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L'île de Théra-Santorin et l'Atlantide
Louis Godart
Professeur à l’université de Naples
Membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles Lettres)

Le voyageur qui rejoint les côtes de Théra-Santorin a l'impression de pénétrer au sein d'une gigantesque blessure que les forces de la nature ont infligée à l'une des îles parmi les plus belles du bassin égéen. Les immenses falaises de lave, au sommet desquelles sont agrippées les constructions blanches des villages modernes qui défient les abîmes, témoignent du drame qui se déroula en ces lieux il y a quelque 3 500 ans. L'éruption du volcan de Théra-Santorin couvrit alors d'une couche de lave, de pierres ponces et de poussière de plusieurs mètres de hauteur les villes et les villages construits par les Minoens. La plupart des terres de ce qui, jusqu'alors, avait été une île heureuse furent englouties... S'appuyant sur les textes anciens, mais aussi les plus récentes découvertes archéologiques, Louis Godart nous aide à déchiffrer le mystère de cette île, parfois assimilée à l'Atlantide.


Il ne reste qu'un tiers environ de ce qui fut l'île de Théra-Santorin aux temps minoens. Le reste s'est volatilisé aux alentours de 1500 avant notre ère lorsque le volcan explosa et bouleversa la physionomie géopolitique de l'Égée. Les archéologues qui mettent au jour le site d'Akrotiri nous restituent une extraordinaire Pompéi de l'âge du bronze. Les maisons, les rues, les placettes dégagées à partir de 1967 nous fournissent des informations essentielles sur l'organisation, l'architecture, la vie quotidienne, économique et artistique des cités minoennes de l'époque des grands palais crétois. En effet, les Minoens étaient installés à Théra en plein cœur du second millénaire avant notre ère. Ils utilisaient l'écriture de la Crète minoenne, priaient les mêmes dieux et fabriquaient les mêmes vases que les Crétois de l'époque des Seconds Palais. Les fresques admirables que l'on arrache à la cendre témoignent de l'extraordinaire prospérité de Théra au seizième siècle avant notre ère.


Au premier millénaire avant notre ère, les Doriens se sont installés à Théra. Ils choisirent de s'établir sur le site de Messa Vouno, à l'extrémité sud-est de l'île. Les fouilles de cet habitat dorien furent entreprises par Hiller von Gärtringen à la fin du siècle dernier, en 1896, et se conclurent en 1902. Elles permirent la mise au jour d'une vaste cité s'étendant sur une superficie de plusieurs hectares. On y admire le temple d'Apollon Karneios situé sur une terrasse rectangulaire construite en appareil polygonal.


La mystérieuse Atlantide


Mais ce sont, bien entendu, les fouilles minoennes et leurs liens avec les vieilles légendes de l'Égée, en particulier celle de l'Atlantide, qui passionnent aujourd'hui les visiteurs et les amants d'aventures et d'histoires.


Dans le Timée et le Critias, Platon nous parle de cette fameuse île d'Atlantide. Critias, un disciple de Socrate, raconte une étrange histoire que son père lui a rapportée ; ce dernier l'avait apprise de Solon lequel, à son tour, l'avait entendue en Égypte de la bouche de certains prêtres aux alentours de 600 avant notre ère.


L'Atlantide était une île se trouvant bien au-delà des colonnes d'Hercule, en plein océan. Elle était immense, plus vaste que la Libye et l'Asie réunies. C'était le siège d'un immense empire, et c'était là que résidait le roi. La terre était fertile ; la paix et la prospérité y régnaient. Les temples, les palais, les ponts, les fontaines, toutes les constructions de l'empire étaient marquées du sceau de la qualité et de la magnificence. Les ports étaient fréquentés par des navires qui provenaient de tous les coins du monde et qui apportaient aux habitants tous les biens de la terre.


Tout alla bien aussi longtemps que les rois respectèrent les lois et se préoccupèrent de la vertu. Hélas, au fil du temps, ils devinrent avides, visant désormais essentiellement à accroître leur puissance et leurs richesses. Zeus décida alors de punir tous les habitants de l'île, d'autant plus qu'ils avaient tenté d'asservir Athènes. Elle fut dévastée par de terribles tremblements de terre et des cataclysmes effrayants. À la fin, elle fut engloutie par les flots et disparut à jamais. La tragédie eut lieu, toujours selon Critias, quelque 9 000 ans avant Solon, c'est-à-dire aux alentours de 9600 avant notre ère.


