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L'Italie méridionale, ou l'autre Grèce
Jean-René Jannot
Professeur émérite à l’université de Nantes
Membre de l’Istituto di Studi Etruschi ed Italici (Florence-Rome)

Du VIIIe au Ve siècle, des Grecs émigrent et s'implantent en Italie du Sud. Ils y développeront une culture originale en s'appuyant sur des lois communes et sur le modèle de la cité-État, où le philosophe joue un rôle de plus en plus important. Cette Grande Grèce se pare de somptueux monuments et développe une urbanisation raisonnée. Mais des luttes fratricides la déchirent, et elle se tourne alors vers des protecteurs pour assurer son existence. Néanmoins, à la fin du IIIe siècle, les Romains la feront leur et assimileront cet héritage. Jean-René Jannot, membre de l'Etruscan Society de New York et de l'Istituto di Studi Etruschi ed Italici, nous apporte ici d'indispensables précisions.

Sait-on que trois des temples grecs les mieux conservés ne sont qu'à 1 300 kilomètres de Paris ? C'est à Paestum, l'antique Poseidonia, qu'on peut les admirer ; l'image qu'en grava Piranèse provoqua dans l'Europe des Lumières une véritable passion pour l'Antiquité… Cette Grèce toute proche, aux portes de Salerne, nous offre un contact privilégié avec un hellénisme original et dynamique, celui des colons et des pionniers, en contact étroit avec les populations indigènes, celui des philosophes et des penseurs politiques, celui enfin dont le raffinement autant que la richesse avaient ébloui l'Italie avant de séduire Rome.

La colonisation

Ce mot, communément admis pour décrire le phénomène, est impropre : les Grecs parlaient « d'émigration » de « déménagement » : apoikia. Depuis le premier quart du VIIIe siècle, et jusqu'en plein Ve siècle, des communautés de Grèce même et de Grèce d'Asie confrontées à des problèmes sociaux, démographiques, politiques ou militaires, décident d'envoyer au loin une partie de leur population sous la conduite d'un guide, l'oikiste, qui décidera du lieu d'implantation, présidera aux fondations religieuses, distribuera les terres et publiera les lois. La nouvelle communauté ainsi créée, noyau d'une cité-État, pourra, à son tour, procéder ultérieurement, si elle en éprouve le besoin, à d'autres fondations.

C'est dans l'île d'Ischia, à Pithécusses, au nord de la baie de Naples, que les premiers Grecs venus de l'île d'Eubée s'installent dès 775. Viennent-ils poussés par le besoin de nouvelles terres agricoles, ou plutôt dans l'espoir de contrôler le commerce du fer et d'autres métaux que produisent, dans l'île d'Elbe et sur les côtes voisines, les métallurgistes étrusques ? Toujours est-il qu'une génération plus tard, ils s'installent sur la terre ferme et fondent Cumes, sur le territoire des Opiques.

Mais peu auparavant, pour répondre sans doute à l'emprise maritime croissante de ces mêmes Étrusques, d'autres Grecs, venus eux aussi d'Eubée, avaient pris possession du détroit de Sicile et fondé, de part et d'autre, Zancle (la future Messine) et Rhégion (Reggio di Calabria).

Le signal est donné et, venus des petites cités rurales du golfe de Corinthe dont l'histoire est assez mal connue, des Achéens partent vers l'ouest. Le golfe de Tarente et la péninsule de Calabre voient ainsi arriver des Grecs qui fondent Sybaris, Crotone, Caulonia et bientôt Métaponte, ainsi que plusieurs cités mineures sur l'isthme. Les populations indigènes, les Oenotres, habitent de gros villages qui, presque tous, disparaissent à l'arrivée des Grecs qui s'emparent d'une partie de leurs terres. Repoussés le plus souvent à quelques kilomètres, parfois hellénisés ou intégrés dans des villages au plan très grec, les indigènes vivent en relations constantes, hostiles ou amicales, avec les colons ; ils en assimilent partiellement la culture et influent en retour sur l'hellénisme occidental.

Les collections des musées témoignent de ces implantations, de cette culture mixte. Les mobiliers des tombes indigènes comprennent assez souvent des vases grecs, tandis que les poteries locales se retrouvent dans les sépultures grecques. Les colons du golfe de Tarente atteignent par les vallées intérieures les rives de la mer Tyrrhénienne. Ils y fondent, entre autres, Poseidonia (Paestum), Laos, Skidros, et Medma. Sur ces riches terres agricoles se dessine un modèle de cité-État, avec son territoire, ses lots de terres, ses lois, ses cultes et sa pensée.

