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La Casa Velasquez de Madrid
Joseph Pérez
Professeur émérite à l’université de Bordeaux III
Ancien directeur de la Casa Velázquez

Au sein de la Castille, région qui résume à elle seule toute l'histoire de l'Espagne, Madrid brille d'un éclat particulier par ses hauts lieux : musée du Prado, académie San Fernando, collection Thyssen, centre d'art Reina Sofia… Pourtant la capitale espagnole abrite aussi une « maison », certes plus discrète, mais qui n'en mérite pas moins d'être découverte : la Casa Vélasquez où se réunissent artistes et scientifiques français venus étudier la culture hispanique. Joseph Pérez nous présente cette institution qu'il dirigea de 1989 à 1996.

Une « nécessité » culturelle née au cours de la première guerre mondiale

En 1916, le gouvernement français envoya en Espagne une délégation d'intellectuels présidée par Bergson et composée par des membres de l'Institut, notamment le scientifique Perrier, l'historien Pierre Imbart de la Tour, l'archéologue Pierre Paris et le compositeur Charles-Marie Widor, secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts. Il s'agissait de convaincre les Espagnols que, contrairement à ce que laissait entendre la propagande ennemie, la France n'était pas seulement le pays du French-cancan et des Folies-Bergères. Bergson parla des nouvelles tendances dans le domaine de la spiritualité. Perrier disserta sur la distinction entre culture et civilisation – à l'époque, les Alliés (la France et l'Angleterre) prétendaient défendre la cause de la civilisation, tandis que les empires centraux se voulaient les meilleurs représentants de la culture. Widor, quant à lui, esquissa une comparaison entre la musique et l'architecture dans les deux pays et, s'adressant à ses auditeurs, il termina sa conférence par ces mots : « Vous avez l'un des plus beaux musées du monde […]. Comment se fait-il que nos pensionnaires de la villa Médicis, ayant fini leur temps en Italie, reviennent bêtement à Paris sans passer par l'Espagne et sans y étudier Vélasquez, Titien, Goya et les richesses du Prado, sans visiter, s'ils sont architectes, Burgos, Salamanque, Tolède et l'Andalousie ? »

Quelques jours plus tard, le roi Alphonse XIII recevait la délégation et s'adressait à Widor en ces termes : « J'ai lu, je connais les conclusions de votre conférence. Si vos peintres, architectes, intellectuels de tout ordre viennent ici, les autres nations vous imiteront, même l'autre côté de la barricade. Nous habitons un cul-de-sac de l'Europe, on nous prend pour des petits nègres ; l'idée nous intéresse donc. Il faut que vous veniez chez nous, que vous y soyez un peu chez vous ; je vais chercher un terrain ; à vous de trouver les fonds pour bâtir ».

… et qui ne se concrétisa véritablement qu'en 1959

Ainsi, l'École des hautes études hispaniques, que l'université de Bordeaux avait ouverte à Madrid en 1909, à l'initiative de Pierre Paris, pour y accueillir les chercheurs qui souhaitaient travailler sur l'Espagne, allait devenir la Casa Vélasquez. En 1920, l'État espagnol mettait à la disposition de la France, dans la banlieue ouest de Madrid, sur l'emplacement de la future cité universitaire, un terrain de vingt mille mètres carrés libre de tout impôt, et ce pour une durée indéterminée ; en contrepartie, on exigeait seulement de la France qu'elle construisît une résidence pour chercheurs et artistes. Pierre Paris et Charles-Marie Widor ne ménagèrent pas leurs efforts pour obtenir du Parlement français les crédits nécessaires. Le style retenu pour l'édifice à construire s'inspirait des tendances architecturales qui étaient alors en vogue en Espagne : un palais dans le style Escorial, ornée de deux tours d'angle ; la façade était dominée par la monumentale porte d'Ofiate, don de la ville de Madrid, qui provenait d'un hôtel particulier du XVIIe siècle… Inaugurés en 1929, les bâtiments furent terminés en 1935. En juillet de l'année suivante commençait la guerre civile espagnole. Quand les légionnaires et les supplétifs marocains du général Franco lancèrent contre Madrid, en novembre, une offensive qu'ils croyaient foudroyante, ils se heurtèrent, dans la cité universitaire, à une résistance inattendue de la part des milices qui défendaient la capitale. La Casa se trouvait sur la ligne de front ; dès les premiers combats, elle n'était plus qu'un monceau de ruines. Ses membres se replièrent d'abord à Fès, au Maroc, puis, à partir de 1940, dans un hôtel particulier de la rue Serrano, à Madrid, jusqu'à sa reconstruction. La seconde inauguration eut lieu en 1959. Dans la nouvelle Casa, on ne retrouve plus les clochetons d'angle – style Escorial – qui caractérisaient la première ; on a aussi ajouté un étage mais, pour l'essentiel, le plan primitif a été respecté : trois corps de bâtiments autour d'un patio dont le quatrième côté s'ouvre, à l'ouest, sur la sierra de Guadarrama ; c'est là que, selon la légende, Vélasquez aimait installer son chevalet ; d'où le nom qui, dès l'origine, a été donné à cette résidence.