Dès l'Antiquité, beaucoup de commentateurs s'interrogèrent sur ce passage de Platon. L'histoire racontée par Critias correspondait-elle à quelque vérité ou, au contraire, s'agissait-il d'une invention pure et simple, née de la fantaisie du philosophe ?


Posidonios d'Apamée était persuadé qu'il s'agissait là de la transposition poétique d'événements qui avaient bel et bien eu lieu. Les disciples de Platon, exception faite d'Aristote, étaient eux aussi convaincus qu'il s'agissait d'une histoire reposant sur des faits historiques.


À partir de la Renaissance, la plupart des commentateurs modernes ont considéré que l'histoire d'Atlantide avait bel et bien un fond de vérité. C'est pour cette raison que beaucoup tentèrent de situer sur la carte du monde l'île mystérieuse que la fureur de l'océan avait dévorée. On chercha à localiser le continent disparu, tantôt le long des côtes du Portugal ou du Maroc, tantôt dans le golfe de Gascogne, tantôt en Amérique du Nord, en Amérique centrale, dans l'océan Arctique ou dans l'océan Indien. En vain, bien entendu.


Les découvertes de l'archéologue grec Spyridon Marinatos à Théra-Santorin ont changé de manière radicale les données du problème. On sait que la plupart des centres palatiaux minoens ont été détruits vers la moitié du second millénaire avant notre ère, peu après l'une des plus grandes explosions du volcan de Théra-Santorin. Dès 1939, certains savants, au premier rang desquels figurait Marinatos, ont tenté de mettre en relation ces deux faits, imaginant que l'éruption avait eu un effet dévastateur sur la civilisation de la Crète.


La théorie de Marinatos resta une hypothèse intéressante, rien de plus, durant près d'une trentaine d'années. Mais voilà qu'à partir de 1967, l'archéologue grec entreprit une série de fouilles à Akrotiri, localité située dans l'île de Théra-Santorin. Il mit au jour les restes d'une cité ensevelie par les cendres du volcan et remontant aux environs de 1500 avant notre ère. Les maisons, les vases, les outils, les fresques découverts par Marinatos entre 1967 et 1974, puis par Christos Doumas à partir de 1975, mettent en évidence l'immense importance de Théra comme centre économique et culturel de l'archipel égéen en plein cœur du second millénaire avant notre ère.


Les références à la Crète et à l'Égypte que l'on peut trouver en parcourant les fresques de Théra nous permettent d'affirmer que l'île était un point de rencontre pour tous les peuples de la Méditerranée orientale, un endroit où les gens pouvaient proposer et échanger les produits de leur artisanat et de leur industrie. Or, vers 1500 avant notre ère, l'île riche et prospère disparut à jamais. Une partie de la ville minoenne fut recouverte par les cendres du volcan, l'autre engloutie par les flots de l'Égée.


Pouvons-nous mettre en rapport l'éruption du volcan de Théra avec la disparition des palais minoens ? Il faut bien l'avouer, cette hypothèse ne convainc guère. En effet, l'explosion du volcan et la destruction du site minoen d'Akrotiri sont de quelques décennies antérieures à 1450, date à laquelle les centres palatiaux de la Crète minoenne sont détruits. Il ne peut donc y avoir un rapport direct entre l'éruption volcanique et l'anéantissement par le feu et les flammes des centres palatiaux de Mallia, Phaistos, Zakros et La Canée en Crète.


En outre, un simple coup d'œil sur la carte nous permet de repousser une telle hypothèse. Si nous supposons qu'un raz de marée provoqué par l'éruption du volcan de Théra a frappé l'île de Crète, il se pourrait en effet que les palais situés le long de la côte septentrionale de l'île aient été frappés par le cataclysme. Il serait toutefois bien difficile d'imaginer que les centres palatiaux situés le long des rivages méridionaux, comme par exemple Phaistos, aient été à leur tour balayés par le même phénomène. Bien plus, un palais situé dans les environs de la côte nord de l'île de Minos comme Cnossos a survécu à la destruction de 1450.


