Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

La Flandre et ses villes d'art
Daniel Elouard
Agrégé de lettres

Un plat pays de terre et d'eau qui suscita l'imagination des peintres et des poètes ; des villes à l'architecture de dentelle dont les beffrois griffent des nuées frangées de lumière magique ; des musées qui n'en finissent pas de raconter l'histoire d'une florissante création artistique : telle est la Flandre, si proche, si riche en trésors, que Daniel Elouard nous invite à redécouvrir.

Bruges, Gand, Anvers au XVIe siècle

Le 3 juillet 1468, Marguerite d'York, sœur d'Édouard IV d'Angleterre, épousait à Damme, l'avant-port de Bruges, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne et maître de la Flandre. Le lendemain, sous une pluie battante, Marguerite entra dans la ville parée de blanc, sur une litière entourée d'archers à pied et de musiciens jouant tambourin, trompette et clairon, contemplant les tapis et tapisseries qui décoraient les fenêtres et les fleurs qui jonchaient le sol. Çà et là, des arcs de triomphe étaient érigés alors que, sur des estrades, des tableaux vivants évoquaient divers épisodes de la Bible. Les fêtes durèrent neuf jours. Il fallut bien les payer mais Bruges était riche : La Hanse en avait fait l'un de ses quatre comptoirs principaux et elle exportait vers le nord ses draps et ses retables sculptés, achetant des fourrures, du poisson, du sel et des céréales qu'elle revendait.

Son commerce s'étendait à la Rhénanie, la France et l'Italie. Lorsqu'en 1515 le petits-fils de Maximilien d'Autriche – qui avait rattaché, par son mariage avec Marie de Bourgogne, la Flandre aux possessions des Habsbourg – fit à Bruges sa « joyeuse entrée », la ville connut d'autres jours heureux. L'adolescent de quinze ans que la cité fêtait alors devait, quatre ans plus tard, être proclamé empereur sous le nom de Charles Quint. Il se faisait accueillir – et donc reconnaître – ainsi dans chaque ville des Pays-Bas, et ces « joyeuses entrées » étaient donc très politiques. Un remarquable buste de terre cuite polychrome, conservé à Bruges au musée Gruuthuse, montre avec réalisme les traits ingrats du jeune souverain.

Il était né le 24 février 1500 à Gand qui, plus éloignée de la mer que Bruges, avait cependant profité de sa situation, au confluent de la Lys et de l'Escaut, pour développer un commerce florissant, lui aussi reposant sur l'industrie de la laine, des draps et, par la suite, du lin. Cette puissance textile aux mains des patriciens qui contrôlaient la ville suscita la révolte de leurs ouvriers qui, alliés à ceux d'autres activités, formaient les « métiers ». Ces derniers finirent par obtenir gain de cause mais les divisions avaient poussé les puissances étrangères à intervenir et Gand, à l'image de la Flandre, fut entraînée dans les luttes de la France, l'Angleterre, la Bourgogne, l'Espagne et les Pays-Bas.

Gand se montrait frondeuse. La « joyeuse entrée » de Charles le Téméraire fut houleuse et la ville refusa plus tard de subventionner les guerres de Charles Quint.

Il la châtia durement ; les bourgeois durent faire amende honorable et les privilèges de la cité furent abolis. La Flandre allait connaître, à cause des guerres de religion, de sombres périodes qui touchèrent gravement son économie. Les protestants pillèrent les églises et couvents, détruisant des milliers d'œuvres d'art. L'Empire espagnol, défenseur de l'orthodoxie catholique, fut de plus en plus considéré comme un occupant et le mouvement protestant devint également un mouvement de libération nationale. Gand fut ainsi pillée en 1576 par les troupes espagnoles, puis vécut la terreur calviniste et fut reconquise en 1684 après des mois de siège par Alexandre Farnèse qui lui imposa le catholicisme. Les guerres entre l'Espagne et les Provinces-Unies ruinèrent la Flandre : le traité de Westphalie, en 1648, qui consacrait leur sécession, priva Gand de son débouché maritime.

En 1520, Bruges voyait pour la dernière fois deux bateaux, venus de Venise, accoster. Son débouché sur la mer devint impraticable et en 1533, la Hanse, bien que déclinante elle aussi, déplaça son comptoir à Anvers qui allait connaître un petit « siècle d'or », grâce à ses banques, sa production de verre, de soie, de faïence, de diamants taillés. Anvers avait au siècle précédent soutenu Maximilien Ier lors de la révolte des autres villes flamandes et fut récompensée de privilèges, d'exemptions et de monopoles. Elle passa au protestantisme et sa conquête par Alexandre Farnèse en 1585 provoqua la fuite d'artisans, de commerçants, de capitaux, principalement vers Amsterdam qui allait largement profiter du déclin des villes flamandes.

Maîtriser les eaux : la force de la Flandre

C'est paradoxalement Napoléon qui provoqua le renouveau de la Flandre. Il fit creuser en 1803 le premier bassin du port d'Anvers et rétablit la navigation sur l'Escaut. Rattachée en 1795 à la France, en 1815 à la Hollande, la Belgique devint indépendante en 1830. Le français était sa langue officielle, le flamand, jugé inférieur, restait celle du peuple et cette discrimination nourrit le mouvement nationaliste flamand qui apparut en 1840. La Flandre forgea donc son identité dans une succession de révoltes. Sa force reposa sur la puissance de villes distantes les unes des autres de quelques dizaines de kilomètres seulement. Elles appartenaient toutes à un « plat pays » qui, bien que chanté par les poètes, était fort inhospitalier pour ses premiers occupants, ce qui explique qu'elles n'entrèrent que tardivement dans l'histoire. À quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, les « terres » régulièrement inondées formaient le plus souvent des marécages hérissés de buttes sur lesquelles s'étaient installés les premiers habitants.

