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La Géorgie chrétienne
Jean-Pierre Mahé
Directeur d’études à l’EPHE (IVe section)
Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres)
Président de la Société Asiatique
La Géorgie évoque le nom de saint Georges, martyr sous Dioclétien. Cependant, pour Jean-Pierre Mahé, l'image d'Épinal qui montre le saint en pourfendeur de dragons recouvre en fait une mythologie qui remonte à la Mésopotamie antique. Les anecdotes qui mettent en scène Jésus-Christ, le prophète Élie et saint Georges illustrent le bon accueil réservé à ce dernier aux dépens des deux autres et signalent ainsi que derrière le saint se cache la figure de « Georges le blanc », protecteur des humbles et des faibles. Le christianisme ne devint religion d'État qu'à partir du Ve siècle quand ses chefs se convertirent ; au fil des siècles, la foi des Géorgiens résista aux invasions perses et arabes. Aujourd'hui encore, alors que les lieux de culte sont rendus au public, les Géorgiens témoignent d'une foi ardente.

De Gourdji à Saint-Georges

Le nom propre de Géorgie retentit comme un cri martial de christianisme militant. N'évoque-t-il pas, par sa seule consonance, le vaillant martyr saint Georges, qui rendit témoignage sous Dioclétien ? Sur un émail du XIVe siècle, le preux cavalier transperce de sa lance un dragon malicieux couvert d'écailles multicolores, qui tente d'empêtrer les sabots du cheval dans les multiples anneaux de son corps sinueux. Sur les icônes anciennes, en métal repoussé, le message est encore plus clair : c'est Dioclétien qui gît à la place du monstre, vaincu par le champion de Dieu, qu'il croyait avoir mis à mort.

Défions-nous des images trop limpides qui éventent le mystère ! À Tbilisi, dans le jardin de la cathédrale de Sion, entre le chevet de l'église et le fleuve Mtkvari (la Koura), les visiteurs découvrent un énorme bloc rocheux, roulé d'on ne sait où au milieu du gazon. Quand on approche, le bloc prend forme. On reconnaît la tête d'un colosse, comme celles des statues géantes du Nimrud Dag, mais les traits sont bien différents. Au lieu d'un visage lisse, figé dans une majesté hiératique, apparaît la figure d'un jeune homme, avec la barbe et les cheveux bouclés. Si l'on regarde encore plus près, on distingue, comme en filigrane, en dessous de la chevelure, les scènes de la passion du saint martyr : sa comparution devant l'empereur, ses réponses inflexibles et son supplice. On devine l'histoire plutôt qu'on ne la suit. Ces bribes de légende s'estompent dans la marbrure du roc. Et c'est finalement la matière qui triomphe : la pierre brute des origines, insensible au temps, indifférente aux variations de la parole humaine.

Peut-être est-ce ainsi qu'il nous faut déchiffrer les arcanes de la Géorgie chrétienne. L'existence historique de saint Georges n'est pas bien assurée. En revanche, nous savons que le toponyme Gourdji – confondu secondairement avec le nom du saint chrétien – est bien antérieur à notre ère. Au-delà même de l'Iran achéménide, il remonte jusqu'à la Mésopotamie antique.

Les voies de la conversion

La christianisation de la Géorgie n'est pas un processus homogène et continu dans l'espace et dans le temps. En effet, la Géorgie unifiée, de la mer Noire à l'actuel Azerbaïdjan, n'existe qu'à partir du Xe siècle. Auparavant, tandis que les principautés pontiques, héritières de l'ancienne Colchide, vivaient dans l'orbite du monde hellénique depuis le VIIe siècle avant J.-C., l'Ibérie et les provinces orientales, longtemps incluses dans l'empire achéménide, demeuraient culturellement très proches de l'Iran, même après la conquête romaine au Ier siècle avant J.-C. Le christianisme ne pouvait pénétrer au même moment ni par les mêmes voies en des contrées aussi diverses.

La côte de la mer Noire, et notamment les anciens comptoirs grecs de Trébizonde – historiquement en terre géorgienne – Bathys (Batoumi), Phasis (Poti), Dioscurias (Soukhoumi) et Pityis (Bitchvinta), furent évangélisés très tôt, dès la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle. Plusieurs évêques de ces régions participèrent au concile de Nicée en 325, et l'on y a découvert de très anciens vestiges paléochrétiens. Simplement, la prédication chrétienne n'avait alors aucun caractère officiel. Les conversions étaient toutes volontaires. Il fallut attendre jusqu'en 523 le baptême du roi Tzaté de Lazique, pour que le christianisme devînt, en quelque sorte, la religion d'État de la Géorgie occidentale.

