Les Russes sont entrés tardivement dans l'histoire. Il faut attendre la seconde moitié du IXe siècle pour que soit évoqué le prince Rjurik qui donnera son nom à la première dynastie des princes russes, les Rjurikides, qui régneront de 862 à 1598. Suit alors le « Temps des troubles » (1598-1604) qui s'achève par l'élection de Michel Romanov, le fondateur de la dynastie du même nom qui gouverne la Russie jusqu'au 17 juillet 1918. Ainsi l'histoire russe n'a connu que deux dynasties régnantes dont les souverains ont porté successivement les titres de prince, grand-prince, tsar et empereur.
Le knjaz, prince païen puis chrétien
Pour la période glorieuse de l'histoire russe médiévale prémongole, de 862 à 1054, le seul titre porté par les princes russes est celui de prince ou knjaz. Ce titre est d'ailleurs reconnu par les empereurs de Constantinople qui le traduisent par archonte. En fait, le prince détient un pouvoir de facto, en grec une arkhè. Les empereurs de Constantinople se bornent à reconnaître le pouvoir régnant à Kiev, se refusant à lui donner un caractère aulique spécifique. D'ailleurs, le prince, païen, est tout à la fois le chef politique et le chef religieux de la tribu. Cette logique poussera Vladimir à tenter d'unifier les tribus slaves autour du dieu païen Perun dont il fait son dieu tutélaire.
L'échec de cette tentative d'unification autour du paganisme et le baptême du prince Vladimir en 988/989 changent la donne. Désormais les Russes font partie de la communauté des États chrétiens que préside l'empereur de Constantinople. Pourtant les princes de Kiev conservent leur titulature princière et ne semblent pas attachés à en changer. On ne trouve pas chez eux de tentatives d'usurper la titulature impériale comme chez les Bulgares ou les Serbes. Seul le prince Jaroslav le Sage, dont la fille, Anne, épouse le roi de France Henry Ier en 1049, est tenté de valider son pouvoir par un titre souverain. Pour ne pas heurter les empereurs de Constantinople et surtout pour éviter d'être exclu de la communauté des États chrétiens, son métropolite, Hilarion, lui propose le titre de kagan, titre souverain laissé vacant par la disparition de l'État khazar. Cette titulature nouvelle qui ménage les susceptibilités impériales et confère à son détenteur un pouvoir d'auctoritas, ne parvint cependant pas à s'imposer. Les princes russes conservent leur titre initial de knjaz. Pourtant sur les graffiti de Sainte-Sophie de Kiev nous rencontrons le titre de tsar appliqué à Vladimir ! Dans ce cas, le titre de tsar est toujours attribué à un prince mort, alors considéré comme « empereur dans les cieux ».
Le grand-prince, logntemps vassal du khan mongol
Il faut attendre le morcellement féodal de l'État unitaire et centralisé de Kiev, entériné par les princes russes réunis au congrès de Ljubeč, en 1097, pour voir apparaître le titre de grand-prince reconnu au prince de Kiev, puis avec le transfert de la résidence de la chaire métropolitaine de Kiev à Vladimir en 1199, au prince de Vladimir.
Le titre grand-princier confère à son titulaire la reconnaissance d'un pouvoir d'auctoritas sur les autres princes et suscite de nombreuses jalousies et conflits qui poussent à l'usurpation de ce titre. Il faut cependant attendre la mise en place du joug mongol, après la prise de Kiev le 6 décembre 1240, pour voir ce titre prendre une valeur particulière. Tout d'abord, l'attribution de ce dernier est désormais le monopole du khan mongol de Karakorum qui le concède à un prince russe par une charte, un jarlyk, qu'il faut aller chercher dans la lointaine capitale mongole. C'est d'ailleurs au retour de ce long voyage qu'en 1263 meurt le prince Alexandre Nevskij. En conséquence, les princes russes qui portent ce titre sont en premier lieu les représentants du khan mongol au sein de l'empire mongol. Ils reçoivent en même temps le privilège de lever l'impôt, la dan', dont ils assurent le versement au khan. Alexandre Nevskij, grand-prince de Vladimir de 1252 à 1263 a parfaitement tenu ce rôle.
Naturellement, les khans mongols ont su jouer des rivalités des princes russes pour les diviser et générer de terribles affrontements notamment, au XVe siècle, entre les princes des maisons de Moscou et de Tver' pour la possession du titre grand-princier.
