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L'Iran sous la domination arabe (637-874)
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009
 
 
Après une conquête éclair par les Arabes, l'adaptation de la Perse à l'islam se fit rapidement mais l'esprit national persan affirma son individualité en se ralliant à la doctrine dissidente des chiites. Les Abbassides, même s'ils déçurent les Persans, exercèrent une influence considérable : ce qui n'était qu'une civilisation arabe devin alors une civilisation musulmane universelle. Cette unité de civilisation irano-arabe recouvrait cependant un grand émiettement politique…

La conquête arabe

Au début du VIIe siècle, l'Iran est entré dans une profonde décadence mais, aux mains de la dynastie sassanide fondée en 226, il fait encore illusion. Il domine de la Sogdiane et de l'Afghanistan jusqu'en Mésopotamie et, s'il n'a pas la grandeur de l'ancien empire des Perses achéménides (559-330), sa civilisation demeure brillante et rayonne jusqu'en Extrême Orient et en Occident extrême. Cependant la lutte qu'il poursuit contre Byzance, héritage de celle commencée par Rome, si elle n'aboutit à aucun résultat décisif, l'affaiblit comme elle affaiblit l'Empire romain d'Orient. Ses ressources s'amenuisent, et sa langue, le pehlevi ou moyen iranien, après avoir donné les livres classiques du mazdéisme, a perdu tout génie créateur. Il ne lui reste guère que le souvenir de son immense gloire et un attachement profond à ses traditions.

C'est alors que les Arabes surgissent, quelques années après la fondation d'une nouvelle religion qu'ils proposent au monde, l'islam (622), et la mort de son fondateur, Mahomet (632). Rien ne semble devoir les arrêter. S'ils échouent devant Constantinople, ils arrachent aux Byzantins une grande partie de leur empire, dont la Syrie et l'Égypte, et ils sont plus heureux encore en Iran : En deux batailles, à Qadisiya (637) et Nehavend (643), ils abattent les Sassanides, dont le dernier roi, Yazdegert III, va trouver la mort aux confins orientaux de son empire, à Merv – aujourd'hui au Turkménistan. Tout le pays est occupé et, l'année même de la mort du dernier chah (651-652), les Arabes entrent à Hérat et à Bactres, qu'il faut désormais nommer Balkh. Un tel résultat a quelque chose de quasi surnaturel, bien qu'il ne manque pas de causes qui peuvent en partie l'expliquer. L'Iran est épuisé par la guerre byzantine ; par les querelles et l'intolérance religieuses – Krater, le plus haut dignitaire de l'église mazdéenne sous Chapur I (241-272) s'est lui-même flatté d'avoir persécuté chrétiens, manichéens, bouddhistes ? ; par la longue révolte de Mazdak (mort v. 529), fondateur d'une secte néo-manichéenne extrémiste qui prône notamment la mise en commun des femmes et des biens ; par l'orgueil et l'insubordination des nobles, les dihqan.

Mais les Arabes ne sont pas accueillis en sauveurs. Ils ont divisé le pays en quatre provinces : le Fars (Perse) avec Chiraz et Persépolis, qui dépend de Basra en Mésopotamie ; la Médie ou Irak adjemi (persan), rattachée à Kufa ; le Khorassan avec les grandes cités de Hérat, Nichapur et Merv ; le Sistan, au sud-est, qui n'a pas encore été ruiné comme il le sera plus tard par les grandes invasions turco-mongoles. Au nord-est, les pays au-delà de l'Oxus (Amou Daria), Transoxiane ou Sogdiane, résistent seuls encore aux envahisseurs malgré des attaques répétées et sans doute précoces. Quant aux provinces caspiennes, protégées par la barrière des hautes montagnes, elles conservent, avec leur particularisme, une relative autonomie et serviront plus tard, mais pour longtemps, de refuge aux « hérétiques », zaydites et alides, c'est-à-dire aux chiites. C'est en Caspienne et en Sogdiane que germera la renaissance iranienne, c'est de là que partiront les principales révoltes contre les conquérants.

La domination arabe est difficilement tolérée par les héritiers d'une si riche histoire, par des gens qui supportaient déjà mal l'autorité de leurs propres monarques. Elle l'est d'autant plus que les gouverneurs sont souvent des hommes extrêmement médiocres, que le nouveau régime, corrompu et avide, écrase d'impôts les populations, méprise les indigènes, même ceux qui se convertissent à leur religion, ce qu'ils ne peuvent faire qu'en devenant « clients » d'une tribu arabe, que, peut-être, ils cherchent à extirper tout souvenir du passé. Parlant du Khwarezm – le delta que forme l'Oxus en se jetant dans la mer d'Aral – et de son gouverneur Qutaiba, le grand savant Biruni (973-1053) dit que celui-ci, dans la volonté d'anéantir les traditions, fit tuer tous ceux qui y étaient attachés. Exagère-t-il ? On n'ose se prononcer.

