pieuse justification : il convenait d'attirer dans le sein de l'Église romaine les dernières populations païennes afin qu'elles ne fussent pas tentées de se laisser convertir par les Slaves orthodoxes.

La domination de la Hanse, ou plutôt des Hanses, car il y en eut plusieurs, a duré près de trois siècles.

C'est en 1161 que s'est formée à Visby, dans l'île de Gotland, une première Hanse de commerçants allemands soucieux de développer sur des bases régulières le commerce maritime dans la Baltique et aussi de le rendre plus sûr par une lutte contre la piraterie qui enrichissait presque toutes les peuplades riveraines de la mer.

Cette première Hanse se déplaça bientôt à Lübeck, fondée en 1158, qui prit un rapide essor comme point de concentration des marchandises destinées à l'est et comme point de départ des colons vers Riga en Livonie et vers la Russie. Riga avait été fondée par Albert de Brême en 1201 et il avait, en bon politique, jeté un interdit religieux à finalité commerciale sur les autres ports. En 1259 se rattachèrent à la Hanse les cités de Hambourg, de Wismar et de Rostock ; en 1281 se groupèrent les commerçants de Cologne et d'autres villes germaniques de l'Ouest. Toutes ces associations se réunirent pour former en 1358 la Ligue hanséatique allemande qui devint rapidement une puissance commerciale et politique dans toute l'Europe du Nord et spécialement dans la Baltique, favorisée par la conquête du rivage oriental de cette mer par les chevaliers Teutoniques dont le grand maître faisait partie de plein droit de la Hanse.


Une puissance commerciale et politique

Une puissance commerciale d'abord avec ses principes de base : le commerce doit être organisé ; ainsi, plus de colportage à l'échelle locale fondé sur des relations personnelles. Les Hanses mettent en place une gestion stricte avec une comptabilité écrite, un crédit soigneusement encadré et des calculs de commissions.

Lübeck joua le rôle principal dans le développement des Hanses. Ville libre, elle commandait par sa position le passage entre la mer Baltique et la mer du Nord. Considérée comme la capitale de la Hanse, elle était gouvernée par un conseil de marchands où siégeaient les représentants des grandes entreprises, souvent familiales, qui faisaient la fortune de l'association. C'est là que se tenaient les « grands jours » de la Hanse et se prenaient les décisions fondamentales.

L'union reposait principalement sur les privilèges que les villes s'accordaient mutuellement pour la protection et l'exercice du commerce. Elles pouvaient appartenir à des princes ou à des rois, lesquels les laissaient en général libres de s'enrichir puisqu'eux-mêmes en profitaient. Mais ces cités prenaient souvent leurs décisions en commun, soit à la « diète générale » qui se tenait à Lübeck, soit, quand les questions à traiter présentaient un intérêt local, dans des diètes régionales.

Une puissance politique aussi, car à mesure que les réseaux commerciaux se développaient, la Hanse devenait de plus en plus impérialiste : elle réglementait non seulement les modalités financières des relations commerciales, mais elle décidait qui avait le droit de commercer dans ses ports, qui avait le droit de stocker des marchandises dans ses entrepôts, qui avait le droit d'utiliser ses navires. Les villes qui voulaient profiter de son réseau devaient adopter ses règles et son système financier ; la Hanse veillait jalousement sur ses prérogatives, encadrait de plus en plus le crédit, interdisait d'en faire aux étrangers et refusait même de commercer avec des non-adhérents. Elle interdit aussi aux chantiers navals de Dantzig de construire des bateaux pour des non-hanséates.


La prospérité des villes hanséatiques

Comme les comptoirs affiliés à la Hanse bénéficiaient de privilèges commerciaux et fiscaux conséquents, le commerce hanséatique prit vite une grande importance et apporta la richesse aux villes adhérentes. La prospérité atteignit les villes russes et baltiques ; après Novgorod, Riga, Pernau, Reval et, en 1398, Kaunas en pays lituanien en profitèrent. Au comptoir Peterhof de Novgorod, les commerçants allemands achetaient les fourrures de zibeline, de martre et même d'écureuil qui en hiver, après être passées dans les mains des pelletiers de Bruges ou de Paris, réchauffaient les épaules des dames germaniques. Par la Düna, la Vistule, l'Oder et l'Elbe affluaient les bois précieux et les minerais rares, échangés contre la bière allemande, les vins de France ou du Rhin, les soieries italiennes et les draps flamands, sans oublier le sel français.

En effet les moines-chevaliers des ordres germaniques, une fois la conquête de la Livonie et de la Courlande achevée, s'étaient transformés en commerçants avisés qui fournissaient l'Europe en miel, en cire, en céréales, en bois, en lin, en goudron et surtout en ambre, et importaient les ustensiles en métal, les objets de la vie quotidienne, les armes et les caques de harengs.

