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L'aventure des « réductions » jésuites du Paraguay
Philippe Conrad
Historien, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d'Histoire
 « Rien ne me paraît plus beau que la manière dont on pourvoit à la subsistance de tous les habitants. Ceux qui font la récolte sont obligés de transporter tous les grains dans les magasins publics […] afin qu'ils soient distribués aux familles, qui reçoivent plus ou moins selon qu'elles sont plus ou moins nombreuses. On a trouvé le moyen de bannir l'indigence de cette chrétienté, on n'y voit ni pauvre ni mendiant, et tous sont dans une égale abondance des choses nécessaires… » C'est en ces termes que Florentin de Bourges, un capucin français, rend compte de la visite qu'il a effectuée en 1712 dans les missions jésuites établies depuis un siècle en Amérique espagnole, entre les fleuves Uruguay, Parana et Paraguay. Philippe Conrad fait revivre ici ces communautés indiennes fondées par des missionnaires aussi déterminés que courageux, où économie dirigée et conversions participèrent à la gloire de la Compagnie de Jésus.

Une utopie saluée par les philosophes des Lumières

L'expérience mise en œuvre en ces terres éloignées au profit de populations indigènes jugées primitives suscitera bientôt l'admiration des hommes des Lumières. Ils la découvrent en lisant l'ouvrage de l'Italien Antonio Muratori – publié en 1743 et traduit en français en 1754 – qui décrit Le christianisme heureux dans les missions de la Compagnie de Jésus. Montesquieu parle d'une « république » indienne et compare les pères jésuites à Lycurgue ou Platon. Diderot, méfiant vis-à-vis du « fanatisme » qu'il prête aux missionnaires, doit cependant admettre dans son Supplément au voyage de Bougainville que « d'une nation barbare, sans mœurs et sans religion, les Jésuites firent un peuple doux, policé, charmé par ces hommes qu'ils voyaient se sacrifier à leur bonheur… » Dans Candide, Voltaire juge sévèrement ces Jésuites qui déjeunent dans de la vaisselle d'or pendant que leurs ouailles doivent se contenter d'écuelles de bois mais il loue dans l'Essai sur les mœurs, une expérience fondée sur la raison et la persuasion, qui constitue selon lui « un triomphe de l'humanité », un hommage remarquable chez le philosophe si prompt à « écraser l'infâme ».

Le naturaliste Buffon et l'abbé Raynal dans sa fameuse Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes publiée en 1772, ne cachent pas non plus leur admiration pour cette utopie réalisée en terre américaine, en l'espace d'un siècle et demi, par une poignée de missionnaires.

Comment fixer et convertir les Indiens Guaranis

Belliqueux, anthropophages et polygames, les Indiens Guaranis étaient loin d'avoir atteint le degré de civilisation observé chez les Aztèques du Mexique ou les Incas du Pérou. Ils vivaient surtout de chasse, de pêche et de cueillette mais certains groupes semi-sédentarisés connaissaient la culture itinérante du manioc. Ces indigènes – qui vivaient nus, se peignaient le corps, s'enivraient de chicha et confiaient à leurs chamanes le soin de leur concilier les forces naturelles – étaient à l'évidence des « païens » que l'on se devait de convertir au plus vite à la foi du Christ, ce qui correspondait aux instructions données par les monarques espagnols et aux préoccupations manifestées par un Bartolomé de Las Casas au Mexique ou un Antonio Vieira au Brésil. Dès 1610, des familles indiennes baptisées deux ans plus tôt par les pères jésuites Ortega et Filds sont regroupées dans la mission de Lorette, avec l'accord d'Hernandarias de Saavedra, le gouverneur espagnol d'Asuncion. Quelques centaines d'indigènes constituent alors ce premier village missionnaire. L'expérience est renouvelée peu après avec la création, en 1615, de la mission d'Itapua.

