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La dynastie mongole de Chine : les Yuan
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Chinois et sinologues se sont toujours montrés sévères pour la dynastie des Mongols de Chine, les Yuan, fondée par Khubilaï (1260-1295), le petit-fils de Gengis Khan, bien que celle-ci soit régulièrement inscrite, au même titre que les autres, dans la liste des dynasties chinoises. Jean-Paul Roux auteur d'une Histoire de l'Empire mongol (Fayard, 1993), montre comment la longue résistance, surtout culturelle et religieuse, des Chinois finit par avoir raison de ceux qu'ils considéraient comme des occupants étrangers qui usurpaient le pouvoir légal, voire comme des barbares inassimilables. L'historien contemporain, lui, explique en quoi cette période, ouverte aux influences étrangères, participa pour beaucoup à l'expansion et au rayonnement de la Chine.


Une grande époque pour la Chine…

Dès leurs successeurs, les Ming, qui se posent pourtant, sur certains points, comme leurs héritiers et revendiquent maints de leurs droits réels ou imaginaires, il y a contre eux une violente réaction qui marquera à tout jamais les esprits. Ce n'était cependant pas la première fois, et ce ne serait pas la dernière, que les nomades de la steppe régnaient sur la Chine. Avant eux, il y avait eu des Hiong-nou, des Turcs, des Mongols déjà, des Toungouses… Certains, il est vrai, s'étaient sinisés, comme les Wei – T'o-pa ou Tabgatch – du IVe au VIe siècle. Mais d'autres ne l'avaient pas fait. Ainsi les Khitan (960-1125), fondateurs des Leao, des proto-Mongols, avaient été purement et simplement expulsés ; bien que devenus bouddhistes, ils avaient suffisamment conservé leur personnalité pour être capables de traverser l'Asie centrale et de fonder, au seuil du monde iranien, l'empire des Kara Khitaï – les Khitan noirs. Après eux, il y aura les Mandchous qui constitueront sous le nom de Qing la dernière famille régnante du céleste Empire.

Le silence qui entoure les Yuan, ou le mépris qu'on leur voue, ne manque pas de poser problème et d'être paradoxal. Loin d'être misérable ou indigne, la domination mongole correspond, en Chine comme ailleurs, à une grande époque et influe considérablement sur la structure économique, sociale et politique comme sur la vie culturelle. Après elle, rien n'est plus exactement pareil et, sur certains points, tout est entièrement nouveau. C'est ainsi que le centre de gravité de la Chine se déplace de X'ian ou de Nankin vers les régions septentrionales, celles de Pékin ; que toutes les provinces qui ont dépendu de l'Empire mongol – la Corée, la Mandchourie, la Mongolie, la Sibérie méridionale, la péninsule indochinoise, le Xinjiang, voire la Sogdiane et le monde iranien – vont être revendiquées plus ou moins ouvertement par la Chine. Un prince aussi ombrageux que Tamerlan ne pourra se dispenser de lui payer tribut. L'une de ces provinces, le Yunnan, restera dans son obédience et se sinisera. Pour la première fois, la Chine, unifiée et pacifiée, peut s'ouvrir sur le monde extérieur, notamment grâce à un commerce en plein essor et à la multiplication des ambassades. Jamais elle n'a été aussi vaste, jamais elle n'a connu une gloire aussi grande, un rayonnement pareil. Elle emprunte certes beaucoup, souvent à son corps défendant, mais elle donne plus encore. Elle a une dette envers les Yuan, même si ceux-ci, qui entendaient bien être des Fils du Ciel et faire œuvre chinoise, n'y réussirent pas, même si ce qu'ils croyaient bâtir pour l'éternité s'écroula comme un château de cartes.


… au grand dam des Chinois

La défaveur dans laquelle on les tient est certainement liée à ce qu'ils échouèrent, mais plus encore à une multiplicité de faits dont certains découlent tout d'abord de la longueur et de l'atrocité de la lutte qui opposa Chinois et Mongols, et de la brièveté relative de la domination de ces derniers. Gardons-nous cependant de croire que nous tenons là une explication suffisante, car les Chinois se sont ralliés à leurs conquérants pendant quelques décennies, puis se sont soulevés contre eux, ont recommencé la lutte ; ce changement d'attitude et cette reprise des hostilités ont évidemment leurs raisons.