Le chiisme, refuge des mécontents

Les querelles intestines des Arabes, en freinant l'expansion de l'islam en Asie centrale, retardent le ralliement de l'Iran et y font naître l'espoir d'un possible affranchissement de cette tutelle étrangère. Il y a d'abord la rivalité des tribus entre elles, puis celle qui oppose les Yéménites et les gens du Hedjaz. Il y a surtout le grand conflit qui éclate à propos des droits à la succession du Prophète à la tête de l'Umma, la communauté musulmane. D'aucuns, les plus nombreux, sont fidèles à la dynastie des Omeyyades qui a fixé sa capitale en pays hellénisé, à Damas. D'autres pensent que l'héritier de Mahomet ne peut être qu'un de ses descendants, Ali, assassiné en 661, le mari de sa fille Fatima, et leurs enfants et petits-enfants, les « guides », les imam. En 680, l'un d'eux, Husain, se révolte, marche sur la capitale omeyyade et se fait tuer à Kerbela par les troupes du calife Yazid (680). Le scandale est énorme. Dès lors le parti d'Ali, la shia, dont nous avons fait le « chiisme », entre dans une opposition déclarée mais largement clandestine. Maints de ses membres trouvent refuge dans les déserts iraniens où, en tant qu'ennemis du régime, ils sont bien reçus et y installent des foyers actifs. C'est ainsi qu'est fondée vers 730 la future ville sainte de Qom qu'enrichira religieusement de sa présence, puis de sa mort, la sœur du douzième imam, Fatima. Autour des chiites se regroupent tout ou partie des mécontents. Que leur doctrine admette d'ailleurs une lecture ésotérique du Coran n'est pas pour déplaire à ceux qui n'en acceptent pas volontiers la lettre.

Les opérations militaires qui marquaient le pas au seuil de l'Asie centrale reprennent avec vigueur quand les Arabes nomment Qutaiba gouverneur du Khorassan (705). Celui-ci s'empare de Samarcande en 712 et il achève de soumettre la Sogdiane quand il meurt assassiné (715) en laissant un pays au statut mal défini, occupé par des forces minimes. Il s'en suit des révoltes, celles des dihqan, celles des juifs, qui semblent jouer un grand rôle, des chrétiens et surtout des mazdéens. Toutes sont cruellement réprimées.

Les Abbassides ou le triomphe de l'arabisme

C'est alors qu'une nouvelle dissension chez les Arabes change radicalement la situation. À la famille des Omeyyades s'oppose celle des descendants d'un oncle du Prophète, Abbas, les Abbassides. Ces derniers envoient partout leurs agents et n'ont guère de peine à avoir l'oreille des Sogdiens. Abu Muslim qui arrive à Merv en 747 est presque certainement l'un d'eux. Il ne tarde pas à regrouper une masse considérable de partisans – cent mille hommes, dit-on – qui divergent sur tout sauf sur leur hostilité au califat omeyyade. Nul parmi eux n'a d'objectif précis, chacun espère que ses vues personnelles seront réalisées ; Abu Muslim prend son temps, prometce que l'on veut, puis, quand il se sent assez fort, marche contre la Syrie. L'armée califale est vaincue et, sans plus opposer de résistance, les Omeyyades s'enfuient. On les retrouvera en Espagne. Mais ce n'est une victoire ni des indépendantistes iraniens ni des chiites. C'est celle des Abbassides qui accèdent à la tête de l'empire (750). Une immense déception s'empare de la majeure partie des conjurés. L'arabisme triomphe alors qu'on le croyait perdu. Et il triomphe encore un an plus tard quand Ziyad et son armée écrasent les Chinois à Talas en 751. La date est capitale. Au lieu de devenir chinoise comme elle était en passe de le faire, l'Asie centrale sera musulmane. Il est vrai qu'elle ne deviendra pas pour autant arabe et qu'à terme, elle ne restera même pas iranienne. Son destin est d'être turque. Nous en sommes encore loin.

