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L'église orthodoxe de Grèce
Sophie Stavrou
Maître de conférences de grec à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris).

La présence discrète et tenace du christianisme frappe le voyageur qui parcourt la Grèce : églises, chapelles, oratoires, simple veilleuse qui brûle devant les icônes au bord d'une route, en ville ou dans des montagnes. L'église orthodoxe marque le paysage et les hommes, faisant partie intégrante de leur vie, même s'ils ne sont pas pratiquants. Car elle est l'héritière d'une histoire qui remonte à l'époque apostolique, même si ce patrimoine l'enrichit et l'entrave tout à la fois.


Aux sources du christianisme

Province romaine depuis 146 avant J.-C., la Grèce a été évangélisée par les Apôtres. Les Actes nous racontent comment Paul sillonne cette terre, de la Macédoine jusque dans les îles en passant par Athènes et surtout Corinthe. André à Patras, Tite en Crète, Philippe à Athènes et Jean à Patmos où il aurait écrit l'Apocalypse : le christianisme se développe très tôt à partir des villes vers les campagnes. Le destin de la Grèce se confond ensuite avec celui de l'Empire romain d'Orient c'est-à-dire de Byzance, parce qu'elle fait partie intégrante du monde hellénique qui couvre l'Orient de la Méditerranée. Dans cet univers culturel qui la dépasse, des hommes nés sur le sol grec, artistes, théologiens, évêques vont participer au développement de l'Église. Ainsi, le clergé grec va jouer un rôle actif dans les définitions dogmatiques des conciles œcuméniques ; lors de la Querelle des images, il soutiendra les partisans des icônes jusqu'au concile de Nicée II en 787 qui rétablit leur culte.

Refuge pour les moines iconophiles, la Grèce voit les fondations monastiques se multiplier à partir du IXe siècle : Méga Spiléo – la Grande Grotte – dans le Péloponnèse et, à partir du Xe siècle, les premiers monastères du mont Athos. Leur renommée se répand dans toute la chrétienté : des moines russes, serbes ou roumains y fondèrent leurs propres monastères, à partir du XIIe siècle et jusqu'à aujourd'hui. Le mont Athos constitue une véritable république monastique.

Mais en 1204, lors de la quatrième croisade, Constantinople tombe aux mains des Latins, suivie de la plus grande partie de la Grèce. Cet événement reste une blessure dans la mémoire de bien des Grecs et marque la véritable rupture avec le monde latin. Une hiérarchie politique et religieuse latine double les structures byzantines et tente de s'y substituer. Évêques et clercs latins, dont certains sont envoyés de France, s'installent en Grèce mais le peuple reste fidèle à l'Église orthodoxe ; cette situation se matérialise dans les églises doubles qu'on voit particulièrement en Crète.

Cependant, deux siècles et demi de présence franque n'empêchent ni la réflexion théologique ni l'épanouissement du monachisme. Au XIVe siècle, au mont Athos, à Thessalonique puis à Constantinople, le courant dit « hésychaste », qui recherche la paix intérieure ou hésychia, affirme que Dieu, tout en étant transcendant en son essence, se laisse contempler par l'homme dans la lumière divine de la Transfiguration. Grégoire Palamas développe cette théologie qui insiste aussi sur la descente, par la prière, de l'esprit dans le cœur pour arriver à cette hésychia, qui peut s'éclairer de la lumière divine. Ultime floraison de la pensée et de la beauté. Le monde byzantin assiégé par les Turcs donne ses derniers chefs-d'œuvre : le monastère de Saint-Sauveur in Chora à Constantinople ou les fresques de l'église de la Péribleptos à Mistra. Tout sera brisé par l'invasion ottomane.


La domination ottomane

En 1453, Constantinople est prise par le sultan Mehmet II et la Grèce conquise presque entièrement : la Crète tombera un siècle plus tard et les îles Ioniennes resteront protégées par Venise. Au sein de l'Empire ottoman, les chrétiens sont des citoyens de second ordre soumis à des impôts particuliers et à une mesure cruelle : l'enlèvement de jeunes garçons pour en faire des janissaires, troupes d'élite du sultan. Tous les chrétiens orthodoxes sont sous la responsabilité du patriarche de Constantinople, qui exerce une responsabilité religieuse mais aussi politique et administrative. En Grèce, l'Église prend en charge l'état civil, les affaires de justice et l'éducation. Elle devient ainsi le garant de l'hellénisme chrétien, le creuset d'une prise de conscience nationale et un foyer de résistance. Religion et sentiment national se lient étroitement durant ces quatre siècles de turcocratie : des membres du clergé participent aux insurrections qui secouent périodiquement la Grèce. Chacune de ces révoltes est suivie de répressions cruelles qui n'épargnent pas le clergé ; ainsi en 1768, après l'échec du soulèvement appuyé par les envoyés de la tsarine Catherine II, les frères Orlof, plusieurs évêques furent assassinés. Dans cette période sombre, les monastères deviennent les centres de la vie religieuse et de la transmission du savoir. C'est ainsi que l'évêque Macaire Notaras et le moine Nicode l'Hagiorite composèrent la Philocalie, ou « Amour de la beauté », vaste anthologie de textes spirituels, qui suscitera dans tout le monde orthodoxe un renouveau spirituel et intellectuel, lié à l'hésychasme du XIVe siècle.