Aucune conquête ne demanda autant d'efforts aux Mongols que celle de la Chine et ne prit plus de temps. Celle-ci est alors divisée en deux ; au nord règnent les Kin, des étrangers eux aussi, de leurs vrais noms les Joutchen ou Djurtchet, au sud, les Song, des indigènes. Gengis Khan attaque les premiers en 1211. Il contourne, puis force la Grande Muraille, prend Pékin en 1215. Il laisse ensuite la direction des opérations à un de ses lieutenants, Muqali, pour aller guerroyer à l'ouest. Celui-ci ne fait disparaître les Kin qu'en 1234. Il reste à conquérir la Chine du Sud. Ce sera plus long encore. Campagnes et trêves se succèdent pendant plusieurs décennies, avant que la chute de la grande ville de Hang-tchéou en 1276 n'annonce la fin : les Song capitulent en 1279. On estime que la guerre a coûté au pays quelque quarante pour cent de sa population ! Ce sont des choses qui ne s'oublient pas. Est-ce du moins la paix ? Oui, mais pour peu de temps. Dès 1325 éclatent les premières révoltes. En 1356, elles se transforment en guerre civile. En 1368, les Mongols sont expulsés et retournent vivre dans leurs yourtes. La fameuse pax mongolica, c'est de fait, en Chine, pendant un siècle, la guerre des Chinois pour leur liberté, une guerre animée par un ardent nationalisme, une exaltation incessante de la « sinisité », une croisade contre l'occupant.

On comprend la longue résistance des Chinois pour conserver leur indépendance. Pour comprendre qu'après s'être ralliés, ils se révoltent, il faut qu'à côté du bilan de l'Empire que nous jugeons volontiers positif, ils aient établi un bilan négatif et qu'ils l'aient trouvé à même de faire pencher la balance.

Khubilaï, malgré son désir de se poser en Fils du Ciel, malgré sa volonté de rallier à lui le personnel administratif, de confier à des généraux chinois le commandement des troupes chinoises, ne peut s'empêcher de trop favoriser les étrangers, de les placer aux postes de commande. Sa garde personnelle compte trente mille Alains chrétiens du Caucase. Les trois premiers ministres des finances, les plus hauts dignitaires de l'État, sont le Boukhariote Sayyid Adjall, le Sogdien Ahmed Fenaketi, et en 1288, l'Ouïghour Sanga ; on ne saurait énumérer tous ceux qui ont l'oreille du prince, qui jouent un rôle essentiel, tels le Syrien chrétien Isa ou le Tibétain Phags-pa Lama. Cela déplaît, et d'autant plus que tous ne sont pas honnêtes, que des scandales éclatent – et qu'ils soient sévèrement punis n'enlève rien au préjudice qu'ils ont causé.


L'échec d'une politique économique généreuse

La politique économique, pourtant généreuse, est pleine de contradictions, en opposition avec celle habituellement appliquée, et de surcroît échoue. Le gouvernement a le souci des basses classes, veut améliorer le sort des esclaves, des ouvriers, des petits fermiers ; dès 1260, il promulgue des ordonnances pour subvenir au besoin des lettrés âgés, des orphelins et des malades, et en 1271, il décrète l'ouverture d'hospices. Pour pallier aux famines – il y en aura au moins une terrible – il achète une partie de la production agricole et l'engrange dans des dépôts d'État en vue de la distribuer si besoin est. Cela plaît sans doute aux bénéficiaires – ce n'est même pas sûr – mais exaspère les élites, d'autant plus qu'il confisque les meilleures terres et frappe d'un impôt élevé les populations, surtout celles du sud, dont il se sent le plus éloigné, qui ont opposé la plus tenace résistance à la domination mongole.