La conversion de la Géorgie orientale s'effectua tout autrement. Il y avait, depuis l'âge hellénistique, beaucoup de juifs à Mtskhéta, la cité royale des Ibères, ainsi que dans d'autres localités, comme Bodbé, Kodi, et Khoba. Ils pratiquaient librement leur culte, avaient leurs synagogues et leurs cimetières, parlaient araméen et commerçaient avec leurs coreligionnaires de Mésopotamie, de Syrie et de Palestine. Certains d'entre eux connurent l'histoire du Christ et crurent en sa divinité. La chronique de la Conversion des Ibères nous conte qu'un nommé Élie, de race sacerdotale, se rendit de Mtskhéta à Jérusalem, assista au procès de Jésus, refusa de le condamner et recueillit pieusement sur le Calvaire la tunique sans couture – toujours conservée à Mtskhéta, et figurant en abîme au cœur du blason des rois Bagrationi, descendants supposés du psalmiste David.

Mais la foi nouvelle déborda bientôt la communauté juive pour toucher le reste de la population. L'apôtre fut une « captive » étrangère, anonyme dans les plus anciennes chroniques, et plus tard appelée Nino – qui semble être une déformation du mot « nonne ». Née à Jérusalem, de parents cappadociens, sainte Nino fut invitée par une vision de la Vierge à venir jusqu'à Mtskhéta, au terme d'un long périple par Éphèse et par l'Arménie. Elle vécut trois ans en ermite dans une hutte de feuillage, à la bordure de la ville, conversant quelquefois en araméen avec de pieuses femmes juives. La guérison miraculeuse d'un enfant, puis de la reine Nana, firent sa réputation. Cependant, le roi Mirian demeurait encore incrédule. Il fallut une éclipse de soleil pour le convaincre : plongé dans les ténèbres au cours d'une partie de chasse, il invoqua le Dieu de Nino et de Nana, et la lumière du jour lui revint aussitôt. Il se fit baptiser avec tous les habitants de la ville. Notons que le baptême se dit en géorgien natlis-ghéba, c'est-à-dire « recevoir la lumière ».

Nino fit alors construire la première église : une chapelle carrée supportée par des colonnes de bois reposant sur des bases en pierre. Comme les hommes les plus vigoureux et même des attelages de bœufs n'arrivaient pas à dresser la dernière colonne, la sainte resta en prière toute la nuit, et la colonne vint se placer d'elle-même miraculeusement. On appelle encore aujourd'hui Svéti tskhovéli, « la Colonne vivante », la magnifique cathédrale édifiée au XIe siècle, à l'emplacement de cet humble sanctuaire. Au lieu de l'idole juchée sur la montagne qui dominait Mtskhéta, sur l'autre rive du Mtkvari, Nino érigea une croix de bois, abritée depuis la fin du VIe siècle à l'intérieur de la belle église à coupole de Djvari. Puis elle écrivit à l'empereur Constantin, qui envoya l'évêque Jean et des prêtres pour instituer le culte et créer un clergé autochtone.

La conversion des campagnes fut difficile : on usa de la force pour briser les idoles, on taxa lourdement ceux qui refusaient le baptême. Les paysans prirent le maquis et gagnèrent les montagnes, qui, malgré les efforts missionnaires des souverains, restèrent, jusqu'au XXe siècle, des conservatoires de paganisme.

Les nouveaux chrétiens contre les zoroastriens et les musulmans

À peine institué, le christianisme géorgien se heurte aux pressions des Perses zoroastriens. En effet, après l'ère constantinienne, la seconde moitié du IVe siècle est marquée par le recul des Romains et par l'expansion de l'empire sassanide vers le Caucase.

À l'égard des chrétiens, les Perses pratiquent alternativement deux politiques : la persécution ou la tolérance de confessions – nestorienne ou monophysite – contraires à l'orthodoxie grecque. Ainsi, en 451, quand Yezdegird II décrète la conversion forcée au mazdéisme de tous les chrétiens de son empire, les Géorgiens se coalisent avec les insurgés arméniens et d'autres nations du Caucase. De même, en 484, le roi Vakhtang Gorgasali s'allie à la révolte conduite en Arménie par Vahan Mamikonean, et remporte, sur les Sassanides, une victoire éclatante.

Mais après la mort de Vakhtang, survenue en 510, les Perses abolissent la monarchie ibère et nomment, à la tête de la Géorgie orientale, des gouverneurs, appelés marzapan. Les chrétiens conservent en principe leur liberté de culte. Toutefois la Vie de saint Eustathe de Mtskhéta – un savetier perse martyrisé en 545 pour être devenu chrétien – montre bien que, si la conversion des zoroastriens était sévèrement réprimée, l'apostasie des chrétiens était, au contraire, encouragée.

