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La civilisation des steppes : le monde nomade eurasiatique de l'Antiquité et du Moyen Âge
Iaroslav Lebedynsky

Chargé de cours à l'INALCO

À partir du début du Ier millénaire avant J.-C. et durant toute l'Antiquité et le Moyen Âge, des peuples nomades ont dominé les steppes eurasiatiques du Danube à la Mongolie. Le rôle historique des plus célèbres – Scythes, Huns, Mongols… – destructeurs et fondateurs d'empires, est bien connu, mais leurs propres cultures le sont moins. Qui étaient ces nomades ? Peut-on parler sans exagération d'une civilisation des steppes ? Iaroslav Lebedynsky nous donne ici quelques repères utiles.

Le nomadisme est un mode de vie qui a existé, dans l'histoire de l'humanité, à des époques et dans des régions très différentes. Cette petite esquisse concerne un ensemble de peuples groupés sous l'appellation générale de « nomades des steppes ». Ils ont en fait occupé en Europe et en Asie des territoires variés : la grande steppe herbeuse qui s'étend de la plaine hongroise et de l'Ukraine méridionale à la Mongolie est bordée au nord par une steppe boisée qui fait la transition avec les forêts boréales, au sud par une steppe aride qui ouvre sur de grands déserts comme le Gobi. L'habitat des nomades comprenait aussi des régions montagneuses, comme l'Altaï et le versant septentrional du Pamir et des Tianshan.

Cette aire immense sépare et relie en même temps celles des grandes civilisations sédentaires de l'Europe, du Moyen-Orient, de l'Inde et de la Chine. Celles-ci ont souvent perçu les nomades comme des primitifs jaloux des richesses des « civilisés » et rôdant comme des loups à leurs frontières. Ce n'est que récemment, grâce aux découvertes archéologiques accumulées depuis le XIXe siècle, que l'on s'est avisé que les nomades avaient peut-être développé un autre type de « civilisation » et que leurs échanges culturels avec les sédentaires ne s'étaient pas toujours faits dans le sens que l'on imagine. Nous leur devons par exemple l'art du tapis, des progrès dans les techniques d'équitation et l'armement, certains motifs décoratifs animaliers qui ont influencé jusqu'à l'art roman d'Occident. L'imaginaire des nomades a marqué celui de leurs voisins, en Iran avec le cycle de Roustam « le Sace » et sans doute en Occident avec quelques thèmes des légendes arthuriennes hérités de Sarmates cantonnés par l'armée romaine en Angleterre aux IIe-Ve siècles.

La diversité des peuples

Avant de décrire les principaux aspects de cette « civilisation des steppes », il faut souligner qu'elle a été portée par des peuples très différents.

Ses premiers promoteurs ont apparemment été des peuples de type europoïde et de langue indo-européenne, le plus souvent du groupe iranien. Les plus anciens sont les Cimmériens des IXe-VIIIe siècles avant J.-C. Ensuite, une grande partie des steppes a été dominée par ce que l'on peut appeler les peuples « scythiques » au sens large : en Europe, les Scythes proprement dits (VIIe-IIIe siècles avant J.-C.), suivis de leurs cousins les Sarmates (IIIe siècle avant J.-C. - IVe siècle après J.-C.) et Alains ; en Asie, les Saces ou « Scythes orientaux » à partir des VIIe-VIe siècles avant J.-C., et d'autres groupes plus ou moins apparentés comme les Massagètes et ceux que les sources chinoises nomment Wusun et Yuezhi.

Mais à partir des derniers siècles avant J.-C., ces nomades à dominante indo-européenne furent concurrencés en Asie, puis progressivement refoulés ou assimilés, par des peuples à majorité ou forte composante mongoloïde, parlant pour la plupart des langues de la famille altaïque – turques, mongoles ou toungouses. Le mouvement commença avec la création au IIIe siècle avant J.-C. de l'empire des Xiongnu en Mongolie, pour toucher dans les années 370 de notre ère les steppes européennes avec l'irruption des Huns – qui déclencha les « Grandes Invasions » en Occident. Ensuite, les steppes appartinrent essentiellement à des nomades de langue altaïque, Turcs au sens large et Mongols, – le premier empire turc fut fondé en Mongolie au VIe siècle – et aussi de langue ouralienne comme les Magyars ou Hongrois installés à la fin du IXe siècle dans le bassin des Carpathes.