Le papier monnaie devient le principal moyen de paiement et, à partir de 1282, on ne résiste plus au désir d'émettre de plus en plus de billets, ce qui provoque une situation inflationniste tandis que l'impôt est de plus en plus lourd, les besoins étant toujours plus grands, ne serait-ce que pour entretenir une cour dont les Annales chinoises dénoncent l'énormité et le faste. Le résultat s'avère diamétralement opposé à ce que l'on avait souhaité et les basses classes, si elles ont été initialement satisfaites, ne le sont plus. La paupérisation ne cesse de croître. Alors qu'au début du XIVe siècle, comme le dit un observateur, il était plus dur de mendier que de travailler, vingt ou trente ans plus tard, une partie de la population est réduite non seulement à la mendicité, mais au brigandage. Partout s'instaurent le désordre et l'insécurité, ces deux maux qui annoncent toujours le déclin d'une civilisation et que les Mongols, au temps de leur grandeur, avaient si bien su éradiquer. Comme dans la rue et dans les campagnes, l'anarchie règne à la cour. Après Khubilaï et son successeur Temür Oldjaitu (1295-1307), les princes ne font que de brèves apparitions sur le trône – il s'en succède sept entre 1307 et 1332 – avant que le dernier, Toghan Temür (1333-1363) ne parvienne à régner longtemps, par miracle sans doute, car il n'est pas meilleur que les autres et sombre comme eux dans la débauche et la stérilité.


Hostilité face à des influences culturelles et religieuses venues d'ailleurs

Au souci des Mongols pour les classes moyennes et inférieures de la société répond celui qu'ils prêtent à leur expression culturelle. Bien que mécènes et assurant, sauf dans le nord où elle s'effondre, la pérennité de l'école picturale chinoise qui voit de très grands maîtres, leur goût les porte aux divertissements populaires, aux grossiers amusements des rues et notamment au théâtre auquel ils donnent la possibilité de s'épanouir dans un genre nouveau, appelé à survivre, le san-kiu. Cette émergence de ce qui, pour eux, n'est que mauvais goût et vulgarité, déplaît aux lettrés, aux délicats qui prennent alors leur distance avec un régime décidément indigne de la culture chinoise. Avec le même dégoût, ils repoussent cet afflux d'influences étrangères, ces nouveaux objets, qui n'appartiennent pas à leur tradition. Ils ne prêtent pas attention aux tapis noués, jusqu'alors apanage des nomades, aux émaux cloisonnés qui leur vaudront tant de louanges, aux incrustations de métaux précieux dans le jade, à ces nouveaux décors des soieries et des brocarts qu'ils exporteront pourtant jusqu'en Europe. Ils oublient volontiers le profond renouvellement de l'art céramique, dû en partie à l'Iran, la naissance de cette famille des pièces « blanc et bleu » appelée à un brillant avenir, pour ne se souvenir que de la fermeture de la grande manufacture impériale de Jingdezan.

Les religieux ne tardent pas à s'avérer tout aussi hostiles. Ils ne comprennent rien à la tolérance, refusent que les religions étrangères soient mises sur le même pied que leur philosophie et leurs croyances. Les taoïstes sont les premiers à entrer dans l'opposition. Gengis Khan a noué jadis des relations avec un de leurs maîtres et ils en ont tiré profit. Ils en abusent, se montrent arrogants, publient des libelles injurieux contre les bouddhistes, veulent dominer. Cela exaspère les Mongols qui tiennent à ce que règne l'harmonie entre les religions, qui pensent que toutes sont des voies qui mènent à Dieu. Dès 1281, Khubilaï est contraint de sévir contre eux et ils perdent la position enviée dont ils jouissaient. Aussitôt le bouddhisme en tire bénéfice. Cela ne convient pas aux Chinois qui, dans leur immense majorité, considèrent cette religion comme exotique. Ils accuseront les Mongols de l'avoir embrassée, ce qui est une opinion globalement inexacte, mais que ceux-ci ne font rien pour démentir, aimant à faire croire à chaque confession qu'ils inclinent vers elle, ce qu'ils confirmeront eux-mêmes plus tard, quand ils se convertiront réellement et chercheront à donner à leur conversion des lettres de noblesse. Plus encore que les bouddhistes, connus depuis des siècles et bien incrustés, chrétiens, manichéens, musulmans, juifs sont regardés d'un méchant œil, alors qu'ils jouissent souvent de la faveur du pouvoir, de libertés inouïes, que leurs missionnaires arrivent parfois du bout du monde. À l'opposition taoïste, se joint très vite une opposition du vieux confucianisme qui se croit menacé, qui seul représente la vraie pensée chinoise.