Il fallut donc drainer le sol en creusant des canaux, élever des digues, amender les terres, et les moines arrivés aux VIe et VIIe siècles jouèrent un rôle prépondérant : les villes de Flandres se prolongeant de l'une à l'autre, ils les mirent en communication. Leur entretien et leur rénovation permettent par exemple actuellement à Gand, au cœur des terres, d'être le deuxième port belge. Anvers a perdu ses canaux urbains mais l'Escaut qui la longe lui conserve son caractère aquatique. Bruges possède toujours un grand nombre de canaux qui lui donnent un charme unique… Gand en conserve en son centre quelques-uns où de petits bateaux touristiques se promènent à la belle saison. Ces canaux jouaient surtout un rôle économique, permettant aux bateaux marchands de transporter les produits finis, d'approvisionner les marchés et les industries. Ils drainaient naturellement les eaux usées mais, ne bénéficiant pas de forts courants de chasse, entretenaient une insalubrité permanente qui générait des épidémies et qui provoqua leur comblement au XIXe siècle.

Les canaux ne desservaient pas de palais somptueux. Les belles demeures des notables, à haut pignon dentelé, donnaient de préférence sur la « Grand Place », serrées les unes contre les autres. Les patriciens – des commerçants et non des aristocrates – ne cherchaient pas à étaler leur richesse et, si des rivalités existaient entre eux, elles ne débouchèrent jamais sur un assaut de luxe. Les plus belles constructions civiles furent toujours publiques : les hôtels de ville de Bruges, Gand ou Anvers sont d'immenses bâtiments où le gothique mâtiné de Renaissance – un art trop méridional qui ne séduisit que peu les gens du Nord – lance vers le ciel ses flèches dentelées, et accumule sur les façades statues et emblèmes symbolisant la force des institutions communales.

Les beffrois, visibles de très loin, manifestaient par leur hauteur la puissance des cités. À partir du XVIe siècle, ils accueillirent des carillons et, si les cloches des églises annoncent encore les grandes fêtes religieuses, celles des beffrois marquent le temps et animent le ciel comme les rues de véritables concerts. Les cloches constituent de véritables symboles de la force des cités : lorsque Charles Quint voulut punir Gand, il fit briser Roeland, la grosse cloche du beffroi. Les halles, les bourses et les fontaines racontent la petite histoire de chaque cité alors que leurs châteaux – le Steen à Anvers, le château des comtes à Gand, le Prinzenhof à Bruges, témoignent du passage des princes et des grands événements.

Un art religieux qui lui donne son âme

Mais ce sont les monastères et les églises qui résument le mieux l'histoire de chaque cité. À Gand, l'abbaye Saint-Bavon et l'abbaye Saint-Pierre furent à l'origine du développement de la ville. La cathédrale d'Anvers devait être si grandiose qu'elle ne fut jamais achevée et la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges a vu en 1830 son clocher rehaussé d'une trentaine de mètres pour lui donner plus de majesté. Dans chaque ville, les grands ordres religieux rivalisèrent pour élever des églises et des bâtiments imposants et, en 1783, le décret de Joseph II d'Autriche en supprima plus de vingt uniquement à Bruges ! Plus modestes mais merveilleusement paisibles, les béguinages, où étaient accueillies de pieuses femmes, témoignent de l'importance des institutions de bienfaisance et malgré – ou en raison de – leur simplicité, comptent parmi les lieux les plus charmants de chaque cité.

L'Église fut aussi un grand commanditaire d'œuvres d'art. À Bruges, les religieux de l'hôpital Saint-Jean ne se contentèrent pas de soigner les malades dans d'excellentes conditions mais ils achetèrent à Memling plusieurs tableaux exceptionnels. À Gand, la cathédrale Saint-Bavon expose le Polyptyque de l'Agneau mystique, chef-d'œuvre de Van Eyck. Les sujets profanes – des portraits, puis des paysages et des natures mortes – firent la fortune des artistes flamands tels Van Dyck, Van der Goes, Van der Weyden, Jordaens, Metsys ou Rubens dont la maison d'Anvers a été restaurée, à deux pas de celle de l'imprimeur Plantin ; ainsi est recréée admirablement l'ambiance de ce XVIe siècle de gloire où la Flandre connut à la fois ses heures les plus tragiques et son art le plus raffiné.

Daniel Elouard
Mai 2000
 
Bibliographie
Italie et Flandres - Primitifs flamands et Renaissance Italienne Italie et Flandres - Primitifs flamands et Renaissance Italienne
Liana Castelfranchi Végas
L'Aventurine, 1995

Bruges, l'histoire d'une ville europénne Bruges, l'histoire d'une ville europénne
Sous la direction de Marc Ryckaert et André Vandewalle
Iannoo, Tielt, 1999

L'art flamand et hollandais 1520-1914 L'art flamand et hollandais 1520-1914
Sous la direction de Thomas DaCosta Kaufmann
Citadelles & Mazenod, Paris, 2002

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter