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Enver Hodja maître de l'Albanie
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)
28 novembre 1944, la seconde guerre mondiale entre dans sa dernière phase. Les alliés occidentaux piétinent encore sur le chemin de Berlin ; les Soviétiques de Staline volent de victoire en victoire, occupent la Roumanie et la Bulgarie ; les partisans de Tito, en Yougoslavie, viennent de faire leur jonction avec l'Armée rouge ; Churchill, Eden et Staline viennent de se rencontrer à Moscou pour préparer le sommet de Yalta et déterminer leurs sphères d'influence respectives. Le 28 novembre 1948, les partisans albanais libèrent Tirana et proclament un « Gouvernement démocratique d'Albanie ». À leur tête se trouvait le colonel général Enver Hodja. Aujourd'hui, après quinze ans de libéralisation progressive et de marche prudente vers la démocratie, on peut s'interroger sur le personnage d'Enver Hodja : Qui était-il ? Que voulait-il ?

Une éducation française

Enver Hodja, dont le nom peut aussi s'orthographier « Hoxha », est né en 1908 à Gjiro Kastro, la grande ville à demi hellénique du sud du pays, dans une famille de la bourgeoisie commerçante musulmane. Jamais il ne renia ses origines comme l'attestait encore naguère la belle bâtisse du musée dédié au dictateur.

En 1916, l'armée d'Orient qui s'était illustrée sur le front de Salonique avait fondé un lycée français à Korça, où le jeune Enver fit ses premières études. Il reçut une bourse du gouvernement présidé par le roi Zog et put ainsi partir en France étudier les sciences naturelles à l'université de Montpellier. Il ne semble pas avoir été un étudiant très assidu, n'ayant passé aucun examen. On retrouve ensuite sa trace à Paris où il écrivit quelques articles pour le journal communiste L'Humanité. C'est à ce moment qu'il fit la découverte du marxisme, qui allait se révéler fondamentale pour lui. De 1934 à 1936, il trouva un poste de secrétaire au consulat général d'Albanie à Bruxelles.

Il revint en Albanie en 1936 et fut nommé professeur de français au lycée de Korça. Il y rencontra un groupe de communistes constitué au début des années trente et en devint un membre actif.


L'invasion de l'Albanie et la résistance

 En 1939, l'Italie mussolinienne envahit l'Albanie pour l'associer dans une « union personnelle » qui n'était en fait qu'une annexion déguisée. Enver Hodja refusa alors d'adhérer au nouveau parti fasciste albanais et fut congédié. Il se rendit alors à Tirana où il tint un débit de tabac tout en continuant clandestinement sa propagande.

Lors de la défaite de Mussolini dans son attaque contre la Grèce de Metaxas en octobre 1940, les quelques communistes albanais se mobilisèrent. Ils y furent poussés par les dirigeants du Parti communiste yougoslave dont le secrétaire général était Tito. Le 8 novembre 1941, une quinzaine de militants des trois groupes communistes de Korça, Shkodra et Tirana se réunirent à Tirana. En présence de deux envoyés de Tito, ils décidèrent de fusionner pour former le Parti communiste d'Albanie avec un programme marxiste-léniniste et de se rattacher à la ligue antifasciste de la IIIe Internationale. Ils formèrent en même temps un comité central dont le secrétaire général fut Enver Hodja. C'était le plus instruit et il apparut comme un fédérateur possible face à des militants dont l'adhésion à la IIIe Internationale était hésitante et menacée par l'attirance pour le trotskisme. D'emblée, les communistes albanais, à l'exemple des Partisans yougoslaves, se lancèrent dans le combat contre les occupants, contrairement à un autre mouvement de résistance, le Balli Kombëtar ou « Front national » qui, hésitant sur la fidélité à vouer au roi Zog, se tournait plus vers les intrigues politiques que vers le combat.

En septembre 1943, les Allemands succédèrent aux Italiens et occupaient à leur tour l'Albanie. Le mouvement du Balli Kombëtar accepta de collaborer avec eux. L'Armée nationale de libération, dont Enver Hodja était commissaire politique, restait la seule force de résistance active.


La victoire des partisans

En novembre 1944, tandis que le régime national-socialiste s'effondrait, l'armée d'Enver Hodja entrait seule à Tirana : la victoire des partisans était sans partage. Mais cette victoire avait été acquise en partie grâce à l'appui des forces de Tito dont l'ombre restait très présente. Or le maréchal yougoslave considérait l'Albanie comme une septième république potentielle de la fédération qu'il construisait.