Abu Muslim se débarrasse de Ziyad et apparaît dès lors tout puissant. Il l'est trop pour les califes abbassides qu'il a si largement contribué à hisser au pouvoir. Ceux-ci le font traîtreusement assassiner au cours d'un voyage que, trop confiant, il a entrepris chez eux (755). On l'aimait ou non, mais sa mort est au moins le prétexte à une longue série d'insurrections armées, de « révoltes vengeresses ». Ce sont celles du mazdéen Sinbad de Nichapur, réprimée en soixante-dix jours, d'Ishaq (755-757) qui se proclame successeur de Zarathoustra, d'Ostad Sis (767), de Hachim ibn Hakim, surnommé « le Voilé », d'Al-Muqama, acculé au suicide en 783. Elles échouent, et ces échecs répétés lassent les Iraniens, leur font comprendre la vanité de leurs efforts. Il leur faut accepter la domination et de l'islam et des Arabes. Déjà maints d'entre eux l'ont fait, se sont convertis, collaborent. Il faut imiter leur exemple.

Ils ont des raisons de le faire. Leur situation s'est sensiblement améliorée dès les premières décennies du règne des Abbassides. Les califes ont eu conscience de ce qu'ils leur doivent, ils tiennent à faire respecter les idéaux égalitaristes de l'islam et se sont en outre entichés de la civilisation persane. Ils ne rêvent que de reconstituer la monarchie des Sassanides, son cérémonial de cour, ne trouvent pas meilleur exemple à suivre que le sien. Par justice, pour se conformer à la charia, ils ont mis sur un pied d'égalité les Arabes et ceux des indigènes qui ont adopté leur foi. Pour répondre à leurs nouveaux goûts et plaire aux Iraniens, ils ont transféré leur capitale de Damas à Bagdad, en Irak, pays alors profondément iranisé. Ils patronnent leurs élites, littérateurs ou savants. Ils ont fait venir nombre de dihqan auprès d'eux, choisissent de plus en plus souvent dans leurs rangs les gouverneurs de provinces, leurs premiers ministres, les vizirs. La famille des Barmékides de Bactres, sans doute d'origine bouddhique, exercera une véritable dictature jusqu'en 803 en tant que vizirs des Abbassides. Ils s'entourent de soldats khorassaniens, les seuls hommes dans leur empire d'Orient qui semblent encore avoir vocation militaire. Ils sont néanmoins obligés de leur adjoindre des mercenaires turcs, ceux qu'ils nomment « esclaves », mamluk en arabe, gholam en persan, lourde hypothèque sur l'avenir, car leur nombre ne cessera de croître et avec lui leur poids. On estime leurs effectifs à soixante-dix mille sous le calife Al-Mu‘tasim (833-842) et d'aucuns deviennent généraux, gouverneurs, tel ce Zubaïr, déjà en poste à Hamadan dans la seconde moitié du VIIIe siècle.

C'est aux forces militaires iraniennes engagées à fond dans la guerre civile qui l'oppose à son frère qu'Al-Mamun (813- 833), le successeur de Harun al-Rachid, doit de l'emporter et de monter sur le trône. Reconnaissant, il nomme un Iranien, Tahir, comme gouverneur héréditaire du Khorassan où il établit sa dynastie, au reste soumise et fidèle, celle des Tahirides (821-873). En même temps, vers 820, il choisit dans une famille de Bactriane, les Samanides, quatre frères auxquels il donne quatre gouvernements, ceux de Samarcande, Hérat, Tachkent et Ferghana.

L'arabisation de l'Iran

Au VIIIe siècle, la religion musulmane et l'arabisation de l'Iran ne cessent de progresser. C'est sans doute autant parce qu'ils ne trouvent pas dans le pehlevi un instrument efficace pour s'exprimer que parce qu'ils sont appelés à la cour, vivent du mécénat, que les Iraniens commencent à s'exprimer très largement en arabe. Ils le feront de plus en plus, de mieux en mieux et donneront aux lettres arabes quelques-uns de leurs plus grands maîtres. Cela ne veut pas dire qu'ils renient pour autant leur culture. Les spécialistes de la littérature ont pu trouver dans leurs plus anciens textes un désir manifeste de libération par la plume et la langue. Les allusions aux idéaux mazdéens sont discrètes, elles n'en sont pas moins parfois fatales : Un poète comme Bachchar ibn Burd de Bosra les paye de sa vie (785). D'autres ont plus de chance comme cet Abu Nuwas (mort v. 815) qui lance un défi à la morale et aux lois coraniques dans des poèmes bachiques et érotiques, chante les belles et les éphèbes. Mais à force de penser mal en écrivant bien, ils en viennent à se convertir, comme ce débauché Abul Antabiya qui finit dévot. Quelques décennies plus tard, ses successeurs, reprenant les mêmes sujets, le feront dans une perspective soufie, purement mystique ; ainsi ce Yahya al-Razi de Nichapur (m. en 871) qui s'écrie : « Je suis ivre pour avoir bu longuement à la coupe de Son [Dieu] amour. » Bien qu'on puisse considérer qu'il s'agit encore de protester contre l'islam sunnite, on ne peut nier l'authenticité de ces expériences spirituelles et il faut mesurer l'ampleur de la transformation qui a eu lieu. L'Iran, dès cette époque, est imprégné de mysticisme, et Khorassan comme Bactriane le resteront au moins jusqu'au XIIIe siècle.