Une situation analogue prévalut après 657, quand la tutelle arabe eut remplacé l'hégémonie sassanide. Relativement modérée sous les Omeyyades, la pression musulmane devint de plus en plus forte après 750, sous les Abbassides. Relatant la Passion d'Abo de Tbilisi, musulman converti, qui fut martyrisé le 6 janvier 786, Ioané Sabanisdzé décrit ainsi la condition des chrétiens de son temps : « Nous sommes réduits en esclavage […], enchaînés par la pauvreté comme par des liens de fer, souffrant et peinant sous le poids du tribut qu'on nous extorque ».

La théologie géorgienne et son influence sur les arts

Si le christianisme géorgien survécut à plus de quatre siècles de pressions et de persécutions ininterrompues jusqu'au rétablissement de la monarchie nationale par le roi Adarnase IV en 888, il le dut certainement à ses ressources spirituelles et intellectuelles. Contrastant avec la monodie grecque ou arménienne, la beauté poignante des chants polyphoniques de la liturgie géorgienne saisissait tous les auditeurs. Saint Eustathe en témoigne lors de son procès : « Dans les prières des chrétiens, au-delà de leurs voix mêmes, c'est la voix des anges que j'entendais, tant leurs chants sont suaves et gracieux ».

Mais la constitution d'un culte aussi somptueux en langue géorgienne fut le résultat d'un patient effort, qui n'aurait pu être mené à terme sans la création de l'alphabet géorgien, la traduction de tous les livres de la Bible et des offices de Jérusalem. Fils d'un roi d'Ibérie, le jeune Nabarnugios, qui devint en religion Pierre l'Ibère (409-488), fut envoyé comme otage à la cour de Byzance à l'âge de douze ans. Vers 430, il partit secrètement pour Jérusalem, où il bâtit un monastère sur la montagne de Sion, près de la tour de David. Dès lors, les fondations géorgiennes se multiplièrent en Palestine et dans le Sinaï. La plus ancienne inscription géorgienne, datant du début du Ve siècle, a été retrouvée sur les mosaïques d'un monastère de Bethléem. La fidélité des Géorgiens à la Terre sainte a sans doute beaucoup compté dans leur ralliement à la foi orthodoxe du concile de Chalcédoine (451).

Fondée par des prêtres constantinopolitains, l'Église de Géorgie se réclama au Ve siècle du patriarcat monophysite d'Antioche, quand Vakhtang Gorgasali décida qu'elle serait désormais dirigée par un catholicos. Soucieux, au début de son règne, de ménager les susceptibilités perses, le roi cherchait ainsi à rabaisser l'autorité de l'archevêque de Mtskhéta, Mikael, défenseur trop ardent de l'orthodoxie byzantine. Interrompus par l'invasion arabe, les liens avec Antioche ne furent jamais rétablis.

De ce fait, l'Église géorgienne est autocéphale depuis la fin du VIIe siècle. Dirigée aujourd'hui par Sa Sainteté Ilia II, catholicos patriarche de Géorgie, cette Église orthodoxe nationale ne fait qu'un avec la population. Dès la proclamation de l'indépendance en 1991, des milliers de personnes ont reçu le baptême, individuellement ou même collectivement, dans le Mtkvari, comme au temps de Nino et du roi Mirian. Tous les bâtiments religieux ont été rendus au culte. Les diocèses ont été recréés. Les congrégations – notamment féminines – connaissent une grande expansion. Au cœur de Tbilisi, tout en bas de Kalé – l'ancien quartier de la forteresse – on exhume les vestiges de l'église construite au lieu où fut exécuté, à la fin du VIIIe siècle, saint Abo, patron de la métropole du Caucase.
Jean-Pierre Mahé
Novembre 2001
 
Bibliographie
Le Système religieux de la Géorgie païenne Le Système religieux de la Géorgie païenne
Georges Charachidzé
La Découverte, Paris, 2001

Le Christianisme et l'Eglise dans le monde géorgien Le Christianisme et l'Eglise dans le monde géorgien
Bernadette Martin-Hisard
In Histoire du Christianisme des origines à nos jours, publié sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Charles et Luce Piétri, André Vauchez et Marc Venard. Tome 3,p. 1169-1239.
Desclée, Paris, 1998

In the Land of Golden Fleece : the Jews of Georgia. History and Culture In the Land of Golden Fleece : the Jews of Georgia. History and Culture
Rachel Arbel et Lily Magal
Tel Aviv, 1992

Mtskheta Mtskheta
Marina Bulia et Mzia Janjalia
Tbilissi, 2000

Langue et littérature géorgiennes Langue et littérature géorgiennes
Bernard Outtier
In Christianismes orientaux, pp. 261-296
Paris, 1993

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