Des barbares inassimilables ?

Les Mongols, à qui l'on doit toutes ces innovations, cette invasion étrangère, ces cultes nouveaux, s'avèrent donc bien être ce qu'ils sont : des barbares inassimilés, inassimilables. Ils demeurent ce qu'ils ont été, ce qu'ils resteront : des Mongols. D'aucuns l'ont nié, ont taché de démontrer qu'ils se sont dans une certaine mesure sinisés, mais si c'est vrai, la mesure est petite. S'ils étaient vraiment devenus des Chinois comme les autres, leur pouvoir aurait pu être renversé, leur dynastie abolie : ils seraient restés en Chine, et d'ailleurs en nombre infime, se seraient noyés dans la masse de sa population. Il n'en sera rien. Malgré le peu de relations qu'ils auront conservé avec la Mongolie, bien que celle-ci ne fera rien pour les sauver quand ils seront en déconfiture, ils y retourneront, ils retrouveront, non sans pleurer, leur vie d'antan. Peut-il y avoir meilleure preuve qu'ils sont restés Mongols ? Tout, au reste, le démontre. Sous les toitures chinoises de leurs palais, dans leurs habits de soie, ils continuent à vivre comme dans leurs yourtes et leurs vêtements de peaux. Un document qui cite cent soixante-dix-huit étrangers assimilés, devenus moines, poètes, calligraphes, peintres, architectes dans la plus pure tradition chinoise, nomme des Persans, des Arabes, des Turcs, des Syriens, des Khotanais, mais pas un seul Mongol. Même Khubilaï, tout amoureux qu'il soit de sa conquête, utilise toujours des interprètes pour parler aux Chinois. À côté des cheikhs et des imams, des prêtres nestoriens ou des rabbins, les chamans pullulent. Jusqu'à une époque tardive, celle d'Odoric de Pordenone, vers 1328, les informateurs parlent avec abondance de la survivance du culte rendu à l'étendard et aux idoles familiales, les ongon, de la consécration d'animaux que l'on ne peut ni monter, ni atteler, ni traire, ni manger, des rites de chasse ancestraux, de la manière traditionnelle dont se déroulent les obsèques, de la vieille loi de la steppe qui oblige la veuve à épouser son beau-frère ou son beau-fils et, ô scandale ! de la grande liberté dont jouissent les femmes.

On pourrait peut-être accepter tout cela si les choses allaient bien. Nous l'avons vu : elles vont mal, et l'empereur, comme le disent les Chinois, n'est manifestement plus aimé du Ciel. Le mandat que celui-ci lui a octroyé ne peut pas être prolongé. On le renversera et, par la même occasion, on chassera de Chine ceux qui l'y ont amené : c'est la vieille xénophobie chinoise qui se réveille.

Il est symptomatique que la révolution qui chasse les Mongols naisse dans la Chine profonde, dans ces régions méridionales qui ont le plus combattu, qui ont été le moins longtemps occupées, qui ont été le plus opprimées, de la province de Canton et du bas Yang-tseu Kiang. Il l'est aussi que la future dynastie, celle des Ming, soit issue d'un bonze, fils d'un laboureur du An-hui (Ngan-houei), en Chine centrale. Elle se repliera frileusement sur elle-même.

Jean-Paul Roux
Juillet 2002
 
Bibliographie
Histoire de l’Empire mongol (LB) Histoire de l’Empire mongol (LB)
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 1993

Un code des Yuan Un code des Yuan
P. Ratchnevsky
1937

L'Empire mongol L'Empire mongol
René Grousset
Paris, 1941

Histoire de l'Extrême-Orient Histoire de l'Extrême-Orient
René Grousset
Geuthner, Paris, 1929

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