Il s'agit de fixer une population demeurée semi-nomade et cinq ordonnances royales viennent préciser, de 1608 à 1647, ce que sera le statut des Guaranis convertis. Dès 1630, les « réductions » de la région du Guaira sont au nombre de trente. Le terme a prêté à diverses interprétations. « Réduire » les Indiens signifierait, à partir du latin reducere, les « reconduire » à la religion chrétienne mais cette étymologie apparaît discutable puisqu'ils ne l'avaient jamais connue, à moins que l'on prenne au sérieux le mythe d'une ancienne prédication de saint Thomas, bien antérieure à la découverte par Colomb du Nouveau Monde… Le terme a également un sens défensif, ce qui s'explique par la menace que faisaient peser les esclavagistes de Sao Paulo sur les communautés indiennes…

L'aventure missionnaire

Arrivés à Buenos Aires, les premiers apôtres du Paraguay remontent le Parana sur des radeaux de balsa pour aller à la rencontre de leurs futurs fidèles. Ils doivent affronter un milieu naturel particulièrement hostile, caractérisé par un climat insalubre, par un milieu végétal difficile à pénétrer et par l'omniprésence de parasites tels que moustiques, mouches et termites. Les difficultés du travail à accomplir pour installer les villages indiens appelés à devenir les vastes communautés rigoureusement organisées du siècle suivant contribuent à l'épuisement des missionnaires que leur origine le plus souvent aristocratique ne préparait guère aux travaux pénibles. Malgré cela, en quelques décennies, les missions se multiplient, au point d'occuper un territoire de 350 000 kilomètres carrés – étendu sur les États actuels d'Argentine, du Paraguay et du Brésil – et de contrôler deux cent mille Indiens.

Il a fallu beaucoup d'efforts et de sacrifices pour obtenir un tel résultat et les conditions de l'évangélisation se sont révélées bien difficiles. Pour se faire accepter, les Jésuites se sont dépensés sans compter car la rapidité des conversions a été le plus souvent proportionnée à l'ampleur des services qu'ils ont rendus. Ils ont apporté des haches et des outils de fer. Ils ont constitué un cheptel nombreux permettant une importante production de viande, de cuir et de laine – un million de bovins, trois cent mille moutons, cent mille chevaux en 1768 – ils ont fourni à leurs catéchumènes une aide médicale appréciée, signe incontestable de leurs pouvoirs surnaturels…

Leur tâche a été facilitée par le fait que les Indiens ont vu en eux des chamanes capables de les étonner avec un miroir ou un aimant, de les séduire au moyen de diverses pacotilles, « des babioles qui les trompent saintement… des appâts pour bêtes féroces ». Parfois assimilés aux héros civilisateurs venus de l'est qu'évoquaient les traditions locales, les pères ne se faisaient guère d'illusions sur les capacités de leurs ouailles et l'un d'entre eux constate que « si nous leur disions qu'il y a cinq dieux, ils le croiraient sans difficultés ». L'aventure est risquée et une vingtaine de missionnaires paieront de leur vie leur apostolat en ces terres lointaines. Il faudra ces martyrs pour transformer des « sauvages » peu disposés à abandonner leurs pratiques anthropophages et nullement gênés par leur nudité absolue, objet de grand scandale pour leurs évangélisateurs. La persistance de la polygamie et des peintures corporelles, le refus de se couper les cheveux et d'abandonner la maison commune de la tribu au profit d'une habitation individuelle traduisent les résistances opposées par le milieu indigène.

Un modèle d'organisation économique et sociale

C'est en obtenant le soutien des caciques que les missionnaires parviennent le plus souvent à leurs fins. Au fil des années, les Indiens se sédentarisent et se voient interdire les expéditions de chasse lointaines car de bons chrétiens doivent rester sous le contrôle de leur pasteur. Quelques bonnes récoltes et l'abondance des services rendus suffisent à gagner le cœur de populations qui, en se convertissant, échappent pour vingt ans au tribut dû au roi et au système de l'encomienda, à la grande colère des colons, furieux des initiatives missionnaires.

Les efforts consentis par les Jésuites pour apprendre et pratiquer la langue de leurs ouailles favoriseront également l'entreprise de conversion et, en l'espace d'un siècle, les « réductions » du Paraguay vont constituer progressivement une société isolée du milieu colonial, qui apparaîtra comme un modèle d'organisation économique et sociale. Un succès chèrement payé puisque les Jésuites et leurs Guaranis ont dû lutter les armes à la main pour dissuader les bandeirantes, ou chasseurs d'esclaves venus de Sao Paulo, de poursuivre leurs incursions et leurs razzias. En 1631 et 1638 les missionnaires doivent entreprendre, accompagnés de leurs ouailles, une « longue marche » vers l'ouest qui leur permet de se mettre à l'abri de ce péril et, en 1639, c'est en invoquant saint François Xavier que les Guaranis, encadrés par leurs pasteurs, infligent à une bandeira pauliste, sur les rives du rio Mbororé, un affluent de l'Uruguay, une défaite définitive.