L'islam, religion des vainqueurs, était partie prenante de leur domination et suscitait parfois des actes de violences. Parmi les saints vénérés aujourd'hui en Grèce, on compte des martyrs de cette époque : Raphaël, Nicolas et Irène, une petite fille, à Mytilène, Jean le Russe, en Eubée, qui fut tué au cours d'un pèlerinage vers la Terre sainte.


De l'insurrection à l'indépendance

En 1821 éclate la grande insurrection nationale, soutenue en Europe par une aide militaire et par un vaste mouvement de sympathie internationale : Delacroix peint le Massacre de Chio, Victor Hugo publie les Orientales. Byron meurt dans Missolonghi assiégée par les Turcs. Premier geste symbolique de cette révolution, le 25 mars 1821, jour de l'Annonciation, l'évêque de Patras bénit les combattants. Peu après, le patriarche de Constantinople, Grégoire V, est pendu à la porte du patriarcat. Sept ans plus tard la première République grecque est proclamée : tout est à bâtir, les structures de l'État mais aussi celles de l'Église, qui se trouve coupée de Constantinople et liée à la nouvelle Grèce.

Depuis l'indépendance, le destin de l'Église suit les aléas historiques et politiques que traverse le pays. Très vite s'impose l'idée d'une Église indépendante pour ce nouvel État ; en 1833 l'Église de Grèce se proclame unilatéralement indépendante, « autocéphale » ; elle sera reconnue par Constantinople et les autres Églises orthodoxes en 1850. Cette Église est dirigée par un synode d'évêques mais elle va devoir conquérir son indépendance face au pouvoir politique qui s'impose à elle à l'origine. Aujourd'hui le synode des évêques, dirigé par l'archevêque d'Athènes qu'il élit, gouverne l'Église, mais les dictateurs du XXe siècle, Métaxas (1936) puis les colonels (1967), sont tous intervenus pour déposer les évêques et imposer leurs hommes. Enfin l'Église a affronté une crise en son sein : en 1924, quand elle adopte le calendrier grégorien comme le reste de la société, une partie des fidèles et trois métropolites refusent ce changement par fondamentalisme anti-occidental et font sécession, créant le schisme des Vieux-calendaristes.

Aujourd'hui, après avoir assuré la survie de l'hellénisme orthodoxe et contribué à la prise de conscience de la nation grecque, l'Église officielle n'arrive plus à se dégager de cette identification avec la nation. Plus la Grèce s'ouvre au monde, plus l'Église semble se crisper sur son rôle historique passé, par peur de perdre son lien exclusif avec le pays. C'est pourquoi elle a mené campagne contre la suppression de la mention de la religion sur la carte d'identité à la fin des années quatre-vingt-dix. L'enjeu était symbolique et signifiait la fin de la collusion entre la nationalité grecque et l'orthodoxie. Ainsi le fossé se creuse entre la société civile et l'Église qui tend à se confondre avec les traditions locales et folkloriques en même temps qu'elle brigue un rôle politique.


Textes liturgiques et musique sacrée

Mais ces étroitesses ne sauraient brosser un portrait fidèle de l'orthodoxie grecque contemporaine qui est l'héritière d'un patrimoine encore vivant parce qu'il forme le quotidien des fidèles à travers la langue des offices, l'architecture des églises et leur iconographie.

Les textes néo-testamentaires sont toujours lus dans leur version originale lors des offices, revivifiant quotidiennement les origines évangéliques de l'Église ; de même les textes liturgiques ont été rédigés tout au long de l'époque byzantine : deux liturgies eucharistiques sont attribuées à saint Basile et à saint Jean Chrysostome ; Romanos le Mélode et saint Jean Damascène, parmi beaucoup d'autres, ont composé des hymnes dont certaines sont si populaires que le peuple les connaît par cœur, comme l'Hymne acathiste à la Mère de Dieu, chantée en Carême. La permanence des textes est intimement liée à celle de la musique, ce plain-chant byzantin où la mélodie souvent subtile repose sur une voix de basse continue.

