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L'Arabie des Romains, aux marges du désert
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

La province que les Romains appelèrent Arabie correspond approximativement à l'actuel royaume de Jordanie. Rendue célèbre auprès du grand public par les monuments de Pétra, elle pose à l'historien un problème important, celui du nomadisme et de l'insécurité qu'il a engendrée. Yann Le Bohec nous précise quelles furent les solutions mises en place par l'Empire romain pour contrôler le limes du désert et protéger les populations sédentaires.


L'annexion

Le royaume indépendant d'Arabie fut conquis par Rome en 106, sans doute à la mort de son dernier roi, Rabbel II. Trajan achevait ainsi la politique d'annexion des principautés indépendantes qui avait été inaugurée par ses prédécesseurs. Par ailleurs, comme il préparait une grande guerre contre les Parthes, il devait s'assurer qu'il ne courait aucun risque sur ses arrières. Il demanda donc à un de ses meilleurs stratèges, Cornelius Palma, de mener à bien l'entreprise. Les légionnaires ne rencontrèrent pas beaucoup de résistance.

La question des limites de la province n'a pas toujours trouvé de solution satisfaisante, d'autant qu'elles ont varié. À l'ouest, le Jourdain servait de frontière avec la Judée-Palestine. Au nord, la ligne de séparation avec la Syrie coupait en deux le Hauran, hauteur qui passa totalement à l'Arabie sous Septime Sévère (193-211). Au sud-ouest, le Néguev et le Sinaï furent occupés dès le IIe siècle. C'est au sud-est et à l'est que la situation présente le plus de complexité, car on n'y trouve pas de démarcation très nette. On distinguait d'abord la province proprement dite, totalement placée sous l'administration romaine, puis la zone des oasis de Djawf et du Hedjaz, seulement contrôlée, enfin un domaine plus lointain, également surveillé mais de manière plus lâche, puisque des patrouilles allaient jusqu'au golfe Persique.


L'organisation de la défense

Un autre problème délicat est posé par la garnison qui défendait l'Arabie. Il est assuré qu'elle fut une province à une légion. Mais les historiens ne sont pas tombés d'accord pour savoir quelle légion y était installée dans la période 106-127 : les uns pensent que la IIIe légion Cyrénaïque est arrivée dès 106, d'autres croient que, durant cette période, elle a effectué des séjours en alternance avec la VIe Ferrata. Quoi qu'il en soit, la légion de l'Arabie s'installa dans un camp construit près de la capitale, Bostra, et elle y resta. On retrouve ici un cas particulier bien attesté ailleurs dans l'empire où s'identifient l'histoire d'une province et celle d'une légion.

Le type d'ennemi à affronter influença la composition du corps d'armée. Les stratèges eurent recours à de nombreux auxiliaires très mobiles pour surveiller et pourchasser les nomades. Ils privilégièrent la cavalerie et les archers. On connaît ainsi des ailes, unités de quatre cents ou huit cents hommes montés, utilisant des dromadaires et des chevaux ; elles avaient été recrutées en Gétulie, au nord du Sahara, et en Thrace, la Bulgarie actuelle, région réputée pour l'excellence de ses archers. Des unités de cataphractaires ou cuirassés avaient été constituées sans doute davantage en prévision d'une incursion de Parthes ou de Perses, ennemis qui utilisaient ce type d'unités. Et, sur les six cohortes connues, des corps de quatre cents ou huit cents hommes, en général surtout des fantassins, deux au moins étaient mixtes, incluant des cavaliers.

Une autre question, celle de l'organisation stratégique, a suscité de nombreux débats entre historiens. Il est assuré que les stratèges romains ont créé en Arabie ce qu'on appelle un « limes de désert ». Il comprenait deux éléments. À l'ouest, l'ancienne route royale, rebaptisée via nova Traiana, en constitua l'épine dorsale. Elle était complétée par un réseau de fortifications, des tours et des forts bâtis à Bostra, Gerasa, Philadelphie, Pétra et Aila. À l'est, des petites enceintes permettaient de contrôler les oasis, c'est-à-dire l'approvisionnement en eau des nomades, et d'envoyer des patrouilles dans le désert.

Une prospérité menacée par les nomades

La prospérité de cette province explique en partie la conquête romaine. Si le blé était abondant et de qualité dans le Hauran, ce n'est toutefois pas l'agriculture qui attirait le plus les hommes, mais le commerce. La via nova Traiana constituait un axe majeur en permettant de relier la Syrie à la mer Rouge. Des pistes s'enfonçaient dans le désert et les produits qui étaient véhiculés par ces voies n'avaient pas une valeur négligeable. En effet, deux ports permettaient d'atteindre l'Arabie profonde, l'Éthiopie, l'Inde et la Chine, Leukè Komè sur la mer Rouge et Charax sur le golfe Persique.