Comment des populations aussi différentes en vinrent-elles à partager une civilisation largement commune ? On ne peut invoquer seulement une convergence fortuite ou quelque déterminisme mécanique lié au milieu. Plus probablement, cette unité s'explique par des emprunts. On peut penser que, dans un premier temps, les peuples indo-européens de la steppe ont jeté les bases de la civilisation nomade, adoptée ensuite par des peuples altaïques ou ouraliens qui venaient à l'origine de zones forestières plus septentrionales. Dans un deuxième temps, ces élèves ont supplanté leurs maîtres, non sans se mêler à eux comme en témoignent, par exemple, la forte hétérogénéité anthropologique des peuples turcs ou le fait que leur grand mythe d'origine, l'enfant sauvé et nourri par une louve, est d'origine indo-européenne et a été emprunté aux Wusun « scythiques » du Kazakhstan oriental.

Le mode de vie nomade

Les recompositions et mélanges ethniques ont évidemment été facilités par l'unité profonde du mode de vie nomade. Il faut bien comprendre que le nomadisme eurasiatique classique n'est pas un héritage archaïque, la marque d'un « retard » ou d'une inadaptation. C'est une économie spécialisée, développée à l'aube de l'âge du fer par des peuples précédemment sédentaires et agriculteurs. Vers le IXe siècle avant J.-C., ces peuples – en particulier les porteurs des stades finaux des cultures d'Andronovo en Sibérie et Asie centrale et des « Tombes à Charpentes » en Europe orientale – élaborèrent un type nouveau d'élevage extensif transhumant pour exploiter leur milieu.

Archéologues et ethnologues distinguent plusieurs stades d'évolution de ce nomadisme. Le plus primitif est un nomadisme « migratoire » ou « de camp » dans lequel les tribus se déplacent en permanence à la recherche de nouveaux pâturages. En fait, à l'époque historique, il n'existe guère que chez des peuples en cours de migration, sous la pression de rivaux plus forts ou de modifications climatiques. Ces déplacements ont d'ailleurs souvent été la cause de réactions en chaîne, un peuple refoulé par un rival plus puissant cherchant à son tour une proie plus faible pour se tailler un nouveau royaume.

La situation normale est plutôt celle d'un nomadisme « territorial » : la transhumance des troupeaux se fait entre des pâturages d'été et d'hiver fixes, selon des itinéraires déterminés, sur un territoire qui est borné par celui des tribus voisines. Les sites d'hivernage, notamment, sont régulièrement réutilisés, et il s'y développe souvent des établissements fixes où séjournent en permanence des éleveurs appauvris qui ne peuvent plus vivre de leur troupeau, des artisans, des vieillards… et qui peuvent devenir de véritables « proto-villes ».

Le choix des pâturages et des itinéraires était fonction des conditions écologiques. Les Sarmates Roxolans passaient ainsi l'hiver près de la mer d'Azov et l'été plus au nord dans la steppe, alors que les nomades de l'Altaï ou du Pamir transhumaient « verticalement » entre alpages et pâturages de plaine. La composition des troupeaux, telle qu'on la connaît par les sources écrites ou l'analyse des ossements d'animaux retrouvés sur certains sites, donne des indications précieuses. Les chevaux prenaient toujours une place importante. Pour le reste, la prédominance des moutons suggère une population très mobile, celle des bovins, plus lents à déplacer, une situation de semi-nomadisme et l'existence d'une stabulation hivernale. Base de la richesse, les troupeaux fournissaient nourriture et boisson – le lait de jument fermenté, habituellement désigné par son nom turc de koumys, est connu depuis les Scythes – moyens de traction et de déplacement, et les nombreux produits dérivés utilisés par l'artisanat : laine, cuir, corne, os. Les animaux étaient marqués, déjà chez les Sarmates et par la suite chez les peuples turcs et mongols, au moyen de tamgas, signes héraldiques de propriété.

À l'élevage s'ajoutait souvent une agriculture d'appoint avec la culture du millet. L'artisanat était très développé, les nomades produisant eux-mêmes leurs véhicules, leurs vêtements, une grande partie de leurs parures, toutes sortes d'éléments d'ameublement tels que coussins, tapis, sacs de rangement, et dans beaucoup de cas, quoi qu'on en ait dit, leur armement. L'étude de tombes comme celles des Scythes montre même des talents de mineurs et de charpentiers inattendus chez des nomades.

D'autres ressources provenaient de la guerre, et surtout du commerce. Certaines des plus grandes routes commerciales de l'Antiquité et du Moyen Âge – route nord-sud du Dniepr en Ukraine, routes de la soie… – traversaient les territoires de peuples nomades qui servaient d'intermédiaires ou de « protecteurs » au négoce, voire l'organisaient à leur profit. Presque toujours, les nomades étaient en contact symbiotique avec des populations sédentaires, partenaires ou tributaires. La complémentarité des économies profitait aux deux parties.

