Poésie d'un trait de pinceau,
Traits généraux de la littérature chinoise
La civilisation chinoise s'étend sur plusieurs millénaires et a été marquée par toutes sortes de bouleversements. Elle a étendu son emprise sur les peuples les plus divers. Le chinois est devenu très tôt la langue de culture de l'Asie de l'Est et du Sud-Est. Réciproquement la Chine a été ouverte aux influences étrangères. Le bouddhisme, d'origine indienne, a laissé une profonde empreinte, tant sur le plan religieux que littéraire : avec la traduction de l'intégralité des canons bouddhistes, c'est une partie de l'héritage sanscrit qui a été transmis, avec ses fables, ses mythes, ses dieux, sa manière spécifique de conter et de composer des récits ; il existe donc aussi une littérature chinoise indienne.
En outre il n'y a pas une langue chinoise écrite mais deux. Il convient en effet de distinguer d'une part le wenyan, la langue classique, qui bien que coupée de la pratique orale est restée néanmoins vivante jusqu'au début du XXe siècle et d'autre part le baihua beaucoup plus proche de la langue parlée, dont il épouse les évolutions syntaxiques et lexicales sans cesser pour autant d'être une langue raffinée et littéraire.
La littérature chinoise a beaucoup varié au cours des siècles. On a pu même établir un parallèle entre le cours des événements et l'histoire littéraire. Chaque dynastie se caractérise par l'apothéose d'un genre. La période pré-impériale (V-IIIe siècles av. J.-C.) fut l'âge d'or des essais philosophiques, la dynastie des Han (IIe siècle av. J.-C.- IIe siècle apr. J.-C.) vit l'éclosion de la prose poétique, fu; les Tang (VIIe-Xe siècles) se signalent par la poésie régulière, shi; les Song (Xe-XIIIe siècles) par les poèmes à chanter ci; l'opéra fleurit sous les Yuan (XIII-XIVe siècles), et le roman sous les Ming (XIVe-XVIIe siècles) et les Qing (XVIIe-XIXe siècles). Il s'agit là bien sûr d'une grossière simplification. Si les Tang se signalèrent par la perfection de la prose classique, le plus grand auteur de
Enfin on ne peut comprendre certaines particularités de la littérature chinoise sans dire un mot de la langue et de l'écriture. Le chinois est une langue tonale, monosyllabique, à la morphologie réduite, où chaque syllabe forme une unité lexicale et sémique invariable. Les mots, dont la fonction – et partant la nature – est déterminée par la place occupée dans la chaîne syntaxique, sont comme des racines de signification. Le chinois égrène des notes denses et grêles qui se succèdent sans jamais s'emboîter, s'associent sans se fondre ; il fait dérouler une succession d'emblèmes acoustiques qui sont déjà voisins du poème par la charge incitative qu'ils charrient. Cette langue obéit au souffle vivifiant du rythme qui lui confère une puissance d'évocation souveraine. Elle suscite chez l'auditeur des impressions vagues mais puissantes. Ces propriétés de la langue naturelle ont été accusées par une écriture, qui sans être réellement idéographique, contient résiduellement un élément idéographique. Chaque « lettre » qui renvoie à une syllabe forme une unité complète consubstantielle à un sens, en sorte qu'aux emblèmes vocaux répondent des emblèmes graphiques, lesquels possèdent la même puissance suggestive. Le signe d'écriture, surtout à partir des Han, a été attiré par le diagramme ; il est véritable figuration du monde, sa représentation efficace. C'est ainsi que la poésie possède des affinités profondes avec la peinture et la calligraphie. De la même façon, on ne peut comprendre la structure formelle du roman et de la nouvelle vernaculaires sans avoir à l'esprit les rapports complexes qui lient l'écriture à la parole. L'écriture n'en est pas la servante ; elle est l'expression du souffle spontané à l'œuvre dans le cosmos et qui s'exprime supérieurement dans le rite.
La littérature chinoise archaïque ou le texte comme microcosme
À l'origine l'écrit avait une fonction exclusivement religieuse et recelait une dimension sacrale. Aussi, bien que les inscriptions oraculaires sur écailles de tortues remontent au XVe siècle avant J.-C., les premiers textes que l'on peut qualifier de littéraires datent au mieux du VIe siècle avant notre ère et la notion même de littérature apparaît huit ou neuf siècles plus tard !
Pour les premiers écrivains il s'est agi d'opposer au pouvoir étatique le pouvoir du verbe. Dérobant l'écriture aux souverains qui en détenaient le monopole, les lettrés fondent le royaume de l'encre et du pinceau. Confucius accomplit un véritable coup de force en amendant les annales de la principauté de Lu. Il usurpe le rôle de scribe et transforme un sacerdoce en une activité profane. Par la suite, à l'exemple de Confucius et de ses Analectes, les propos des maîtres, recueillis par leurs disciples, vont former le corps scripturaire de la sagesse. Les grands monuments historiques, encyclopédiques ou lyriques des Qin et des Han (IIIe-IIe siècles av. J.-C.) tels les Printemps et Automnes de Monsieur Lû, les Mémoires Historiques de Sima Qian, le Huainanzi et les compositions de Sima Xiangru se situent dans le droit fil de cette vision du texte comme microcosme esquissée dans la période antérieure. Il s'agit de susciter un monde de mots plus réel que le réel parce qu'il le reproduit à une échelle réduite et en dévoile la quintessence.