La principale cause de souci pour les autorités tenait, comme on l'a dit, aux nomades ; ils pillaient les récoltes surtout dans le Hauran et les caravanes dans toute la région. Les historiens ont pendant longtemps admis l'équivalence, pour les mentalités de l'Antiquité, de trois termes, Arabes, nomades et pillards. Cette conception, quelque peu schématique, a été timidement remise en cause ces derniers temps. Le sens de la nuance s'impose. Parmi cette population, on distingue deux grands groupes. Les Safaïtes, à l'est, ont causé quelques désordres vers la fin du IIe et le début du IIIe siècle ; mais en général, pendant tout le IIe et tout le IIIe siècle, ils se sont conduits en alliés de Rome. Les nomades nabatéens, au sud, demandaient un contrôle très strict, dont le soin était confié aux garnisons des oasis. Il était plus facile de surveiller le grand sanctuaire où ils honoraient Allat.

Les sédentaires, qu'il fallait donc protéger, se partageaient en ruraux et citadins. Les campagnes étaient peuplées de paisibles Nabatéens. Les archéologues ont retrouvé leurs nombreux réservoirs d'eau et leurs maisons de pierre dans le Hauran, au nord. Ils ont également étudié des tombes rupestres et de la céramique. On retrouve ces populations dans le pays d'Edom, de Moab et dans le Néguev, et tout au long de la via nova Traiana.


Des villes dynamiques

Les citadins sont mieux connus. C'est en ville que vivaient les notables, les seuls riches personnages de la province. On appelait Décapole, « les dix villes », une région qui n'a jamais compté dix villes mais à peu près ce chiffre. Les agglomérations les plus importantes s'étaient développées à Héliopolis, Philadelphie (aujourd'hui Amman), Gerasa et Damas, mais aussi Bostra et Pétra. L'architecture suivait les traditions hellénistiques. Pétra compte au nombre des centres les mieux connus et elle a donné son nom à une région, l'Arabie pétrée. Elle est née du commerce. On y a retrouvé des arcs, des temples, un théâtre et surtout des tombes rupestres, conçues par leurs commanditaires comme des temples funéraires ; leur implantation a commencé dès le Ier siècle de notre ère.

Résidence du gouverneur, Bostra devint donc la capitale de la province. Elle était administrée par des institutions de tradition grecque, un conseil des anciens, appelé boulè et placé sous la présidence d'un proèdre, une assemblée du peuple divisée en tribus, et des magistrats divers, archontes, astynomes et autres. Rome avait cependant importé le culte impérial, desservi par un flamine. Pour l'architecture urbaine, outre un grand camp mal connu, il faut compter avec des bâtiments civils, le « palais », un marché, des cryptoportiques (portiques enterrés), des thermes, un théâtre, un hippodrome et de nombreux temples, tel celui de Dusarès où l'on honorait trois pierres ou bétyles posées sur une estrade. Rome et Auguste, les Nymphes et Tychè, la Fortuna des Romains, eurent aussi leurs fidèles. La population a été étudiée par le biais de l'onomastique : sur deux cent cinquante noms connus, cent quarante sont sémitiques mais d'origines variées, cent sont gréco-romains et les dix derniers entrent dans la catégorie « divers ». En outre, la présence d'une colonie juive est attestée.


Un panthéon composite

La culture est mal connue. Le fond sémitique semble avoir gardé une forte prépondérance, comme le montrent les inscriptions. Mais des apports perses, grecs – dus surtout aux conquérants macédoniens – et enfin romains sont attestés.

C'est la religion qui permet de mieux connaître les habitants de cette Arabie de l'Antiquité et leurs pensées. Elle se compose de trois couches déposées successivement, un solide fond sémitique, un petit niveau grec et un mince vernis romain. Les dieux syriens l'emportaient. On les retrouve dans le Hauran avec, au premier chef, Baalshamin, « le maître du ciel ». D'une manière générale, sous les noms de Kronos et d'Héraklès, il faut voir respectivement El et Melqart. Hadad était peut-être un autre nom pour Baalshamin ; sont également attestés plusieurs Zeus, les Zeus d'Héliopolis et de Damas, le Zeus Beelbaaros, Atargatis et Gad, une Tychè locale. Des dieux arabes, davantage présents en Nabatène, formaient la deuxième composante du panthéon sémitique : Dusarès, Allah, Allat ou Minerve, Al-‘Uzza ou Vénus, Azizos, dieu de la guerre, et Manaf, « bon et rémunérateur ». Pour les cultes étrangers, il faut mentionner Isis, Mithra, Mercure et le culte impérial des Romains.

Les nomades manifestèrent un certain dynamisme au cours de la crise du IIIe siècle. À début du IVe siècle, l'Arabie suivit le destin commun des provinces : elle entra dans le diocèse d'Orient sous Dioclétien et dans la préfecture du prétoire du même nom sous Constantin. Le système défensif fut renforcé. L'économie reprit vie. Le christianisme se diffusa mais sans donner des communautés très fournies. De nouveaux nomades firent leur apparition, à moins qu'il ne s'agisse d'anciens regroupés sous un nouveau nom, les Saraceni, nos Sarrasins dont le nom vient du mot grec Saracenos « ceux qui vivent sous la tente ». L'Arabie se byzantinisa lentement jusqu'à l'arrivée de l'islam et des Arabes venus de l'Arabie profonde.

Yann Le Bohec
Février 2003
 
Bibliographie
L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.) L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.)
Maurice Sartre
Seuil, Paris, 1991

Trois études sur l'Arabie romaine et byzantine Trois études sur l'Arabie romaine et byzantine
Maurice Sartre
Latomus, Bruxelles, 1982

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