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L'Illyrie-Dalmatie, ultime rempart de la romanité
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne
 
 
 
 

L'Illyrie ou encore Dalmatie, rapidement conquise, devint une province romaine modèle : face au monde grec tout proche, elle fit le choix du monde latin jusqu'à donner, au IIIe siècle, des empereurs à l'Empire, pendant que ses soldats, entièrement dévoués à Rome, faisaient barrage aux assauts des Goths puis des Burgondes, des Huns et des Vandales. Suivons Yann Le Bohec sur les traces des vétérans romains, du littoral dalmate aux plaines de Pannonie.


La conquête progressive de tribus semi-nomades

La province appelée par les historiens tantôt Illyrie tantôt Dalmatie correspond approximativement à la Croatie, à la Bosnie-Herzégovine, au Monténégro et à une partie de l'Albanie. Dans l'Antiquité, le nom d'Illyrie désignait une région assez large qui comprenait la Dalmatie et des territoires situés au nord de cette dernière. Du point de vue de la géographie, la Dalmatie est divisée en trois bandes parallèles à la côte. À l'ouest, une étroite plaine littorale, parsemée d'îles et d'îlots, s'étend sur sept cents kilomètres. Elle est dominée, au centre, par une moyenne montagne, les Alpes dinariques ; larges au maximum de cent cinquante kilomètres, elles font partie du système alpin et elles sont constituées de calcaires qui font place à de nombreux poljés, des dépressions fermées, et à de multiples vallées. La partie orientale, enfin, appartient à un ensemble géographique plus vaste, la plaine de Pannonie. Sur tout cet ensemble règne un climat continental qui explique une partie de la vie économique.

Les peuples rudes qui habitaient cette région, Liburnes, Iapodes et autres Pirustes, pratiquaient le semi-nomadisme. Ils utilisaient les montagnes comme refuges et ils ont d'abord opposé une forte résistance aux entreprises des Romains. La conquête est rapportée par l'historien grec Polybe et par des auteurs dont les écrits sont aujourd'hui perdus, appelés les « annalistes », qui sont connus par l'historien romain Tite-Live qui les a utilisés. La première intervention des Romains, la première guerre d'Illyrie, se fit contre la reine Teuta qui était accusée de soutenir la piraterie (229-228) ; un deuxième conflit fut nécessaire, la deuxième guerre d'Illyrie, contre Démétrios de Pharos, un dynaste local qui avait eu le tort de ne pas obéir assez strictement aux ordres des vainqueurs (219). Les Romains ne contrôlèrent d'abord que le littoral puis pénétrèrent petit à petit dans l'intérieur des terres.


Du protectorat à la province

Après la guerre contre le roi de Macédoine Persée (172-168), ils se décidèrent à proclamer la « liberté de l'Illyrie » en 168/167, ce qui veut dire qu'ils imposèrent un simple protectorat à la région placée sous leur autorité. Mais, dès 167, des consuls, des proconsuls et des propréteurs, c'est-à-dire des gouverneurs chefs d'armées, furent envoyés de manière de plus en plus régulière, ce qui fit de ce territoire une province de fait, sinon de droit, dès 167. De plus, trois assemblées de citoyens romains présents dans cette région pour y faire du commerce furent organisées et appelées conventus civium romanorum. Ils formèrent trois districts qui constituaient un embryon d'administration romaine. Les habitants les plus anciens refusèrent cette mainmise et ils menèrent toute une série de guerres intermittentes de 156 à 76 avant J.-C. En 27 avant J.-C., au moment du partage des provinces entre Auguste et le Sénat, c'est ce dernier qui hérita de la Dalmatie ; elle fut dorénavant administrée par un proconsul. Les conventus de citoyens romains, établis à Salone, Narona et Épidaure, reçurent le statut de colonies. Deux légions, la VIIe et la XIe, furent installées dans la province, où elles ne restèrent que de manière provisoire. Mais elles n'étaient pas inutiles dans une région qui connut des révoltes sévères en 11-10 avant J.-C. et en 6-9 après J.-C., cette dernière insurrection intéressant davantage le Nord que le Sud. C'est Tibère, beau-fils d'Auguste et futur empereur, qui ramena l'ordre romain en Dalmatie-Illyrie.


Un modèle de romanisation

À partir du règne d'Auguste, donc à partir des environs de la naissance du Christ, la Dalmatie se romanisa lentement mais sûrement et de manière complète, devenant un modèle à cet égard. Quelques aménagements furent nécessaires. Ainsi, une partie des territoires du sud fut rattachée à la province voisine de Macédoine : les villes d'Apollonia et d'Épidamne, qui avaient jadis appartenu à Teuta, en furent ainsi distraites. Les trois conventus furent maintenus mais ils reçurent une nouvelle fonction, la pratique du culte impérial. L'urbanisation, jadis cantonnée au littoral, s'étendit à l'intérieur des terres. Le gouverneur s'installa à Salona (Spalato ou Split), en faisant la capitale de la province. Des cités se développèrent, comme Iader (Zara ou Zadar), Narona (Widdo ou Vid), Épidaure, Doclea (Duklja) et Scodra (Shkodra), pour ne mentionner que les plus importantes.