Tous ces offices forment un terreau poétique qui nourrit non seulement la culture mais la manière d'être grecque. Ils ont inspiré des créations populaires ou savantes qui dépassent les limites de l'Église. Ainsi peut-on voir encore dans certaines régions les femmes rester dans l'église la nuit du Vendredi saint pour veiller le Christ au tombeau. Autour de l'épitaphios, étoffe brodée qui représente le suaire, elles chantent des déplorations funèbres qui mêlent des réminiscences des hymnes du jour et des traditions populaires. Même synthèse entre langue liturgique et populaire chez l'un des grands fondateurs de la littérature néo-hellénique, Alexandre Papadiamantis. Ces résurgences liturgiques perdurent dans la littérature contemporaine, même engagée. Ainsi Yannis Ritsos a repris la veillée du Vendredi saint en intitulant Epitaphios un de ses poèmes les plus célèbres : ce n'est plus la Vierge qui pleure le Christ, mais une mère qui se lamente sur son fils tombé lors d'une manifestation du prolétariat.

Entre les hymnes et les églises existe une correspondance, une permanence qui dépasse l'opposition entre passé et présent et nous mène hors du temps. La grammaire des formes byzantines perdure. À côté de Saint-Dimitri de Thessalonique, d'Hossios Loukas, de Mistra, pour ne citer que ces lieux, on voit se construire nombre d'églises de style néo-byzantin. Comme en France au XIXe siècle, on n'hésitait pas dans la Grèce des années 1950 à raser une chapelle ancienne trop exiguë pour la remplacer par une grande église flambant neuve et stéréotypée.


L'art des icônes, tradition et renouveau

On pourrait dresser le même tableau pour l'art iconographique, mais il apparaît mieux ici que la Grèce n'est pas restée une citadelle fermée à toute influence extérieure depuis la chute de Constantinople. Pour le meilleur et pour le pire, l'art sacré témoigne des relations entre la Grèce et l'Occident. Les influences sont réciproques : l'art byzantin marque l'Italie jusqu'à la Renaissance, en témoigne le Duomo de Florence où travaillèrent des artistes byzantins et florentins ; la peinture religieuse vénitienne influence les peintres d'icônes, en particulier en Crète au XVe siècle. L'occupation ottomane donne un coup d'arrêt à toute création artistique. Jusqu'au XIXe siècle la tradition iconographique s'essouffle et la fascination pour l'Occident grandit, amenant un flot d'images pieuses. Mais dans les années 1930, une génération de jeunes peintres marquée par l'avant-garde d'alors rencontre l'art byzantin. Yannis Tsarouchis et Nikos Engonopoulos marquent ce renouveau de la peinture : l'influence de l'art de l'icône transparaît dans leurs nombreux portraits. L'art sacré s'en trouve aussi revivifié : Photis Kondoglou exprime dans ses fresques cette rencontre entre la modernité, l'icône et l'art populaire, et fonde une lignée d'iconographes qui ont retrouvé un art vivant en puisant aux sources byzantines.

Dans le même temps que les iconographes plongeaient aux racines de leur art pour le renouveler, la pensée théologique s'est débarrassée d'une expression héritée de la scolastique pour redécouvrir les Pères de l'Église. Des auteurs comme Christos Yannaras et Mgr Jean Zizioulas, au fait des débats philosophiques, éthiques ou scientifiques contemporains, ont donné un nouveau souffle à la réflexion théologique et touché un public qui dépasse les cercles ecclésiastiques. Le rayonnement de la foi vient enfin d'hommes de prière, de pères spirituels qui dispensent à chacun un conseil, dans la tradition des moines du désert. Le mont Athos ne désemplit pas de visiteurs, on publie les paroles des plus grands spirituels, on les enregistre, qu'ils vivent dans la ville au service des plus pauvres comme sœur Gabriela, ou ermites dans les montagnes.

La force de l'Église, en Grèce, est d'être une Église du peuple, de la liturgie quotidienne, et un espace de liberté et de débat pour des penseurs, si audacieux soient-ils.

Sophie Stavrou
Septembre 2002
 
Bibliographie
L’Église orthodoxe L’Église orthodoxe
Olivier Clément
Que sais-je ?
PUF, Paris, 2002

Histoire de la Grèce Histoire de la Grèce
Georges Contogeorgis
Nations d'Europe
Hatier, Paris, 1992

La Citadelle de la Mémoire La Citadelle de la Mémoire
Aris Fakinos
Fayard, Paris, 1992

Les Petites filles et la mort Les Petites filles et la mort
A. Papadiamantis
Actes Sud, Paris, 2003

La Foi vivante de l'Eglise -<br/>Introduction à la théologie orthodoxe La Foi vivante de l'Eglise -
Introduction à la théologie orthodoxe

C. Yannaras (traduction Michel Stavrou)
Le Cerf, Paris, 1989

Eglises de Grèce : un rôle national en question Eglises de Grèce : un rôle national en question

In Contact, n° 197 (Janvier-mars 2002)
Paris

Nouvelle petite Philocalie, textes de la Grande Philocalie choisis et traduits par J. Touraille Nouvelle petite Philocalie, textes de la Grande Philocalie choisis et traduits par J. Touraille

Labor et Fides, Paris, 1992

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