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Épire-Corfou : d'Achille à Ali Pacha
Pierre Cabanes
Professeur honoraire de l’université Paris X Nanterre.
Fondateur de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie

 Le Nord-Ouest est un petit monde à part dans l'ensemble grec, presque isolé, du fait de son éloignement par rapport à Athènes – plus de quatre cents kilomètres –, de son entrée tardive dans la Grèce indépendante et de conditions naturelles – relief, climat, végétation – qui donnent au visiteur le sentiment de traverser une autre Grèce que celle de l'Égée. C'est cette originalité qu'a voulu mettre en valeur Pierre Cabanes.

Des liens historiques avec la Grèce fort anciens

Dodone apparaît déjà dans l'Iliade, tandis que la dynastie des Éacides qui règne en Épire remonte à Achille, mais aussi à l'antique Troie par Andromaque, mère de Molossos, selon Euripide.

L'originalité de l'Épire frappe d'abord par la beauté de ses paysages : hautes falaises calcaires du Tymphée, gorges profondes du Vikos, vastes forêts de chênes, puis de conifères, en suivant la route de Joannina à Metsovo, vallée humide où se niche le sanctuaire de Zeus dodonéen. Dans l'Antiquité, déjà, elle passe pour peuplée de Barbares selon Thucydide, même si l'un des candidats à la main d'Agaristè, fille de Clisthène de Sicyone, qui ont été sélectionnés parmi les meilleurs des Grecs, porte pour nom Molosse.

C'est en Épire que l'Odyssée place l'oracle des morts, au-delà du monde des vivants, dans la vallée de l'Achéron, dont le nom correspond à celui du fleuve des Enfers.

Sur ses côtes, les Corinthiens viennent fonder des colonies à Corfou, la Corcyre antique, et à Ambracie, l'actuelle Arta.

Plus tard, Corfou et l'Épire sont les premières terres grecques abordées par les Romains : Corcyre se place sous la protection de Rome dès 229 pour échapper aux Illyriens ; Ambracie est le port de débarquement des armées de Paul Émile en guerre contre le roi macédonien Persée (172-168). Cette ouverture vers l'Occident a particulièrement marqué toute l'histoire de Corfou, qui est très tournée vers l'Italie, vers Venise, et qui échappe ainsi à l'envahisseur turc en passant sous la protection de Napoléon, puis de l'Angleterre avant de rejoindre le royaume de Grèce en 1864. En revanche, l'Épire, qui a connu une présence ottomane prolongée jusqu'à la première guerre balkanique, n'est rattachée à la Grèce qu'à la fin de 1912.

Cette région a particulièrement souffert de la guerre civile qui s'est prolongée jusqu'en 1949 et qui opposait royalistes et communistes.

Quand coexistaient deux types d'organisation politique

Les fondations corinthiennes, Corcyre et Ambracie, sont des cités organisées sur le même système que leur métropole, tandis que le continent est le domaine de l'ethnos, dirigé le plus souvent par un roi à la tête de chaque peuple : Chaones, Thesprôtes et Molosses sont les trois ethnè les plus importants en Épire ; ils s'unissent progressivement pour ne plus former qu'un État sous la dynastie éacide des Molosses au début du IIIe siècle avant J.-C.

Aujourd'hui, si la Chaonie correspond à l'Albanie méridionale, avec les grandes villes antiques de Phoiniké et d'Antigoneia et le sanctuaire de Bouthrôtos, Molossie et Thesprôtie constituent l'Épire grecque. Dans les trois ensembles, des villes se sont développées à partir du IVe siècle avant J.-C., mais elles sont restées au sein de l'ethnos, sans se constituer en États indépendants comme les poleis, les cités-États, de la Grèce égéenne : c'est le cas en Chaonie avec Phoiniké et Antigoneia, c'est vrai aussi en Thesprôtie avec la ville de Gitana, et en Molossie avec les villes mentionnées par Tite-Live : Passaron, au nord-ouest du bassin de Joannina, Tekmon – à Kastritsa, au sud du lac de Joannina – Phylakè, qui n'est pas encore localisée, et Orrhaon (Ammotopos). La région du sud-ouest de l'Épire a une organisation différente, du fait de la colonisation venue d'Élide, dans le Péloponnèse, avec les villes de Pandosia, Bouchétion, Élatrée et Batia, tandis que la Cassopie se groupe autour de la ville de Cassopé.

Le règne brillant de Pyrrhos (297-272)

On aurait tort de n'en retenir que les victoires à la Pyrrhus, suivant l'expression inexacte de Tite-Live. Peu après Alexandre le Grand, il tente de sauver l'hellénisme occidental en Grande Grèce et en Sicile, en intervenant en Italie du Sud et en Sicile (280-274), et lutte victorieusement contre Rome dont les habitants tremblent de voir au loin les fumées du camp de Pyrrhos. Parallèlement, il s'empare de la Macédoine et porte la guerre jusque devant Sparte. Sa mort marque la fin de l'indépendance des cités grecques en Italie du Sud : Tarente se livre aux Romains dès 272. C'est dans cette période (deuxième moitié du IVe siècle et première moitié du IIIe siècle) que l'urbanisation s'accélère en Épire : les sites de Gitana, Kastritsa, Ammotopos et Cassopé sont particulièrement intéressants à visiter, du fait de la conservation de leurs remparts, des édifices publics – pensons notamment au théâtre de Gitana et de Cassopé –, des maisons remarquablement conservées à Ammotopos sur une grande hauteur et de l'urbanisme à Cassopé.