Le tsar : un titre politique, militaire et religieux
Avec la chute de Constantinople en 1453 et la disparition du dernier empereur romain, l'Église orthodoxe est privée de son guide temporel. Or, pour les théologiens orthodoxes, il est constant d'affirmer que l'harmonie ici-bas résulte de la symphonie qui doit prévaloir entre le patriarche et l'empereur. Les milieux ecclésiastiques russes vont donc tout mettre en œuvre pour amener les grands-princes de Moscou à prendre le titre de tsar laissé vacant depuis 1453 et assumer la continuité de la communauté des peuples orthodoxes passés pour la majeure part d'entre eux sous la tutelle des Turcs ottomans. La pression des milieux ecclésiastiques russes sur les grands-princes de Moscou est particulièrement visible dans la célèbre épître du moine Philothée, du monastère Eléazar de Pskov écrite probablement entre 1515 et 1521 et adressée au grand-prince de Moscou Vassilij III, dans laquelle il explicite la théorie de la troisième Rome.
« À celui qui a été établi par la très haute, toute puissante et suprême main de Dieu par qui les rois règnent, les grands sont grands et les puissants disent le droit : à toi, souverain Grand-prince resplendissant, tsar chrétien orthodoxe, seigneur de tous, à toi qui sièges sur le grand trône, à toi, régent des saints trônes divins de la sainte Église universelle et apostolique, Église de la Sainte-Mère-de-Dieu, de son Assomption vénérable et glorieuse, Église qui a répandu la lumière à la place des Églises de Rome et de Constantinople…
« Il convient, Tsar, que tu maintiennes le royaume dans la crainte de Dieu…
« Écoute et souviens-toi, Tsar très pieux, que tous les royaumes chrétiens se sont réunis dans ton royaume, que deux Romes sont tombées, mais que la troisième est debout et qu'il ne saurait y en avoir une quatrième : ton royaume chrétien ne sera par nul autre remplacé. »
Comme il est clairement explicité, le titre de tsar est étroitement lié à la fonction religieuse ; il appartient au tsar de conduire ici-bas le peuple chrétien vers la Jérusalem céleste dans la vision eschatologique de la troisième Rome.
L'aboutissement de cette pression des milieux ecclésiastiques est bien sûr le couronnement du jeune Ivan IV en 1547. Désormais sur le trône de Moscou règne un tsar qui, au-delà de sa fonction politique et militaire, assume aussi le destin du monde orthodoxe.
Empereur de toute la Russie
Cet ordonnancement du pouvoir est pourtant remis en cause par Pierre le Grand qui, après sa grande victoire de Poltava en 1709 sur Charles XII de Suède, se fait décerner par décret du Sénat et du Saint-Synode le titre d'empereur de toute la Russie. Par ce titre, Pierre le Grand veut privilégier l'aspect victorieux et conquérant du prince aux dépens du religieux. Désormais le titre d'empereur de toute la Russie est le seul titre qui figure dans les actes officiels de la chancellerie impériale russe. Néanmoins, pour le peuple russe, le tsar continue d'assumer le destin du peuple et de l'État russe jusqu'à l'abdication de Nicolas II et son meurtre le 17 juillet 1918. L'Église orthodoxe russe a récemment décidé d'assimiler aux « princes souffre-douleurs » Boris et Gleb (1), les membres de la famille impériale qui ont assumé leur destin jusque dans leur martyre.
(1) Boris et Gleb sont les fils du prince Vladimir (948-1015) à la mort duquel s'ouvre une féroce guerre civile au cours de laquelle deux de ses fils, Boris et Gleb, sont assassinés par des mercenaires envoyés par leur frère, probablement Jaroslav le Sage plus que celui qui est traditionnellement accusé du double meurtre, Svjatopolk le maudit. Leur entourage les ayant informés de la menace qui pesait sur eux, ils refusèrent néanmoins de s'enfuir et acceptèrent leur destin. C'est cette attitude qui leur confère le titre de princes « souffre-douleurs ».
|
Naissance de la chrétienté russe : La conversion du prince Vladimir de Kiev (988) et ses conséquences (XIe-XIIIe siècles) Vodoff Vladimir Fayard, Paris, 1988 |
|
La Russie médiévale Jean-Pierre Arrignon Guides civilisations Les Belles Lettres, Paris, 2003 |
|
Princes et principautés en Russie Vladimir Vodoff Variorum Reprints, Londres |
|
Autour du mythe de la Sainte Russie: christianisme, pouvoir et société chez les Slaves orientaux, Xè-XVIIè s. Vladimir Vodoff I.E.S, Paris, 2003 |