Une destruction d'origine humaine


En réalité, des traces de razzias et de vandalisme ont été notées sur de nombreux sites crétois de l'époque du minoen récent I B (1450 avant J.-C.). Il semble en outre que ces destructions et ces saccages aient visé certaines constructions, tout en en épargnant d'autres. Ainsi à Pyrgos, la villa et quelques maisons adjacentes ont été incendiées, alors que d'autres habitations se trouvant sur le site ont été épargnées. Cela permet de supposer que la catastrophe qui a détruit la civilisation palatiale minoenne au minoen récent I B est probablement l'œuvre de l'homme.


Nous savons qu'un ordre nouveau s'installe en Crète au lendemain de la disparition des palais minoens. Un prince mycénien, qui parle le grec, prend place sur le trône de Minos. Il gère une grande partie du territoire de l'île, de La Canée dans l'ouest à Phaistos, à Tylissos, au centre, et à Lyktos, à l'est. Il s'aide d'administrateurs et de fonctionnaires qui écrivent et parlent le grec, utilisant pour ce faire une écriture nouvelle pour la Crète, le linéaire B. Ces faits démontrent qu'un peuple différent du peuple minoen s'est emparé de l'île au lendemain de la destruction des centres palatiaux minoens. Il est hautement probable que ce soit précisément ce dernier qui se soit rendu responsable de la catastrophe de 1450. Ce seraient donc les Grecs mycéniens qui auraient détruit les palais de Mallia, Phaistos, Zakros et Kydonia.


Le bouclier protecteur qui faisait de la Crète une puissance sans rivale dans toute la Méditerranée orientale entre 1580 et 1450 était constitué par la flotte. Ce n'est certes pas un hasard si Thucydide évoque, pour les périodes les plus hautes de l'histoire grecque, le temps où la thalassocratie de Minos s'étendait à toute la mer Égée et à toute la Méditerranée orientale. S'il est difficile de croire que les palais minoens ont pu être détruits par l'éruption du volcan de Santorin, on peut en revanche supposer que la flotte minoenne, liée aux palais de la côte septentrionale de l'île, a été en bonne partie balayée par le raz de marée qui a rejoint le littoral nord de la Crète. On sait en effet que les marins des hautes époques avaient l'habitude de tirer leurs bateaux sur les plages ; c'est ce qu'avaient fait les Grecs qui mirent le siège devant Troie. Nul doute que les flots qui se sont brisés sur les rivages nord de la Crète après l'éruption du volcan n'aient eu un effet dévastateur sur la marine minoenne. Ils détruisirent en particulier les flottes appartenant aux princes de Kydonia, Cnossos et Mallia, pour ne citer que trois des plus importants sites palatiaux proches de la côte nord. Ils sont pour cela indirectement impliqués dans le désastre de Théra-Santorin.


Sans doute est-ce ainsi que, quelques années après l'explosion du volcan, les Grecs se sont emparés d'une Crète affaiblie par la perte d'une partie au moins de sa flotte et, de ce fait, en proie à une crise économique sans précédent. Celle-ci était due naturellement à la perte des navires qui, auparavant lui permettaient de jouer le rôle de trait d'union entre la Syrie et l'Égypte et de gérer ainsi une bonne partie du commerce international entre l'Orient et la vallée du Nil.


Si la disparition du pouvoir palatial minoen ne peut plus être attribuée directement à l'explosion du volcan, la destruction définitive de la Théra de la moitié du second millénaire avant notre ère demeure un fait incontestable. En plein cœur de l'Égée, la caldeira de Théra-Santorin, dans laquelle près des deux tiers de l'île tout entière furent engloutis, reste une plaie ouverte qui témoigne de la violence du cataclysme qui frappa le site. Il est difficile de croire qu'un événement d'une telle ampleur n'ait pas laissé de traces dans la mémoire des hommes.


C'est pourquoi, en dépit des difficultés objectives que pose la lecture du texte de Platon, je pense que l'on peut en définitive considérer la Théra minoenne comme l'Atlantide de Platon. En effet, l'histoire racontée par le philosophe est riche de nombreux éléments que les recherches archéologiques les plus récentes ont mis en exergue, en particulier l'existence en des temps très reculés d'un centre maritime, politique, économique et culturel important qui fut englouti par la fureur des flots.