Les premiers nomades, notamment les Scythes, habitaient surtout de grands chariots aménagés en compartiments. Par la suite, la forme d'habitation dominante fut la « yourte », grande tente de feutre à armature circulaire.

Au stade ultime de leur développement, les sociétés nomades comportaient souvent une frange importante de population sédentarisée. Les élites conservaient de préférence un mode de vie nomade ou semi-nomade, mais utilisaient des établissements fortifiés ou des villes conquises comme centres de commandement. Ce modèle est déjà connu chez les Scythes et il fut celui de l'empire mongol à ses débuts.

L'organisation sociale et politique

Les structures sociales des différentes sociétés nomades anciennes présentent beaucoup de similitudes. On trouvait tout au sommet des clans royaux revendiquant une origine divine ou merveilleuse. En dessous, une élite de familles nobles concentrait entre ses mains une grande partie des richesses. Venait ensuite une masse d'hommes libres non nobles, formant la grande majorité de la population. L'esclavage est attesté chez différents peuples, mais n'avait pas la même importance économique que dans les grandes sociétés sédentaires de l'Antiquité ; les esclaves étaient généralement des prisonniers de guerre et beaucoup étaient revendus.

Une caractéristique des sociétés nomades est la liberté, voire le pouvoir, dont y jouissaient les femmes. Chez les Sauromates puis Sarmates des steppes russes, chez certains Saces d'Asie, elles pouvaient porter les armes et combattre comme les hommes et avaient des fonctions religieuses importantes. La liberté et l'influence politique des femmes chez les peuples turcs, même après leur islamisation, choquèrent plus d'un observateur arabe.

Le mode normal d'existence politique de beaucoup de peuples nomades était une union plus ou moins solide de tribus, généralement hiérarchisée, avec à sa tête une tribu « royale » dominante. Parfois, un dirigeant ou une dynastie parvenait à imposer une hégémonie plus ou moins durable. Un livre classique de René Grousset a popularisé à ce sujet l'expression imagée d'« empire des steppes ». On trouve d'ailleurs trace, chez les peuples turco-mongols, d'une idéologie de domination universelle sanctifiée par la volonté divine. Les premiers grands empires turcs (celui des Türks de l'Altaï aux VIe-VIIIe siècles, celui des Ouïghours aux VIIIe-IXe siècles) s'en réclamèrent, comme plus tard l'empire mongol de Gengis-Khan.

Les traditions guerrières

La guerre occupait une grande place dans l'existence des nomades. Techniques et rites guerriers présentent, à différentes époques et chez différents peuples, beaucoup de traits communs. Le plus évident est la prédominance absolue de la cavalerie, appuyée sur les ressources offertes par l'élevage d'immenses manades ; chez les Coumans turcophones des XIe-XIIIe siècles, les nobles pouvaient posséder plusieurs milliers de têtes. Habituellement, la masse des hommes libres formait une cavalerie légère, l'élite combattant plus lourdement cuirassée et constituant parfois, comme chez les Sarmates, une force tactique de choc.

L'équipement des nomades a varié avec le temps. On peut citer parmi les étapes importantes le remplacement du petit arc scythe par de grands arcs à renforts d'os ; dans les deux cas, il s'agit de chefs-d'œuvre de technologie associant différents matériaux – bois, corne, tendon – pour créer un ressort surpuissant, au tournant de notre ère ; l'apparition des selles dures à hauts arçons, diffusées notamment par les Huns aux IVe-Ve siècles ; celle des étriers, connus en Asie dès les premiers siècles de notre ère ; ou encore le développement du sabre courbe à partir de l'épée longue en passant par la « latte » droite à tranchant unique, entre les Ve et VIIIe siècles. À diverses reprises, des éléments de cet équipement furent copiés par les armées romaines puis byzantines, chinoises, perses…

À travers ces évolutions techniques, les tactiques des nomades offrent une remarquable continuité. Elles reposaient avant tout sur la rapidité, la surprise, la capacité de manœuvre. L'image de la « horde asiatique » chargeant dans le désordre est ridicule : les armées des Scythes, des Sarmates, des Huns, des Turcs médiévaux, des Mongols manœuvraient savamment et étaient soumises à une discipline rigide. Parmi les tactiques les plus classiques figuraient la fuite simulée, fausse débandade suivie d'une contre-attaque foudroyante, et l'usage des chariots comme fortification mobile en rase campagne : un système copié ensuite par les peuples germaniques et qui devait avoir une longue fortune, jusqu'aux pionniers américains et aux Boers sud-africains du XIXe siècle ! Le cavalier nomade pouvait être vaincu, mais il ne fut vraiment surclassé militairement qu'avec la diffusion d'armes à feu efficaces à partir du XVIe siècle.

