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La Chine classique
Ivan Kamenarovic
Chercheur au centre de recherches sur l’Extrême-Orient de Paris - Sorbonne

La Chine est, dans tous les sens du terme, l'un des plus vastes pays du monde : par son étendue, sa population, la richesse de son passé, ses trésors artistiques et archéologiques, et la beauté de ses décors naturels. Cependant, elle représente une entité culturelle originale, fondamentalement différente de la nôtre. Comment alors aborder et comprendre ce pays en pleine évolution qui abrite un quart de l'humanité ? Comment dépasser la simple recherche de l'originalité ou de l'esthétisme pour pouvoir en percevoir l'esprit même ? Pour répondre à ces questions, nous nous sommes adressés à Ivan P. Kamenarovic qui a publié Arts et Lettrés dans la tradition chinoise (Paris, Editions du Cerf, 1999) et La Chine classique (coll. Guides Belles-Lettres des civilisations, Paris, Belles-Lettres, 1999).

Comprendre le monde chinois, tenter d'aborder la mentalité, la civilisation et la culture chinoises, voilà qui exige de notre part une grande humilité. Il s'agit en effet d'avoir sans cesse à l'esprit que nos références les plus solides, nos critères les moins discutables, nos connaissances les mieux établies trouvent toujours leur origine au sein de notre propre culture. Ils ne sont donc jamais utilisables tels quels dès lors qu'il s'agit de porter le regard sur un autre monde. Il nous sera nécessaire de perdre nos habitudes de pensée, et en même temps de nous dégager des clichés qui encombrent notre vision de la Chine.

La Chine : ni immuable, ni immobile, et pas davantage fermée au monde extérieur

Elle est certes entourée de mers, de hautes montagnes et de déserts, et son appellation aujourd'hui officielle de Zhongguo ou « Pays du milieu » est bien faite pour donner à ses habitants la sensation d'être au milieu de barrières naturelles. Mais la mer est autant une route qu'une barrière et les navigateurs chinois abordaient l'Afrique orientale à l'époque où les Romains régnaient sur la Méditerranée. Montagnes et déserts ont de tout temps été traversés par des caravanes et des expéditions de commerçants, de soldats, de pèlerins ou d'ambassadeurs. Les riches Romains du temps de l'Empire ne se paraient-ils pas de soie chinoise ? De plus, si la Chine d'aujourd'hui se trouve remplir des frontières naturelles, il n'en a pas été toujours ainsi. La Chine actuelle ne s'est constituée qu'après bien des péripéties, des invasions, des échanges et des transformations. Tibétains, Mongols, Mandchous ont, à un moment donné, occupé tout ou partie de la Chine ; le bouddhisme venu des Indes y a fleuri ; il y avait un quartier arabe à Canton à l'époque des Tang (618-907)… et l'on pourrait multiplier à l'envi les exemples d'interpénétration et de fécondation réciproque qui n'ont cessé d'enrichir la civilisation et la mentalité chinoises.

S'il fallait trouver un maître mot sous l'égide duquel se placerait le regard que les Chinois posent sur le monde, c'est-à-dire sur leur monde, comme nous mettons le nôtre sous le signe de la Vérité et de l'Absolu, ce serait un vocable qui contiendrait les notions de changement, d'évolution, d'« impermanence ». Nous croyons voir la Chine dormir d'un sommeil millénaire alors qu'elle ne cesse de bouillonner d'une vie intense, infiniment variée, même si le XIXe siècle nous en propose une image décadente et quelque peu assoupie, en si fort contraste avec l'explosion industrielle, commerciale et coloniale de l'Occident.

Nous savons tous, depuis notre passage en terminale, qu'il est nécessaire de comprendre pour connaître et que la compréhension s'effectue rationnellement au moyen de concepts rigoureusement définis qui seuls permettent d'appréhender la réalité. Nous savons aussi qu'une pensée recevable doit se présenter sous une forme logique, et que la première chose qu'on doive attendre d'un raisonnement est qu'il soit irréfutable. Mais si nous voulons approcher le regard de la civilisation chinoise, il nous faudra admettre que la qualité première d'une pensée soit de pouvoir être traduite dans les faits, et non point de tenir tête à des contradicteurs. Que le monde est habitable avant que d'être connaissable, et que les règles de notre existence, celles du fonctionnement de la nature comme celles qui régissent le corps social, ressortissent aux mêmes lois. Ainsi n'est-ce point dans l'Absolu d'une Vérité révélée ni dans celui que pourrait atteindre un système philosophique que les Chinois ont trouvé la justification de leurs pensées et de leurs actes. C'est dans l'observation du monde au sein duquel ils vivent et dont ils se considèrent comme partie prenante. De même, le discours des penseurs chinois ne se constitue pas à l'aide de concepts préalablement et rigoureusement définis. Plus qu'à donner à comprendre en se fondant sur le seul raisonnement, il s'attache, par touches successives et allusives, à faire sentir les choses en évoquant leur résonance dans les circonstances de la vie. Ainsi Confucius, contrairement à Socrate, ne répond-il jamais par une définition lorsqu'on lui demande un éclaircissement, mais par une illustration, et il professe haut et fort son aversion pour les dogmes et autres vérités qui seraient toujours et partout valables.