Une institution fière de ses particularismes

Comme l'École française d'Athènes, l'École française de Rome, l'École française d'Extrême-Orient et l'Institut français d'archéologie orientale du Caire, la Casa Vélasquez est un établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel placé sous la tutelle du ministère de l'Éducation nationale. Deux traits la distinguent néanmoins des autres écoles à l'étranger : d'une part, elle accueille à la fois des chercheurs et des artistes, alors qu'ailleurs – à Rome, par exemple – les seconds sont installés dans un établissement distinct, la villa Médicis ; d'autre part, l'éventail des disciplines scientifiques représentées est beaucoup plus large : il ne s'agit pas seulement d'étudier l'histoire ancienne et l'archéologie ; dès le début, son fondateur, Pierre Paris – lui-même archéologue pourtant : il est l'inventeur de la Dame d'Elche – a voulu que l'École des hautes études hispaniques s'intéressât à toutes les disciplines, y compris les recherches sur la société contemporaine.

La Casa a, en effet, pour mission de développer les activités créatrices et les recherches sur les arts, les langues, les littératures et les civilisations du monde ibérique et ibéro-américain ; de contribuer à la formation d'enseignants-chercheurs et d'artistes ; de participer aux échanges artistiques scientifiques entre la France et les pays ibériques. C'est par là qu'elle se distingue de l'Institut français, qui dépend du ministère des Affaires étrangères et dont le rôle est de faire connaître la langue et la culture françaises ; à la Casa, c'est l'Espagne et la civilisation espagnole qui sont objet d'études ; les deux établissements ont donc des vocations complémentaires.

La Casa Vélasquez a été successivement dirigée par Pierre Paris, François Dumas, Maurice Legendre, Henri Terrasse, François Chevalier, Didier Ozanam, Joseph Pérez et, depuis 1996, Jean Canavaggio.

Un centre d'accueil et de coopération

Membres, boursiers et hôtes bénéficient de conditions de travail exceptionnelles : une bibliothèque qui, avec ses quatre-vingt mille volumes, est l'une des grandes bibliothèques de recherche de Madrid – des séminaires, une salle informatique en libre service, un service des publications, des studios et des ateliers pour les artistes… En contrepartie, on attend des chercheurs qu'ils mènent à bien le projet de recherches pour lequel ils ont été recrutés – en général, une thèse de doctorat. Les artistes, quant à eux, sont tenus de présenter tous les ans, lors de l'exposition statutaire, les œuvres qu'ils ont réalisées pendant leur séjour.

La Casa a signé des conventions de coopération avec des universités, des centres de recherche, des organismes culturels, français ou espagnols. Elle organise régulièrement des expositions temporaires et des rencontres scientifiques : colloques, congrès. Elle publie en outre des catalogues et des ouvrages d'érudition.

On doit aux membres de l'École des hautes études hispaniques des études sur la ville romaine de Belo, près d'Algesiras ; le résultat des fouilles est en cours de publication. Dans le domaine de l'histoire et de la littérature, on peut dire que toutes les époques ont retenu l'attention des chercheurs de la Casa : Espagne romaine, Espagne musulmane, période des Habsbourg, Siècle des lumières, Espagne contemporaine…

Joseph Pérez
Août 1999
 
Bibliographie
Des Palais en Espagne. L'Ecole des hautes études hispaniques et la Casa de Velazquez au coeur des relations franco-espagnoles du XXème siècle. Des Palais en Espagne. L'Ecole des hautes études hispaniques et la Casa de Velazquez au coeur des relations franco-espagnoles du XXème siècle.
Jean-Marc Delaunay
Casa de Velazquez, Madrid, 1994

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