Grande Grèce, terre de législateurs et de philosophes

Dans ces terres presque vierges, une société neuve se dote de nouvelles règles. Le besoin de codifier, de légiférer se heurte moins directement ici aux règles non écrites des clans familiaux dominants. C'est vers 660 que Zaleucos de Locres épizéphirienne instaure un tribunal de citoyens qui juge selon une loi publique et soustrait ses concitoyens aux « coutumes » arbitraires. Il précède ainsi Phidon d'Argos et Solon d'Athènes !

C'est à Crotone que la philosophie pythagoricienne prend le pouvoir vers 530. Certes, l'histoire de cette cité dominée par la figure de Pythagore est un peu obscure, mais l'influence du philosophe à Métaponte, à Locres, à Rhégion, et finalement à Tarente s'avère déterminante pour l'histoire de la Grande Grèce qui adopte, sans doute sous son influence, des lois et une monnaie communes. Plus tard, lorsque Archytas le mathématicien guide Tarente, c'est encore le pythagorisme dans sa dimension civique et dans toute son exigence qui gouverne la cité.

Mais c'est à l'école d'Élée, petite cité fondée par les réfugiés d'Aléria, que l'on ne peut manquer de songer quand on évoque le rayonnement philosophique de la Grande Grèce. Parménide y aurait démontré la sphéricité de la terre et rédigé les lois de sa cité. Mais il est surtout le premier à poser la question de l'être qu'il définit comme un, continu et immobile. Son disciple Zénon formulera les paradoxes provocateurs destinés à démontrer l'unicité de l'être.

Richesse et culture

Faut-il parler des artistes de cette Grande Grèce, de Pythagoras de Rhégion le bronzier, d'Aristoxène de Tarente le musicien, d'Hippis de Rhégion l'historiographe ou de Théagénès le poète ? Dans tous les domaines où la Grèce s'illustre, la Grande Grèce n'est jamais en reste. De ces artistes, il ne reste que quelques mentions littéraires, mais elles suffisent à nous suggérer que leur talent ou leur génie n'étaient pas inférieurs à celui des architectes, des orfèvres et des potiers dont les chefs-d'œuvre éblouissent le voyageur.

À Tarente, l'unique cité jamais fondée par Sparte dont le site péninsulaire et les vestiges doriques évoquent si bien la plus brillante des cités de Grande Grèce, les admirables bijoux trouvés dans les tombes du IIIe siècle ne font pas oublier les délicates figurines de terre cuite, ou tel visage féminin digne de Praxitèle. Les splendides céramiques polychromes voisinent avec les poteries locales a tenda dont la rare élégance témoigne du raffinement des cultures indigènes, et avec les vases apuliens tardifs, d'un noir luisant, dont un délicat motif blanc éclaire le col ou la panse.

À Métaponte, passé l'étonnement que provoquent dans leur site isolé les colonnes un peu maigres du temple arce l'arrière-pays dont témoignent les céramiques locales.

Si les ruines d'Héraclée et de l'antique Siris sont à peine perceptibles, les restes de l'antique Sybaris – autrefois réputée pour son insolente richesse et son commerce de luxe avec Milet – détruite par les Crotoniates en 510, ne sont pas visibles. Du moins les vestiges de Thourioi, colonie panhellénique, mais surtout athénienne, qui lui a succédé sur le même site, peuvent évoquer la cité du Ve siècle où mourut Hérodote, qui en était citoyen.

Au cap Lacinion, près de Crotone, les vestiges du temple d'Héra dominent encore l'horizon marin. Pythagore le fréquenta, et l'on sait que le peintre Zeuxis y a travaillé ; il n'en reste que les fondations.

Locres en revanche parle, tant par ses monuments, ses fontaines, son théâtre que par les objets qui proviennent du sanctuaire de Perséphone et que l'on peut admirer au musée de Reggio en même temps que les deux grands bronzes, probablement attiques, retrouvés en mer au large de Riace.

De l'acropole d'Élée, des ruines de la cité, avec ses vestiges de rues et de maisons, on se rend à Palinuro qui garde le souvenir du pilote d'Énée, puis à l'admirable Posidonia, déjà évoquée.