Des poèmes comme des tableaux
Le célèbre poète Su Dongpo (1036-1101) a dit de son devancier fameux, le grand peintre et poète, Wang Wei (701-761), que dans chacun de ses poèmes il y a un tableau et dans chacun de ses tableaux un poème. La remarque est devenue un cliché. Elle n'en est pas moins d'une étonnante justesse et peut servir à caractériser la poésie chinoise dans son ensemble. Les principes esthétiques et les procédés de la poésie sont de nature picturale de même qu'inversement ceux de la peinture sont de nature poétique.
Tout d'abord par les thèmes. Le paysage y est omniprésent. Les sentiments, amour, tristesse, nostalgie, joie, passent toujours par l'évocation de la nature suggérée de façon elliptique par un mot ou deux ; et cela dès l'origine : dans les antiques ballades du Livre des Odes un état d'âme est signifié par une simple notation calendérique. Mais surtout la poésie chinoise cherche à ordonner les mots dans l'espace ; un quatrain ou un huitain s'embrasse d'un coup d'œil, il se lit dans la synchronie, non seulement en raison de la nature très visuelle de l'écriture chinoise, mais encore des propriétés même de la langue. Le recours au parallélisme, associant deux vers se répondant termes à termes, facilité par la structure syntaxique très lâche, appelle une double lecture à la fois horizontale et verticale. Les mots non seulement se déroulent dans la diachronie mais se font écho d'un vers à l'autre, où chacun est doté d'un strict équivalent tissant un espace pictural qui échappe à la progression linéaire. Le poème égrène une juxtaposition d'images telle une lanterne magique. Toutefois la dimension imagiste n'abolit nullement l'ordre de la succession. Le contrepoint tonal, l'un des traits les plus remarquables de cette poésie, très attentive à la rime et au mètre, introduit des oppositions de tons qui donnent au poème sa coloration mélodique. C'est le renouvellement des formes métriques et des règles prosodiques qui a guidé le cours de l'histoire de la poésie chinoise, laquelle voit alterner les formes libres – poèmes réguliers anciens – et contraignantes – quatrains et huitains des Tang –, poésie classique et poèmes à chanter. Si les plus grands poètes – les plus célébrés tout au moins – sont de la dynastie des Tang, tels Li Bai (701-762) Du Fu (712 -770) et Bai Juyi (772-846) on se doit de citer à côté d'eux ces deux poètes des Song : Su Dongpo (1036-1101) et Lu You (1125-1210).
La fiction comme bestiaire miraculeux
À côté de la poésie il existe une production en prose considérable, qui a elle aussi une longue histoire. Pour les lettrés, l'histoire, les dissertations, les commentaires et préfaces en langue classique sont les genres nobles face à ces divertissements frivoles que sont les œuvres de fiction qu'elles soient rédigées en langue classique ou en langue vernaculaire. Mais pour notre sensibilité moderne et occidentale c'est ce genre méprisé qui éveille notre curiosité et exerce sur nous sa séduction. La Chine a d'ailleurs produit quelques-uns des beaux joyaux de la littérature romanesque mondiale.
La fiction en prose apparaît tard, à l'issu d'un long processus assez mal connu. Le terme xiaoshuo, « petits récits » qui servira à qualifier la littérature romanesque se rencontre à partir des Han. Il désignait à l'origine toutes sortes d'affabulations, des histoires abracadabrantes, des contes de bonnes femmes. Pour reprendre la formule même des auteurs chinois ce ne sont que des « paroles de bourgs et de ruelles ». Et de fait, les premiers recueils de contes sont des collections de mirabilia. C'est là un trait qui demeurera tout au long de son développement. Les
Toutefois les mirabilia ne sont pas la seule source d'inspiration des
Des romans comme des comètes
Jusqu'aux Tang n'existaient que des œuvres en langue classique. Composée par des lettrés et à l'usage des lettrés, cette littérature truffée de citations, d'allusions cachées et de références historiques, usait d'une métalangue érudite absolument impénétrable à un autre public que celui d'une petite caste de connaisseurs. Mais sous l'influence du bouddhisme et des « prêches au vulgaire », grâce aussi au développement de la société urbaine, apparaît à côté de la littérature savante une littérature en langue vulgaire, qui s'est constituée à la faveur des spectacles de bateleurs et de conteurs professionnels, avant d'être couchée par écrit par des lettrés. On a cru trouver dans cette genèse historique la raison de la structure formelle des romans et des
Les romans chinois pourraient alors se comprendre comme la translation de la sphère de l'absolu dans celle de la temporalité mondaine qui se dilue dans sa propre inanité. D'une certaine façon, ils seraient le calque des théogonies taoïstes qui considèrent que le monde sensible n'est que la transcription, maladroite et infidèle, des signes d'écritures primordiaux apparus à l'origine des temps et qui contiennent dans leur entier tous les événements, tous les dieux, tous les mondes et tous les livres passés, présents et à venir, et ce, de toute éternité.