En relisant Thucydide : la thalassocratie de Minos


Par ailleurs, il existe une autre histoire relative aux îles de l'Égée dans laquelle vérité et légende se confondent : celle que narre un passage de Thucydide. Le grand historien athénien rappelle que les Grecs de jadis et les barbares qui étaient installés sur les côtes du continent et dans les îles de l'archipel s'étaient adonnés à la piraterie dès le développement des relations maritimes au cœur de l'Égée. Les pirates étaient commandés par des gens compétents qui cherchaient à augmenter leurs propres richesses tout en se souciant de donner à manger aux plus faibles. Ils saccageaient les cités et les bourgades qui n'étaient pas défendues par des remparts. Le fruit de ces rapines était leur source essentielle de richesse.


Minos construisit une flotte et conquit la mer qui, selon Thucydide, est aujourd'hui la mer grecque. Il s'empara des Cyclades, en chassa les Cariens, installa ses fils à la tête de certaines îles de l'archipel et purgea la mer des pirates, assurant du même coup ses propres approvisionnements. C'est alors que, ajoute Thucydide, les habitants des côtes commencèrent à commercer et adoptèrent un mode de vie plus sédentaire. Certains devenus riches entourèrent leurs villes de murs de défense et ainsi, cédant au désir de l'argent, les plus faibles acceptèrent de se soumettre aux plus forts, et les villes les plus puissantes attirèrent dans leur orbite les petites agglomérations.


Ce cas permet bien de constater que la confrontation entre le texte de l'historien et la réalité archéologique des troisième et deuxième millénaires avant notre ère est riche d'enseignements. La domination crétoise sur certaines des îles de l'archipel et l'influence minoenne sur les autres sont aujourd'hui des faits historiques incontestables. On a découvert en effet des documents d'archives en linéaire A, l'écriture de la Crète minoenne, aussi bien à Milo qu'à Kéa et qu'à Théra-Santorin – preuve que les administrateurs minoens géraient certaines des îles des Cyclades en utilisant les principes et les règles en vigueur dans les administrations minoennes présentes en Crète. Bien plus, dans la fouille d'Akrotiri à Théra, Christos Doumas vient de mettre au jour une série de remarquables empreintes de sceaux d'origine crétoise. Il existait donc des rapports très étroits entre la Crète et les îles de l'archipel, ce qui démontre la véracité du discours de Thucydide.


Les impératifs du commerce minoen et le rôle joué par les navires crétois qui assurèrent durant toute l'époque du minoen récent, si ce n'est auparavant, le trafic maritime entre la côte syro-palestinienne et la vallée du Nil exigeaient des routes maritimes sûres. La vieille piraterie qui s'était développée aux temps du cycladique ancien II (troisième millénaire avant notre ère), comme le démontrent les fortifications de Haghia Irini à Keos, de Haghios Andreas à Siphnos et surtout les murs de Chalandriani à Syros, devait absolument être écrasée. Il s'agissait de permettre aux navires minoens de voguer en toute sécurité sur les eaux de la Méditerranée orientale.


Si les grands pharaons de la XVIIIe dynastie ont choisi les Minoens pour acheminer vers l'Égypte les produits et les matières premières provenant d'Orient et aboutissant aux ports de la côte syro-palestinienne, sans doute est-ce parce que les routes maritimes étaient bien plus sûres que les routes menant par voie de terre de la Syrie à la vallée du Nil. Tout laisse donc à croire que la piraterie avait fait long feu et que la thalassocratie minoenne s'était imposée à toute la Méditerranée orientale puisque la cour thébaine en avait fait un des instruments au service de sa politique extérieure.


Jusqu'en 1990, on considérait que les îles du nord-est de l'Égée étaient restées coupées des grands courants d'influence minoenne. Ce fut une des raisons pour lesquelles certains mirent en doute le principe de la thalassocratie de Minos. La présence, aujourd'hui, à Samothrace, de documents d'archives écrits en minoen montre combien profonde fut son influence sur toute cette région. Les vestiges de céramique de Kamares découverts à Syros, les tessons de Delos et de Paros nous fournissent d'autres preuves incontestables de l'expansion minoenne dans toute l'Égée. Il ne faut pas être grand clerc pour supposer que bientôt d'autres découvertes fourniront de nouveaux arguments en faveur de l'histoire racontée par Thucydide et de la véracité des légendes dont est baignée toute l'histoire de l'Égée.

Louis Godart
Septembre 2009
 
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