La vertu d'observation, qualité majeure de l'esprit chinois

On en donnera pour illustration la notion chinoise dont l'usage dans le discours est équivalent à celui de notre Raison. Ce mot de « raison » contient, ce que l'on retrouve dans « prorata », l'idée d'un partage, d'un découpage, d'un calcul de la réalité destiné à la rendre connaissable. Le mot chinois li, qui est employé dans des circonstances analogues à notre « raison », évoque les veines du jade, telles que le lapidaire doit les scruter afin de ne point briser la pierre qu'il travaille. Découper d'un côté, scruter de l'autre. À l'esprit du potier grec, qui s'empare de la terre pour la fractionner et la plier à sa volonté afin qu'elle ressemble au modèle qu'il a en tête, va s'opposer l'esprit du lapidaire chinois, qui s'efforce de suivre les lignes directrices dont il détecte à la fois la présence native et le sens au sein de la pierre, lignes dont dépendra l'ouvrage final.

La mentalité chinoise s'est donc formée avec le constant souci d'observer le monde afin d'y reconnaître des lois générales auxquelles sont soumises toutes choses, aussi bien les États que les familles ou les individus, aussi bien les forces naturelles que les œuvres d'art ou les principes de la morale. L'existence même de telles lois, dont l'évidence est constitutive du regard chinois, implique pour nous la nécessité de mettre de côté d'autres évidences, à nos yeux aussi familières qu'indiscutables.

Un monde où tout est sans cesse en rapport avec tout

C'est ainsi que nous « savons » que le corps et l'esprit n'obéissent pas aux mêmes lois, que la matière et la conscience ont chacune leurs règles propres, qu'entre ce bas monde et la perfection que nous font entrevoir la religion et la philosophie, la distance est considérable et sans doute, pour nous autres humains, infranchissable. Or le regard chinois, tel qu'il apparaît formé dès la fin de l'Antiquité, ne reconnaît pas la césure définitive que nous mettons entre l'Esprit et la Matière ; il réfute l'existence d'un monde supérieur qui serait essentiellement différent de notre monde d'erreur et d'illusion ; il admet une continuité entre la vie physique et la vie mentale, intellectuelle, spirituelle, corps et esprit ne différant que par la densité des courants et des énergies qui les traversent. De même, nous établissons une césure infranchissable entre ce qui vit – dieux, hommes, animaux, plantes – et ce qui ne vit pas – rochers, montagnes, tableaux. Une telle césure non plus ne trouve pas sa place dans la réalité chinoise. En bref, tout ce qui nous apparaît comme tranché, séparé, défini, est regardé en Chine comme éternellement en rapport avec la totalité des autres éléments du monde, dont il ne saurait être question de distraire tel ou tel pour l'isoler du reste. Un mouvement perpétuel anime la totalité des choses. Là où notre regard occidental s'efforce avant tout d'isoler pour comprendre, le regard chinois tente de replacer chaque élément dans son contexte, au sein de la vibration incessante des souffles en circulation à travers l'univers.

Une civilisation unique, source perpétuelle d'étonnement pour l'Occidental

C'est à partir d'un tel fonds que les Chinois appréhendent leur histoire, leur géographie, le fonctionnement de leur société.

L'existence de quatre points cardinaux, de quatre éléments, de quatre saveurs fondamentales est aussi naturelle pour nous que l'est pour les Chinois celle de cinq points cardinaux, cinq éléments, cinq saveurs fondamentales. Ce n'est donc qu'en prenant profondément conscience de l'altérité que représente pour nous la mentalité chinoise que nous pouvons tenter une approche de l'unique civilisation humaine dont l'existence se poursuive depuis cinq millénaires. C'est aussi par les formes artistiques que nous pouvons prendre contact avec le monde chinois. C'est là encore qu'il va nous falloir lutter contre nos habitudes : nous exposons nos peintures, les Chinois roulent les leurs et ne les sortent qu'à bon escient ; nous avons l'habitude de considérer la poésie comme une écriture discrète, presque secrète, alors que les Chinois l'affichent partout sur les murs, les rochers, et même les colonnes des lits des maisons closes… L'écriture nous est un moyen commode de communication, elle est sans doute la forme la plus hermétique de l'art chinois…

C'est donc au sens propre à un émerveillement qu'il faut nous préparer si nous voulons aller vers la Chine.

Ivan Kamenarovic
Mai 2000
 
Bibliographie
Arts et lettrés dans la tradition chinoise Arts et lettrés dans la tradition chinoise
Ivan P. Kamenarovic
Patrimoines
Editions du Cerf, Paris, 1999

La Chine classique La Chine classique
Ivan P. Kamenarovic
Belles Lettres, Paris, 1999

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