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Des Varègues aux Romanov
Wladimir Berelowitch
Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales Professeur à l'université de Genève

Au siècle dernier, Anatole Leroy-Beaulieu, auteur de La Russie des tsars et les Russes, s'interrogeait : « Comment comprendre un peuple qui cherche encore à se deviner lui-même, dont la marche saccadée et hésitante n'a point encore de but distinct, qui, selon l'un de ses proverbes, a quitté une rive et n'a point atteint l'autre ? » Wladimir Berelowitch tente de répondre à cette question en nous expliquant comment s'est façonné au cours des siècles ce pays immense, dont nous ne conservons trop souvent qu'une image stéréotypée, voire caricaturale.


Depuis le XVe siècle, période où la Moscovie commença à apparaître sur la scène politique européenne et où elle fut peu à peu découverte par les voyageurs, diplomates et savants occidentaux, ce pays n'a cessé de susciter des interrogations quasi métaphysiques sur son identité : la formation de la nation russe et la définition de son territoire, son mode de gouvernement, sa place entre l'Europe et l'Asie. Autant de questions qui, par-delà les empreintes idéologiques dont elles portent des traces évidentes, paraissent légitimes car elles s'appliquent à un pays qui, peut-être plus que beaucoup d'autres, s'est toujours cherché et continue de se chercher aujourd'hui.


La constitution de l'espace russe commence à proprement parler au IXe siècle. Du IIIe au VIIIe siècle, les tribus slaves, dont les langues appartiennent à la famille indo-européenne, peuplent peu à peu la moitié orientale du continent européen. Les Slaves orientaux – ceux qui, plus tard, se scinderont en Russes, Ukrainiens et Biélorusses – se concentrent surtout dans deux régions qui seront les foyers de leur futur État : celle de Novgorod, qui les met en contact avec les Normands et les populations baltes, et le bassin du Dniepr moyen, qui les place à proximité des axes commerciaux.


Un espace structuré par les Varègues


Dès le VIIIe, mais surtout au IXe siècle, ce peuple, venu de Scandinavie, prend le contrôle des axes fluviaux, à des fins commerciales et guerrières : c'est la fameuse « route des Varègues aux Grecs ». Sur le plan politique, les Varègues forment un État qui, bientôt, englobe l'ensemble de cette zone et dont la capitale devient Kiev.


L'État kiévien, ou Rus qui est le nom d'une tribu varègue, va s'étendre et prospérer jusqu'au XIe siècle. Les princes de Kiev instaurent des relations avantageuses avec Byzance et élargissent leur empire aux dépens de leurs voisins bulgares et khazars. En 988, sous le règne de Vladimir, ils se convertissent au christianisme ; la Rus se dote de l'alphabet cyrillique et s'ouvre à la civilisation byzantine, choix qui se renforcera encore après le Grand Schisme. Les souverains de Kiev prennent bientôt le titre de grands-princes, tandis que le nouvel État a tendance à s'émietter en apanages et que les tenants de ces territoires, leurs proches parents, se disputent le trône. Cette période, particulièrement les règnes de Vladimir (980-1015) et de Iaroslav le Sage (1019-1054), constitue l'apogée du royaume kiévien et reste une sorte d'âge d'or dans l'imaginaire des Russes.


Au XIIe siècle, Kiev entre dans une période de déclin. L'axe commercial qui relie la mer Baltique à la mer Noire est menacé par les nomades de la steppe à l'est et au sud-est qui, jusqu'au XVIe, voire au XVIIe siècle, demeurent les redoutables voisins et souvent ennemis des Russes. L'immensité des distances, dans un espace encore très peu peuplé, est aggravée par les dissensions internes. Certaines villes, notamment Novgorod, se constituent peu à peu en républiques commerçantes et désignent elles-mêmes leurs princes. Avant même l'invasion mongole, Kiev cesse pratiquement d'être la capitale de l'État après sa mise à sac par Andreï Bogolioubski, en 1169.


Le « joug mongol »


L'État kiévien achève de s'effondrer en 1237-1240, lorsque l'armée mongole de Batu submerge la Rus et détruit les principales villes, dont Kiev. Le « joug mongol » s'instaure et durera deux siècles et demi, marquant profondément l'histoire russe. Les Mongols prélèvent un tribut et contraignent le grand-prince à demander son investiture à la Horde d'or, tout en laissant aux populations soumises la liberté de culte et une très large autonomie. Mais la principale conséquence de la conquête est l'isolement des Russes, à présent coupés de l'Europe centrale et occidentale, voire de Byzance.