Les villes coloniales, Corcyre et Ambracie, sont aujourd'hui plus difficiles à découvrir, en raison de la permanence de l'habitat jusqu'à nos jours sur le même site ; cependant, les fouilles effectuées dans la ville d'Arta, sur le site même d'Ambracie, ont donné des résultats intéressants qui permettent de reconstituer le plan de la ville antique, dont les murs sont visibles notamment au pied de la forteresse médiévale. Il ne reste rien du palais de Pyrrhos, qui a été pillé par les Romains en 189 avant J.-C.

Le sanctuaire de Dodone est particulièrement intéressant, par son cadre naturel admirable et par son ensemble monumental : théâtre, salle du conseil, maison sacrée, basilique paléochrétienne. L'oracle de Zeus a fourni en grande quantité aux archéologues les lamelles de plomb sur lesquelles les pèlerins gravaient la question qu'ils souhaitaient poser au dieu ; aucun autre sanctuaire oraculaire ne possède un tel matériel, sans doute parce que les questions étaient écrites sur un support putrescible : on connaît par là beaucoup mieux la vie religieuse des visiteurs de Dodone ; force est de constater que leurs interrogations concernent surtout la vie quotidienne de chacun : vie familiale, santé, voyages, activités professionnelles, jamais de grands problèmes métaphysiques.

Nikopolis, une autre page de l'histoire épirote

Elle constitue la plus vaste fondation augustéenne de la partie grecque de l'empire. Vainqueur de Marc Antoine et de Cléopâtre en 31 à Actium, c'est-à-dire à l'entrée du golfe d'Arta, Octave tient à commémorer ce succès par la fondation de la Ville de la victoire ; un monument orné des proues de navires pris à l'ennemi est édifié à l'emplacement même où se tenait le futur Auguste pendant la bataille navale ; une vaste enceinte, bien conservée, entoure la ville antique qui possède son théâtre, son odéon, son stade. De plus, la cité, même réduite en superficie, continue à être habitée à l'époque byzantine et voit s'édifier dans ses murs au moins quatre basiliques, du Ve au VIIe siècle, ornées de belles mosaïques. Ce site très étendu n'a encore livré qu'une faible partie de ses richesses archéologiques.

Si, pour peupler sa ville neuve, Auguste a contraint la population d'une vaste région à quitter villes et villages pour s'établir à Nikopolis, après les invasions barbares – Goths, Avars et Slaves – la vie semble reprendre, comme en témoignent les édifices religieux qui constituent le deuxième centre d'intérêt d'Arta : l'église de la Panaghia Parigoritissa, la Vierge consolatrice, construite à la fin du XIIIe siècle avec des éléments antiques arrachés à l'antique Ambracie et peut-être à Nikopolis, présente une architecture originale, avec une belle mosaïque du Christ Pantocrator dans la coupole ; l'église de Saint-Basile, du XIVe siècle, est décorée, à l'extérieur, de carreaux de faïence émaillée et de briques ; celle de Sainte-Théodora réutilise des chapiteaux paléochrétiens du Ve siècle.

De Joannina aux Météores

L'île de Joannina abrite plusieurs monastères, dont les fresques, généralement guère plus anciennes que le XVIe siècle, sont intéressantes par ce qu'elles révèlent de l'enseignement transmis clandestinement au peuple orthodoxe durant l'occupation ottomane ; il est étonnant de voir par exemple, dans le narthex de l'église du monastère d'Haghios Nikolaos Spanos, les sages de l'Antiquité figurer parmi les précurseurs du Christ – Platon, Aristote, Solon, Plutarque, Thucydide… Le monastère de Saint-Panteleimon est le lieu de la mort d'Ali Pacha en 1822, vaincu par le sultan après avoir tenté de se doter d'une principauté indépendante de la Sublime Porte.

Metsovo marque la porte orientale de l'Épire sur la crête du Pinde, dans une région longtemps peuplée de pasteurs transhumants, les Valaques. En pénétrant en Thessalie, les monastères des Météores, bâtis au XIVe siècle sur d'étonnants rochers de grès et de conglomérats plantés comme des menhirs, sont admirables par leur situation et par leur décor : le monastère du Grand Météore conserve de belles fresques dans l'église de la Transfiguration ; le couvent de Varlam est plus récent (1517) et possède lui aussi de remarquables fresques ; celui d'Haghios Stéphanos, du XIVe siècle, garde une belle iconostase sculptée.

De Corfou aux Météores, d'Achille à Ali Pacha, ce circuit à travers l'Épire révèle une Grèce plus verdoyante, aux paysages inoubliables, dépositaire d'un patrimoine archéologique original et d'une grande richesse historique. Comme la Macédoine à l'est, l'Épire marque la transition entre la Grèce égéenne et les pays balkaniques qui la bordent au nord, en empruntant à l'une sa civilisation et en développant comme ses voisins du Nord un genre de vie particulier, fondé davantage sur la vie pastorale, sur les grands espaces.

Pierre Cabanes
Décembre 1998
 
Bibliographie
Voyage de la Grèce Voyage de la Grèce
F. C. H. L. Pouqueville
F. Didot, 2ème édition, 1826
6 volumes
Pyrrhos Pyrrhos
Pierre Lévêque
De Boccard, Paris, 1957

Kerkyra, from Nausicaa to Europe Kerkyra, from Nausicaa to Europe
Calliope Preka-Alexandri
Adam Editions, Athénes, 1994

Epirus. 4000 Years of greek History and Civilization Epirus. 4000 Years of greek History and Civilization

Ekdotike Athenon, Athens, 1997

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