L'opéra comme art total
On ne saurait brosser un panorama général de la littérature chinoise, même succinct, sans dire un mot du théâtre chinois. Cet art tard venu – il apparaît seulement sous les Yuan – et à l'origine obscure et controversée, mais probablement indienne, était encore jusqu'à une date récente le plus populaire et le plus prisé de la grande majorité des Chinois, car il permettait à des analphabètes de s'imprégner d'histoire et de culture. L'opéra chinois plus encore peut-être que son homologue occidental réussit la synthèse de tous les arts. Il a emprunté la chorégraphie aux antiques ballets de cour et les mouvements acrobatiques aux saltimbanques. Le théâtre d'ombres et les marionnettes lui ont apporté la stylisation gestuelle et les livrets des conteurs leurs répertoires de thèmes et d'intrigues. La poésie et la musique sont présentes dans les passages chantés ; enfin la religion a imposé la conception chamanique d'un acteur possédé par son personnage, lequel lui-même ne s'appartient pas mais appartient à son destin. Marqué par une évolution complexe, divisé en genres et sous-genres et traversé par une myriade de traditions régionales, le théâtre forme un monde à part riche et coloré où tout est esthétisé, stylisé et épuré au plus haut point, en sorte qu'il n'y a pas une parole qui ne soit chant pas un geste qui ne soit danse.
Pour les Chinois, l'Empire du Milieu était l'Univers, tianxia : « toute la terre sous le Ciel ». La littérature était l'expression de cette totalité organique et vivante. Lorsqu'à l'issue de sa confrontation avec la civilisation occidentale, toutes leurs institutions volent en éclats et que les fils du Céleste Empire découvrent avec effroi qu'ils ne sont pas le Monde mais simplement un monde, la littérature entre en crise. Elle perd sa raison d'être puisque l'univers qu'elle prétendait reproduire cesse d'être ce qui le fonde comme univers à savoir la totalité. Depuis l'orée du XXe siècle la littérature chinoise est à la recherche d'elle-même. Il semble qu'elle ne se soit pas encore vraiment trouvée.
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Les fonctionnaires divins. Politique, despotisme et mystique en Chine ancienne Jean Levi Seuil, Paris, 1989 |
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Le Grand Empereur et ses automates Jean Levi Albin Michel, Paris, 1989 |
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L'Ecriture poétique chinoise. Suivi d'une anthologie des poèmes des Tang François Cheng Points-Essais Le Seuil, Paris, 1996 |
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Le rêve de Confucius Jean Levi Espaces libres Albin Michel, Paris, 2002 |
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La Chine romanesque Jean Levi Le Seuil, Paris, 1998 |
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Confucius Jean Levi Spiritualités vivantes Albin Michel, Paris, 2003 |
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Le Rêve dans le pavillon rouge Cao Xueqin, traduction de Li Tche-houa La Pléiade Gallimard, Paris, 1981 |
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Histoire de la littérature chinoise Jacques Pimpaneau Philippe Picquier, Arles, 1998 |
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Au bord de l'eau (tome 1 contenant les chapitres 1 à 46) Luo Guan-zhong et Shi Nai-an (traduction de Jacques Dars) Bibliothèque de la Pléiade Gallimard, Paris, 1978 |
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Au bord de l'eau (tome 2, chapitres 47 à 92) Luo Guan-zhong et Shi Nai-an(traduction de Jacques Dars) Bibliothèque de la Pléiade Gallimard, Paris, 1978 |
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Les Trois royaumes Kouan-Tchong Louo et Nghiêm Toan. Traduction de Louis Ricaud Aspects de l'Asie Flammarion, Paris, 1987 - 2001 |
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Récits d'une vie fugitive Shen Fu. Traduction de Jacques Reclus Mémoires d'un lettré pauvre Connaissance de l'Orient Gallimard, Paris, 1986 |
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Contes étranges du cabinet leao Pu Songling Traduction de L. Laloy Picquier Poche Philippe Picquier, 1998 |
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Le Voleur de poèmes Traduction de Claude Roy Chine Mercure de France, Paris, 1992 |
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Anthologie de la poésie chinoise classique Collectif sous la direction de Paul Demieville Poesie Gallimard, Paris, 1982 |
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La littérature chinoise ancienne et classique André Lévy Que sais-je ? PUF, Paris, 1991 |
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Études sur le conte et le roman chinois André Lévy EFEO, Paris, 1971 |
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L'Opéra de Pékin Claude Roy Cercle d'Art, Paris, 1953 |