Désormais en sécurité, les communautés des « réductions », environ une trentaine, vont pouvoir prospérer pacifiquement pendant plus d'un siècle. Les apôtres jésuites des débuts sont devenus de rigoureux administrateurs. Chaque réduction accueille entre deux mille et huit mille Indiens. L'espace y est organisé autour d'une place centrale séparant l'église, le presbytère, l'atelier et le jardin potager du village indien dont le plan apparaît régulièrement ordonné. Au nom du roi d'Espagne, présenté comme « le plus grand des caciques les deux pères jésuites qui régentent la communauté disposent d'un pouvoir absolu, fondé sur un paternalisme faisant peu de cas des indigènes « dont le cerveau est agencé autrement que le nôtre, […] dont la dextérité est semblable à celle des singes ou des chiens pour aveugles », une opinion que ne partagent pas tous les religieux ; un Allemand, le père Paucke, s'émerveille au contraire des facilités que manifestent ses protégés pour s'initier aux différents artisanats ou à la musique. Assisté d'un cabildo ou conseil, le cacique traditionnel ne garde qu'une apparence de pouvoir mais se satisfait de la prééminence que font mine de lui reconnaître les nouveaux venus, qui menacent des flammes de l'enfer les éventuels récalcitrants mais qui s'assurent, par les bienfaits qu'ils prodiguent et la sécurité matérielle qu'ils apportent, la reconnaissance et la fidélité du plus grand nombre.

Dans le système de communauté des biens qui a été institué, les Indiens reçoivent tout le nécessaire et l'économie dirigée de la réduction permet d'assurer « l'aide sociale » indispensable aux malades, aux vieillards et aux plus démunis. Les Guaranis cultivent les légumes, le blé, le coton, le maté ou thé du Paraguay et pratiquent un élevage extensif qui n'a rien à envier à celui des grandes estancias coloniales. L'activité des moulins, des moulins à sucre, des briqueteries, des tanneries, des poteries, des forges, des ateliers textiles travaillant le coton et la laine, témoigne de la vitalité de l'artisanat, qui permet de vêtir les Indiens et de leur fournir les objets et l'outillage nécessaires. Pour relier entre elles les diverses missions, des routes sur lesquelles l'on trouve toutes les cinq lieues un gîte d'étape gratuit et une chapelle, sont aménagées et entretenues alors que les liaisons avec les villes coloniales telles qu'Asuncion et Buenos Aires s'effectuent surtout par voie fluviale.

Les réductions sont rigoureusement fermées aux colons et aux fonctionnaires espagnols à partir de 1710 « pour que la contagion du mauvais exemple n'affecte pas une partie aussi pure du troupeau de Jésus-Christ ». La richesse produite par les Indiens sert à l'entretien des missions et de la communauté et seule une infime partie revient au roi d'Espagne car « les pères sont seulement administrateurs des biens de ces peuples ; ils ne peuvent en disposer arbitrairement, même s'il est vrai que tous les progrès sont dus à leur sollicitude et que sans eux il n'y aurait rien… »

Quelques manifestations de la piété guarani

Les Jésuites se consacrent également à l'instruction religieuse de leurs ouailles en même temps qu'ils leur apprennent à lire, à écrire, à chanter et à jouer de divers instruments de musique. Les Guaranis manifestent une grande piété et le pape Benoît XIV la donnera même en exemple quand on lui aura rendu compte de la célébration de la Fête-Dieu sur les rives du Paraguay et du Parana. Une foi qui s'exprime aussi dans les réalisations architecturales dont témoignent encore les ruines majestueuses des grandes églises de pierre à trois ou cinq nefs envahies par la végétation. Le décor exprime un style baroque prolifique, pur produit des luxuriances tropicales, alors que tous les contemporains s'extasient devant les talents que manifestent les Indiens pour la musique.