Avec le commerce, l'influence germanique s'étendit à toutes les villes de l'Europe du Nord. On retrouve dans bien des cités la même organisation sociale : le pouvoir est aux mains d'un petit nombre de gros entrepreneurs regroupés dans des guildes, alors que la population n'a aucun droit politique, mais est dispensée d'impôts. L'influence est sensible dans l'unité architecturale des cités hanséatiques : le même type de maison se retrouve dans presque toutes les villes autour de la Baltique, avec des toits en pente forte, à cause de la neige, certes, mais aussi pour abriter dans un grenier-dépôt les marchandises que l'on hissait avec des poulies.


Conflits et déclin

Cette réussite et cet enrichissement, avec ses exclusives, ne pouvaient pas ne pas susciter des envies et des rivalités. La Hanse eut à affronter rivaux et ennemis. Contre les Hollandais à qui elle avait concédé un temps le droit de commercer avec la Livonie, elle se défendit en limitant le temps pendant lequel leurs navires pouvaient rester à quai et, plus curieusement, en leur interdisant d'apprendre la langue des autochtones. Certains essayèrent de se maintenir dans la Hanse en épousant de blondesFraülein, mais cette méthode « héroïque » demeura l'exception !

Sans armée propre, la Hanse préférait à l'affrontement les négociations diplomatiques et, en cas d'échec, le blocus, c'est-à-dire la cessation du commerce avec la ville ou le pays qu'elle voulait frapper. Elle ne disposait pas de trésor commun et devait en cas de conflits lever des taxes spéciales dans les villes sous son obédience – lesquelles, en cas de refus, perdaient leurs privilèges et étaient « mises à l'index ». La Hanse eut à défendre ses intérêts par la force contre l'Angleterre, la France et la Hollande.

Mais l'ennemi le plus dangereux était le Danemark qui détenait les détroits du Sund et du Belt et dominait la Norvège. En 1360, le roi Valdemar IV envahit la Scanie, alliée de la Hanse, et occupa Visby. D'abord battue, la Hanse trouva des alliés en Suède et dans l'Allemagne du Nord ; avec leur aide, elle ravagea Copenhague, détruisit son port et obligea le roi Valdemar à signer la paix de Stralsund en 1370 qui lui accordait également un droit de regard sur le choix du souverain danois. Le triomphe de la Hanse était complet ; elle élabora pendant les hostilités une sorte de constitution – dite de Cologne – qui lui servit de charte jusqu'au XVIe siècle. Cependant un nouveau conflit avec le Danemark éclata en 1420, qui se termina également par un succès de la Hanse, et le Danemark dut ouvrir ses détroits à la libre circulation.

Après la grande prospérité des XIVe et XVe siècles, la Hanse perdit très progressivement son rayonnement, et son pouvoir diminua lentement, moins du reste par un ralentissement des échanges commerciaux que par la montée en puissance des États voisins qui contestaient son hégémonie.

À la fin du XVe siècle, les villes hollandaises se retirèrent de la fédération et devinrent des concurrentes redoutables. Les grandes découvertes, telle celle des Amériques, en suscitant de nouveaux courants commerciaux, déplacèrent les transactions européennes vers l'ouest aux dépens de la Méditerranée et surtout de la Baltique. L'Angleterre, en s'affirmant comme puissance maritime, contribua au déclin de la Hanse ; elle s'offusqua de la domination germanique sur la Baltique et établit une nouvelle route par le nord vers Arkhangelsk, tandis qu'en Russie même le prince de Moscou Ivan III prenait Novgorod et fermait le comptoir de la Hanse.

C'est la guerre de Trente Ans (1618-1648) qui ruina la plupart des villes allemandes et qui, ajoutée au déclin de l'ordre Teutonique, mit un terme à cette grande puissance que fut la Hanse et à son commerce dans la Baltique.

Suzanne Champonnois
Mars 2002
 
Bibliographie
L’Estonie L’Estonie
Suzanne Champonnois, François de Labriolle
Karthala, Paris, 1997

La Lituanie La Lituanie
Leonas Teiberis
Karthala, Paris, 1995

La Hanse XIIe-XVIIe siècles La Hanse XIIe-XVIIe siècles
Philippe Dollinger
Aubier, Paris, 2001(réédition de l'ouvrage de 1954)

L’Europe du nord-ouest et du nord aux XVIIe et XVIIIe siècles L’Europe du nord-ouest et du nord aux XVIIe et XVIIIe siècles
G. Jeannin
Paris, 1969

Les confins de l’ancienne Pologne : Ukraine, Lituanie, Bielorussie : XVI-XXes Les confins de l’ancienne Pologne : Ukraine, Lituanie, Bielorussie : XVI-XXes
Daniel Beauvois
Presses Universitaires de Lille, Villeneuve d’Ascq, 1988

Les rapports des nations lithuanienne et polonaise Les rapports des nations lithuanienne et polonaise
Petras Klimas
Jouve, Paris, 1927

Dictionnaire historique de la Lituanie Dictionnaire historique de la Lituanie
Suzanne Champonnois, François de Labriolle
Éditions Armeline, Crozon, 2001

Histoire de la Lettonie Histoire de la Lettonie
Suzanne Champonnois, François de Labriolle
Karthala, Paris, 1997

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