La puissance des trois temples doriques qui dressent leurs colonnades sur la plaine de Paestum, la force des décors du sanctuaire d'Héra à l'embouchure du Sele et de leurs métopes archaïques, le raffinement des vases de bronze et des terres cuites, la merveilleuse tombe « du plongeur » et les peintures lucaniennes plus tardives d'un siècle… ne font cependant pas oublier le bouleuterion, cette salle ronde où se réunissait le conseil et qui témoigne des institutions politiques de la cité.

Enfin, à Cumes, dans l'interminable et mystérieuse galerie, peut être évoqué l'oracle le plus occidental du monde grec. C'est là, si l'on en croit Héraclite, que « la Sibylle, de sa bouche délirante, clamait des mots poignants, arides et nus, qui, parole du dieu, traversent les millénaires ».

Heurs et malheurs de la Grande Grèce

On aurait tort de ne voir dans cette civilisation des Grecs d'Occident que cette richesse, ces artistes et ces philosophes : comme celle de la mère-patrie, son histoire est faite de guerres fratricides, de conflits permanents entre cités voisines, mais aussi de luttes d'abord conquérantes, puis bientôt défensives contre les populations de l'intérieur.

À peine connaît-on la date de la destruction des Siris par Sybaris (vers 540-530), mais on en sait les conséquences : populations exterminées, rescapés déplacés, terres annexées. En 510, c'est au tour de Sybaris d'être conquise par Crotone, rasée et ensevelie sous les alluvions d'un fleuve qu'on détourne. Puis, pour la possession de ce territoire, le conflit se rallume entre les cités de l'Ouest et la puissante Tarente qui, un temps, mettra la main sur Métaponte.

La présence étrusque à Capoue et sur toute la Campanie intérieure perd de son importance lorsque les Syracusains, à la suite d'un combat naval devant Cumes, mettent fin à la prépondérance maritime des villes portuaires de l'Étrurie méridionale.

Tous ces événements masquent un fait difficile à décrire, mais dont les effets sont très vite perceptibles, à savoir la montée d'une entité ethnique nouvelle, d'origine samnite : les Lucaniens. Ont-ils envahi les territoires ou plutôt infiltré, puis unifié les peuples non grecs de l'Italie méridionale ? Ce sont eux qui dominent Posidonia puis Laos, sans doute peu avant 421, et on mentionne leur présence sur le territoire de Thourioi dès 444. On observe alors la constitution de véritables cités lucaniennes, avec des inscriptions en langue samnite et des décrets pris par des magistrats, les meddices.

Vers le milieu du siècle suivant, un autre peuple commence à faire parler de lui : les Brettiens. Ils exercent une forte pression sur les cités de la mer Ionienne à partir de la seconde moitié du IVe siècle, tandis que les Messapiens de l'arrière-pays de Tarente semblent en conflit permanent avec la cité grecque.

Depuis l'aube du IVe siècle, dans ce contexte troublé, la Grande Grèce semble avoir besoin de protecteurs : Denys l'Ancien, tyran de Syracuse, puis Denys le Jeune y développent leur influence et leur pouvoir. Mais ce sont surtout des capitaines aventureux venus des petits royaumes balkaniques, prédécesseurs ou émules d'Alexandre le Grand, qui embrassent la cause de l'hellénisme occidental. Alexandre le Molosse, beau-frère du Macédonien, combat pour les Tarentins mais finit par se brouiller avec ses protégés. Tarente fait appel à un prince spartiate, qui n'a guère plus de succès, puis au fameux Pyrrhos, roi d'Épire, qui tente d'unifier les Grecs d'Occident – aussi bien d'Italie du Sud que de Sicile – contre les pressions des populations de l'intérieur, des Carthaginois et surtout des Romains. Ces derniers, battus à Héraclée puis à Ausculum, ont finalement raison du héros de l'hellénisme occidental et, en 272, font tomber Tarente et Rhégion. La conquête définitive n'a lieu que soixante ans plus tard, au cours de la seconde guerre punique ; Rome s'empare de 30 000 esclaves, de 83 000 livres d'or, et d'innombrables œuvres d'art qui, transportées à Rome, génèrent sur les bords du Tibre une vie culturelle, jusqu'alors impensable.

La Grande Grèce conquise va helléniser son conquérant.

Jean-René Jannot
Septembre 2000
 
Bibliographie
La Grande Grèce La Grande Grèce
Emanuele Greco
Bibliothèque d'archéologie
Hachette, Paris, 1996

Magna Grecia Magna Grecia
Emanuele Greco
Rome-Bari, 1980.
(Guide)
The Western Greeks The Western Greeks
T.J. Dunbabin
Oxford, 1948 (rééd. 1968).

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