À la guerre étaient liés certains rites comme le prélèvement de trophées humains. La coutume de boire dans le crâne de l'ennemi tué transformé en coupe, par exemple, est attestée aussi bien chez les Scythes au Ve siècle avant J.-C. que chez les Xiongnu de Mongolie au IIIe siècle avant J.-C. et les Petchénègues des steppes ukrainiennes au Xe siècle.

Pratiques religieuses

C'est peut-être dans le domaine religieux que l'unité de la civilisation des steppes est la plus frappante. Les croyances n'étaient pas identiques : les religions des peuples « scythiques », bien que très différentes du zoroastrisme des Perses sédentaires, avaient apparemment une base iranienne et donc indo-européenne ; celles des nomades altaïques, Turco-Mongols, étaient dominées par le Tängri, le ciel bleu divinisé. Mais indépendamment des « théologies », beaucoup de pratiques étaient communes. Ceci concerne d'abord le « chamanisme », qui n'est pas une religion en soi mais un système dans lequel des personnages aux dons particuliers, les chamans, utilisent certaines techniques pour servir d'intermédiaires entre l'homme et le monde invisible. Il est parfaitement documenté chez les nomades altaïques et ougriens comme les Magyars, mais il en existe aussi des traces chez les peuples « scythiques ».

Les rites funéraires sont, à quelques exceptions près – certains peuples turcs pratiquaient l'incinération – remarquablement proches : inhumation sous tumulus – les fameux « kourganes » qui parsèment la steppe – dépôt dans la tombe – et parfois exposition à l'extérieur du kourgane – de chevaux, mise à mort d'un « personnel d'accompagnement » pour un haut personnage, auto-mutilation lors du deuil… Des statues liées aux cultes funéraires ou aux cultes des ancêtres ont existé, sous des formes presque identiques, chez les Scythes et de nombreux peuples turcs.

L'art des steppes

L'existence de schémas de pensée communs se décèle aussi, surtout pour la période antique, dans l'art des nomades. Du VIIe siècle avant J.-C. aux premiers siècles de notre ère, cet art a été partout dominé par des motifs animaliers qui, malgré l'existence d'écoles régionales, présentent une grande unité d'inspiration. L'image du cerf, par exemple, se répète presque à l'identique de la Hongrie à la Mongolie. L'origine de ces thèmes a été cherchée tantôt en Chine, tantôt au Moyen-Orient, mais certaines de leurs plus anciennes manifestations apparaissent dès les IXe-VIIIe siècle avant J.-C. à l'est du monde nomade : pétroglyphes de Mongolie, de Transbaïkalie, de la Touva, kourgane d'Arjan dans la Touva…

Même après son déclin et son remplacement par d'autres styles décoratifs comme les incrustations colorées chères aux Sarmates et encore appréciées des Turkmènes modernes, le grand courant animalier laissera des traces profondes dans l'art des nomades, jusqu'à la période mongole et au-delà.

Iaroslav Lebedynsky
Octobre 2002
 
Bibliographie
Histoire des Turcs Histoire des Turcs
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 2éme édition 2000

L'Asie centrale. Histoire et civilisations L'Asie centrale. Histoire et civilisations
Jean-Paul Roux
Histoire et civilisations
Fayard, Paris, 1997

L'Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan L'Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan
René Grousset
Payot, Paris, 2001

Histoire de l’Empire mongol (LB) Histoire de l’Empire mongol (LB)
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 1993

Les Scythes Les Scythes
Iaroslav Lebedynsky
Errance, 2001

Les Scythes et les nomades des steppes Les Scythes et les nomades des steppes
Véronique Schiltz
Gallimard, 1994

Les Sarmates. Amazones et lanciers cuirassés entre Oural et Danube VIIe siècle av. J. - C - VIe siècle apr. J. - C. Les Sarmates. Amazones et lanciers cuirassés entre Oural et Danube VIIe siècle av. J. - C - VIe siècle apr. J. - C.
Iaroslav Lebedynsky
Amazones et lanciers cuirassés entre Oural et Danube VIIe siècle av. J. - C - VIe siècle apr. J. - C.
Errance, Paris, 2002

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