Dès 1622, le père Louis Berger, originaire d'Abbeville et un autre jésuite venu de Tournai ont instruit les indigènes dans l'art du violon et, quand le père Ruiz de Montoya se rend à Madrid en 1638 pour obtenir de pouvoir organiser militairement ses protégés contre les razzias des esclavagistes paulistes, il rapporte de la capitale espagnole un grand nombre d'instruments. La vie religieuse est également liée à l'action des diverses congrégations auxquelles peuvent s'affilier les Indiens. Y appartenir implique certaines obligations relatives à l'assistance à la messe, à la fréquence des communions, à la préparation des fêtes ou à la participation à de bonnes œuvres, mais confère aussi aux intéressés des signes de prestige social très appréciés. Placées sous le patronage de la Vierge Marie, de saint Michel pourfendeur de Satan, du Sacré-cœur ou de la « Bonne Mort », ces congrégations et le succès qu'elles rencontrent témoignent de la conquête spirituelle réalisée en l'espace d'un siècle par quelques centaines de missionnaires. Les Jésuites déplorent l'incapacité de leurs fidèles à évaluer la gravité des péchés qu'ils peuvent commettre et ils constatent « la persistance de la luxure » mais, après un siècle d'efforts, l'anthropophagie, les peintures corporelles, le blasphème et l'ivrognerie ont disparu.

De la guerre entre Espagnols et Portugais…

La société modèle qui s'est ainsi constituée et qui fait l'admiration d'une bonne partie des esprits éclairés du temps ne va pas survivre aux aléas de la politique internationale. Le traité conclu en 1750 entre l'Espagne et le Portugal échange les territoires de sept réductions de l'Uruguay contre le fort de Nova Colonia de Sacramento sur la côte nord de l'estuaire de La Plata. Plutôt que de se soumettre à l'ennemi traditionnel portugais, contre lequel ils protégeaient jusque-là les frontières du domaine espagnol d'Amérique, trente mille Guaranis préfèrent émigrer vers l'ouest. Les incidents qui surviennent en 1753 avec les commissaires chargés de délimiter la nouvelle frontière entraînent l'engagement des troupes espagnoles et portugaises contre les Indiens dont près de deux mille périssent au combat en portant sur le cœur une médaille ou une image de la Vierge ou d'un saint, abandonnés, à quelques rares exceptions, par les pères jésuites qui sont demeurés fidèles à leur serment d'obéissance absolue.

… à la fin de la Compagnie de Jésus

Des réductions persistent entre Parana et Paraguay mais les difficultés rencontrées par la Compagnie de Jésus leur seront bientôt fatales. Leur volonté d'indépendance et leur souci de protéger les Indiens contre les colons ont dressé depuis longtemps contre les Jésuites l'évêque d'Asuncion et les gouverneurs nommés par le roi d'Espagne. La puissance de leur ordre leur a permis de négliger pendant longtemps ces inimitiés mais, au moment où triomphent les Lumières, où Pombal gouverne à Lisbonne, Aranda à Madrid et Choiseul à Versailles, et alors que la Compagnie doit compter avec la haine que lui vouent les jansénistes à un moment où le pape lui-même se dispose à l'abandonner, l'aventure des missions du Paraguay apparaît fort compromise.

Chassés du Portugal en 1759, de France en 1762 et d'Espagne en 1767, les Jésuites doivent quitter le Paraguay en 1768 et, cinq ans plus tard, le bref pontifical Dominus ac Redemptor supprime la Compagnie. D'habiles promesses, évidemment non tenues, suffirent pour tromper les Indiens et pour neutraliser toute tentative de résistance. Une fois les Jésuites partis, les réductions furent progressivement occupées et partagées entre les colons. Seules celles situées au nord du Parana survécurent jusqu'en 1848, date à laquelle le dictateur Lopez s'empara au nom de l'État paraguayen des terres communes qui subsistaient encore.

Un siècle plus tard, dans un discours prononcé en juillet 1949, le pape Pie XII rendra un vibrant hommage à l'aventure jésuite dans cette région du monde en exaltant « ces réalisations sociales qui ont fait l'admiration du monde et la gloire de l'ordre illustre qui les mit en œuvre en même temps que celle de l'Église catholique… »

Philippe Conrad
Novembre 2000
 
Bibliographie
Jésuites, une multibiographie - tome 1 : Les Conquérants Jésuites, une multibiographie - tome 1 : Les Conquérants
Jean Lacouture
Seuil, Paris, 1991

Relations des missions du paraguay Relations des missions du paraguay
Ludovico Antonio Muratori
La Découverte, 2002

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