L'iranisation du chiisme

Comme la mystique, le chiisme offre aux Iraniens un moyen d'exprimer leur dépit et leur particularisme. Bien qu'il soit encore, et pour longtemps, minoritaire en Iran, il s'iranise en quelque sorte, mais il est malaisé de définir dans quelle mesure sa théologie, qui s'élabore et amène en islam tant de nouveautés, est tributaire de la pensée iranienne. Il est clair que la croyance au mariage du martyr de Kerbela, Husain, avec la fille du dernier roi sassanide, relève de l'Iran conservateur. Il est moins certain, quoique probable, qu'en relèvent aussi les idées qui se développent surtout après 874 et la disparition tout enfant du douzième guide la communauté (imam), quand les chiites refusent le fait accompli et élaborent la théorie de son occultation, quand ils proclament qu'il est toujours présent, qu'il demeure le directeur invisible de la communauté, qu'il est le dépositaire de la foi et de la tradition, le témoin et l'interprète de la révélation, impeccable et infaillible, et que sa mort, surtout quand elle est violente, a en quelque sorte une valeur rédemptrice. L'attente de son retour comme Sauveur – le sayoshant du zoroastrisme – s'inscrit au moins dans la perspective eschatologique du mazdéisme.

Hostile ou rallié, l'Iran commence à jouer dans la genèse de la civilisation musulmane un rôle considérable, égal et peut-être supérieur à celui de la Grèce, mais qui n'apparaîtra bien que plus tard. Pourtant déjà les médecins nestoriens de l'école de Djundichapur, les savants de l'Iran oriental qui s'expriment en arabe affirment leur génie, les astronomes Abu Mashar (v. 780-886) et Al-Farghani (m. 861), le mathématicien Al-Khwarizmi (m. vers 846) qui emprunte aux Indiens les chiffres que nous nommons encore « arabes », qui invente l'algèbre –al-djabr… Et c'est aussi dans cet Iran oriental qui s'avère en définitive seul vivant, ardent, créateur, qui a si longtemps lutté contre l'envahisseur et sa religion, que sont composés les grands recueils des dits et actes du Prophète, les hadith, qui sont avec le Coran aux fondements de la charia, par un Bukhari, « le Boukhariote » mort en 870 après avoir compilé six cent mille traditions, un Termizi, de Termez (m. 892), un Muslim de Nichapur (mort en 875).

Insurrections et séparatismes

Le règne du calife Al-Mutawakkil (847-861) est celui du déclin du califat de Bagdad que s'efforcent en vain d'enrayer ses successeurs. À l'ouverture et à la tolérance qu'avaient instauré les Abbassides succède un sectarisme qui s'en prend d'abord aux chiites. Le sanctuaire de Kerbela est pillé et détruit en 851. Un peu partout alors renaissent les insurrections – dont en 867-883, celle si sanglante des Zendj, les esclaves noirs, menée par les chiites –, s'affirment les tendances séparatistes. Elles démontrent que malgré son arabisation l'Iran conserve son esprit national, l'amour de son passé. C'est celle de Babak, « hérétique » de l'Azerbaïdjan (837-838), ou celle, plus décisive, des Saffarides du Sistan (867) qui ne craignent pas d'attaquer les Tahirides du Khorassan, les renversent (873), occupent tout l'Iran oriental et méridional, de Bactres à Chiraz et jouissent d'une quasi-indépendance pendant une trentaine d'années – ils se maintiendront d'ailleurs, vassalisés, jusqu'au XVe siècle.

Ces mouvements hâtent la prise de conscience de la personnalité iranienne et annoncent la désormais très proche dislocation du califat arabe abbasside à l'est.
Jean-Paul Roux
Mars 2003
 
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