Dès la libération, Enver Hodja avait pris la charge de Premier ministre, qu'il cumula dès 1946 avec le poste de ministre des Affaires étrangères.

En juin 1948 se tint à Belgrade un grand congrès du Kominform qui déboucha sur la rupture entre Staline et Tito. Désormais la Yougoslavie allait devenir chef de file des pays communistes non alignés. L'Albanie rompit alors avec son voisin yougoslave ; Enver Hodja fit même exécuter immédiatement Koci Xoxe, un ami proche de Tito et héros de la résistance. L'Albanie allait donc, jusqu'en 1960, rester parfaitement fidèle à Staline dont les statues ornèrent les places de tous les villages. En 1956, Enver Hodja suivit également Khrouchtchev malgré sa réconciliation avec Tito et sa condamnation des « crimes » de Staline. Mais progressivement, au cours des « Conférences des Partis communistes », de 1957 à 1960, on vit se multiplier les querelles, Hodja attaquer violemment et ouvertement les maîtres du Kremlin et défendre les thèses de Mao.


Le maoïsme albanais 1961 – 1977

Ce fut la troisième étape de la politique albanaise : l'orientation vers Pékin. La lune de miel fut de courte durée. Dès 1972, le voyage en Chine du président américain Nixon allait jeter quelques ombres sur les relations entre Pékin et Tirana. Après l'impérialisme américain et le révisionnisme russe, Enver Hodja dénonçait « l'opportunisme chinois ». Moins de deux ans après la mort de Mao Tse Toung, la rupture était consommée et aboutissait en juillet 1978 au départ des cinq cent treize experts chinois résidant en Albanie, tandis qu'au même moment, cent quatre techniciens et étudiants albanais s'envolaient de Pékin aux cris de « Vive le camarade Enver Hodja ».


L'isolement politique 1978 – 1985

Abandonnée par la Chine, brouillée avec l'URSS, condamnée par Belgrade, tenue à l'écart par la plupart des pays capitalistes, l'Albanie apparaissait très seule derrière son dictateur vieillissant : seule la France avait maintenu des relations diplomatiques avec l'ancien professeur de français. Les dernières années furent marquées par un durcissement général : Hodja malade mais secondé par son épouse Nexhmije, maîtresse de l'idéologie, laissa son entourage se débarrasser de Mehmet Shehu, l'ancien héros de la guerre de libération qui avait été pendant trente ans le Premier ministre inamovible. L'Albanie voulut alors se présenter comme un nouveau modèle de république socialiste. Craignant une attaque de l'un de ses voisins, Hodja fit construire tout au long des frontières des milliers de petits fortins pour y placer des armes automatiques. Et tandis que le « maître à penser », enfermé dans son bureau, multipliait la publication d'ouvrages autobiographiques, la maladie progressait malgré les efforts d'un médecin français. La mort frappa Enver Hodja le 12 avril 1985. Il eut droit à des funérailles grandioses.


Le bilan

Le bilan de ces quarante années de dictature est tragique. Sur le plan économique, on peut noter un développement non négligeable de l'industrie, l'achèvement de l'électrification, la construction de la première voie ferrée et son rattachement au réseau européen. Mais sur le plan de la vie quotidienne, les cartes de rationnement ne disparurent, partiellement, qu'en 1957 et les Albanais ressentirent le sentiment d'être étouffés par l'omniprésence de l'État et du Parti communiste. Le système politique était des plus pesants. Chaque changement d'orientation était suivi d'une épuration – souvent sanglante – de dirigeants du Parti. Toute critique était sévèrement réprimée. La doctrine marxiste définie par Enver Hodja régissait tous les domaines de la pensée et de l'art. La religion était interdite et les membres des clergés, musulman, orthodoxe ou catholique, durent cesser toute activité sous peine d'emprisonnement. Un symbole : Tirana était une ville sans automobile, dont la possession était interdite sauf pour les voitures officielles. Le tout aboutissant à la paranoïa morbide d'un homme enfermé dans son système. Triste Albanie !

Georges Castellan
Juillet 2002
 
Bibliographie
Histoire de l'Albanie et des Albanais Histoire de l'Albanie et des Albanais
Georges Castellan
Arméline, Crozon, 2002

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