Du point de vue économique, la Dalmatie connut une évolution liée à la romanisation. Initialement consacrée tout entière à l'élevage, elle y ajouta ensuite le blé, puis elle reçut, au moins dans la zone littorale et dans la plaine pannonienne, de la vigne et des oliviers. Les petites propriétés y sont bien attestées, à la différence de l'Istrie qui produisait de l'huile sur de grands domaines, alors que la mise en valeur initiale de cette région avait été faite par des colons vivant sur de petites exploitations ; mais il est vrai que la plus grande partie de l'Istrie fut assez tôt détachée de la Dalmatie et ajoutée à l'Italie. L'importance du littoral et des îles fit des Dalmates de bons marins. Jadis réputés comme pirates, ils servirent sous l'Empire dans la marine de guerre ou ils pratiquèrent la pêche et la navigation commerciale. L'artisanat était alimenté par le bois des forêts et par des mines de fer célèbres. Avec ces ressources naturelles, les Dalmates purent fabriquer des armes qui étaient vendues aux soldats des armées du Danube. Rome mit en place un réseau routier. L'axe principal et le plus ancien longeait le littoral. Petit à petit des voies secondaires le relièrent aux villes de l'intérieur puis permirent de rejoindre la vallée du Danube. Cette prospérité favorisa la naissance d'une société où les élites appartenaient aux milieux dirigeants du monde romain, puisque la Dalmatie leur donna même des sénateurs. Une autre originalité de la province tient au rôle qu'y jouaient les vétérans, anciens soldats qui, après un long temps de service, préféraient finir leurs jours dans leur patrie. Les milieux dirigeants, sénateurs, chevaliers et notables, et les vétérans, donnèrent à la Dalmatie une caractéristique fondamentale : elle appartint au monde de langue latine, alors que, dès les frontières méridionales, dès la Macédoine, on entrait dans le monde grec. Elle manifesta, à partir de l'époque impériale, un attachement inébranlable à la romanisation. Ce choix n'empêcha pas les notables de conserver certaines de leurs traditions, par exemple, à la différence des Romains, incinérants, ils se faisaient inhumer sous des tumulus.


Les empereurs illyriens

Rome put éprouver la fidélité des Illyriens durant la crise du IIIe siècle et dans les guerres du IVe siècle. Au cours du IIIe siècle, la Dalmatie eut moins que d'autres provinces à souffrir des assauts des barbares. Certes, les Carpes et les Quades, installés au nord du Danube, menaçaient son territoire. Mais la Pannonie faisait barrage. En 268-269, les Goths traversèrent le Danube et pillèrent la province voisine de Macédoine ; mais, en 269, ils subirent à Nish une écrasante défaite qui valut au vainqueur, Claude II, le titre de « Gothique », « vainqueur des Goths ». Aurélien (270-275) lutta contre les Carpes et Carin guerroya contre les Quades (en 283). Dans le même temps, l'Illyrie fournissait à Rome un grand nombre de soldats et d'officiers, ces derniers venus surtout du milieu des chevaliers. Ces hommes rudes, moyennement cultivés mais fanatiquement dévoués à Rome, lui donnèrent les grands empereurs qui, de Dèce (249-251) à Constantin Ier (306-337) et à ses fils, présidèrent au rétablissement de l'Empire.

Dioclétien maintint l'unité de la Dalmatie d'où il était originaire ; elle forma une seule province. C'est dans sa patrie qu'il se retira pour y prendre sa retraite, et son palais de Split (Spalato) est bien conservé. Plus tard, sans doute sous Théodose Ier (379-395), une petite province, la Prévalitane, fut arrachée à la Dalmatie, au sud. Si cette dernière fut rattachée au diocèse de Dacie, la première fut un élément du diocèse de Pannonie. Sous Constantin Ier, ces territoires firent partie de la nouvelle préfecture du prétoire qui occupait le centre de l'Empire, et qui regroupait l'Afrique, l'Italie et l'Illyrie. La crise du IIIe siècle causa certes des difficultés économiques à la Dalmatie, mais sans doute furent-elles moins graves que celles qui avaient été subies ailleurs. Aussi la renaissance de la première moitié du IVe siècle est-elle bien attestée. Pourtant, à partir du milieu du IVe siècle, de nouvelles difficultés surgirent. Elles furent causées par la conjonction des guerres civiles et des invasions barbares. Elles imposèrent la création d'une armée d'Illyrie qui fut une des trois grandes réserves stratégiques avec les armées de Gaule et d'Orient. Les troubles intérieurs livrèrent la province aux armées qui la parcouraient notamment quand, de 316 à 324, Constantin fut en conflit avec Licinius. L'installation de Goths en Mésie Inférieure, en 348, donnait de dangereux voisins aux Dalmates. Le 28 septembre 351, la bataille de Mursa permettait à Constance II d'éliminer en Magnence un compétiteur, mais elle causa beaucoup de dégâts dans les rangs des Romains. À partir du milieu du IVe siècle, de nouveaux barbares, les Burgondes, les Huns et les Vandales venaient prendre place derrière les ennemis devenus traditionnels, Quades, Sarmates et Goths. Le désastre d'Andrinople, en 378, mit les Goths au cœur de la politique intérieure de l'empire : ils servirent de plus en plus dans les rangs de l'armée romaine. Chassé d'Italie en 403, Alaric se replia sur l'Illyrie. Le Ve siècle vit l'agonie de l'empire d'Occident : les souverains qui gouvernaient l'Orient se débarrassèrent des barbares installés dans leur domaine en leur laissant les provinces de l'Ouest. La province de Dalmatie disparut alors.

Yann Le Bohec
Février 2003
 
Bibliographie
Les provinces danubiennes Les provinces danubiennes
John Joseph Wilkes
In Rome et l'intégration de l'Empire : 44 avant J.-C.-260 après J.-C., tome 2 : Approche régionale du Haut-Empire (Nouvelle Clio) Sous la direction de Claude Lepelley
P.U.F., Paris, 1998

La Dacie dans Le Monde Romain La Dacie dans Le Monde Romain
Victor Chapot
Albin Michel, Paris, 1951

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