L'invasion mongole déplace la Rus vers le nord et le nord-est, tandis que la capitale devient Vladimir. Au nord, la république de Novgorod se défend avec succès contre l'expansion des chevaliers Porte-Glaive, que le prince Alexandre Nevski bat en 1242, et noue des liens commerciaux avec la Ligue hanséatique qui y ouvre un comptoir important. Enfin, aux XIIIe et XIVe siècles, la partie méridionale et occidentale de l'État finit par échoir à la Lituanie qui, sous le prince Gedymin (1316-1341), devient un nouvel et redoutable rival du grand-prince russe auquel elle dispute l'héritage kiévien. La Rus du nord-est atteint un équilibre politique et territorial fragile, sans cesse menacé par les luttes intestines parfois arbitrées par le suzerain mongol et reposant sur une sorte de féodalité princière.


Prédominance de Moscou


Aux XIVe et au XVe siècles, les princes de Moscou affirment de plus en plus leurs prétentions. Les grands-princes sont presque toujours d'origine moscovite et cette tendance devient quasi irrésistible depuis que le siège du métropolite de l'Église orthodoxe est transféré à Moscou, après être passé de Kiev à Vladimir. Les différentes principautés sont annexées une à une par Moscou, dont le prestige s'accroît après les premières victoires militaires contre les Mongols. Sous Ivan III dit le Grand (1462-1505), un État moscovite fort achève de se constituer. Le souverain adopte le titre de tsar de toute la Russie, prend Novgorod, puis Tver, soutenue par la Lituanie, et s'affranchit définitivement de la suzeraineté mongole.


Au XVIe siècle, et notamment sous le règne d'Ivan IV le Terrible (1533-1584), la Russie – le terme Rossia apparaît au début du XVIe siècle, mais celui de Rus demeure dans la titulature du souverain – entre dans une nouvelle phase d'expansion et de conquêtes. La prise de Kazan, principauté tatare gouvernée par un Gengiskhanide, prend l'importance symbolique d'une translatio imperii. La guerre de Livonie vise à assurer à la Russie l'accès aux axes commerciaux de la Baltique et à ancrer le nouvel État sur l'échiquier européen. Cette longue guerre, qui met la Russie aux prises avec la Pologne et la Suède, se solde par un échec total, de même que les tentatives de modernisation lancées par Ivan le Terrible, qui sombrent dans la répression sanglante et la folie.


L'héritage d'Ivan IV


Toute convulsionnaire qu'ait été cette période, elle détermine les grandes tendances de l'histoire russe postérieure. C'est sous ce règne que se constitue un ensemble d'idées officielles conférant au souverain – « autocrate » – une puissance absolue et reposant sur une « Troisième Rome » gagne le sommet de l'État, et le tsar imite les rituels de couronnement byzantins. Désormais la monarchie russe sera autocratique et centralisatrice ou ne sera pas. D'autre part, c'est sous ce règne que commence un fort courant de colonisation de toute la plaine eurasiatique, qui pousse ses avant-postes dans les steppes du Sud-Est aussi bien qu'en Sibérie, au-delà de l'Oural. La centralisation, écrira Leroy-Beaulieu, n'est pas tant « une chose politique que l'œuvre de la nature et du sol même. » Le système politico-social russe s'affermit à mesure que le territoire est investi : la classe des hommes de guerre (hommes de service) est chargée d'administrer le pays, elle est dotée de terres et de paysans qui sont peu à peu asservis.


L'avènement des Romanov


Une grave crise du début du XVIIe siècle met à l'épreuve l'existence de l'État russe et restera dans la mémoire. Ce « temps des Troubles », comme on l'appelle alors, a pour cause première l'extinction de la dynastie des Rurikides, qui mène à la guerre civile, à la désagrégation de l'État et à l'occupation du pays par la Pologne et la Suède. La fin de cet épisode conduit à un raffermissement de l'autocratie qui prendra des formes plus stables et ritualisées : une armée se lève dans les provinces à l'appel de l'Église et libère le pays, à la suite de quoi un nouveau tsar est élu, Michel Romanov, dont la dynastie régnera jusqu'en 1917. Au XVIIe siècle, la Moscovie poursuit prudemment son expansion : colonisation de la Sibérie et des steppes, partage de l'Ukraine avec la Pologne à la suite du grand soulèvement des Cosaques en 1648.


Si la colonisation des immenses territoires sibériens apporte à la Russie une réserve d'espaces et aussi, mais bien tard, de richesses, l'annexion de l'Ukraine orientale accélère une évolution qui ne fera que s'amplifier jusqu'au règne de Pierre le Grand et qui ouvre la Russie aux influences culturelles occidentales. Ouverture difficile, qui ne touche au début que les marges de l'élite laïque et une partie du haut clergé ukrainien, mais dont l'importance au moins symbolique place le pays dans un état de déséquilibre permanent, dès lors que sa modernisation, voulue par les souverains, le place en situation d'infériorité vis-à-vis de l'Europe occidentale. Celle-ci apparaît aux yeux de beaucoup comme une menace mortelle pour la religion et l'identité – ce qui est presque synonyme – des Russes. Le schisme de l'Église en 1667 est probablement un des signes les plus graves de cette cassure.


Pierre le Grand ou l'occidentalisation


Le règne de Pierre le Grand (1682-1725) précipite cette évolution. Sous son règne, l'élite de la Russie change d'aspect physique, de costume, de comportement. La capitale de l'État devient en 1713 une nouvelle ville, le port de Saint-Pétersbourg, situé à l'extrême nord-ouest du pays, et fondé en 1703. Le tsar lui-même change de titre, puisqu'il devient imperator, et Père de la patrie, à l'imitation des empereurs romains. L'État russe prétend désormais se modeler sur les Occidentaux : armée régulière, fiscalité, administration, gestion des villes et du commerce, manufactures, académie des Sciences, tout y passe, avec un bonheur inégal, mais avec ce résultat que l'ancienne Moscovie se réfugie dans les chaumières paysannes, laissant les élites s'européaniser. Cette entreprise de réformes révolutionnaires, qui a peu d'équivalents dans l'histoire, se double d'une nouvelle et forte poussée impériale, cette fois sous une forme résolument militaire. La guerre du Nord, qui dure de 1700 à 1721 et met la Russie aux prises avec la Suède, se solde par l'annexion d'une grande partie de l'ancienne Livonie sur le littoral baltique. Désormais, surtout depuis la bataille de Poltava (en 1709), la Russie est une puissance européenne.


La période dite « impériale » de l'histoire russe reste déterminée par les grandes tendances décrites ci-dessus. Au XVIIIe siècle, la puissance militaire et géopolitique russe est en expansion constante. L'annexion de la Crimée, au terme de plusieurs guerres contre l'Empire ottoman et la colonisation du littoral de la mer Noire, les premières poussées en Transcaucasie, des deux côtés de la chaîne du Caucase, enfin et surtout les trois partages de la Pologne (1772, 1793, 1795) conduisent la Russie au faîte de sa puissance, qui deviendra quasi hégémonique à la fin des guerres napoléoniennes (1812-1815). « Âge d'or » militaire qui est aussi celui de la noblesse, notamment sous le règne de Catherine II (1762-1796) et où, aux dépens d'une classe de paysans totalement asservie depuis le milieu du XVIIe siècle, la classe dirigeante du pays achève de s'européaniser.


Le XIXe siècle, ou une progressive dégradation


Cet empire immense, relativement tolérant et qui semblait engagé sur la voie d'une modération progressive, entre dans une crise larvée à partir du début de ce siècle, période qui marque aussi un certain tassement de son expansion en Europe et aux confins de l'Asie : après l'annexion de la Finlande, de la Bessarabie et de la Géorgie, c'est la longue et douloureuse conquête du Caucase qui commence. Celle de l'Asie centrale et de l'Extrême-Orient sibérien, sous Alexandre II, sera la dernière étape de cette phase d'expansion, qui s'apparente à celle des empires coloniaux européens. Les règnes successifs d'Alexandre Ier, de Nicolas Ier, d'Alexandre II, d'Alexandre III et de Nicolas II peuvent être décrits comme une succession de réformes et de regains de conservatisme, traversés de crises politiques et sociales. La question paysanne – le servage sera aboli en 1861 – et la réforme politique de l'autocratie – elle acceptera, du bout des lèvres, un parlement en 1905 – sont les deux principaux obstacles à la modernisation de la Russie. Dès le règne de Catherine, le spectre de la révolution sociale, c'est-à-dire paysanne (la terrible jacquerie de Pougatchev en 1773-1774) se double de la crainte d'une contagion libérale ou radicale venue d'Europe. La naissance des mouvements révolutionnaires, comme celui des « décembristes » en 1825, puis des groupes socialistes et populistes – certains terroristes – dans les années 1860-1880, enfin des partis politiques au tournant du XXe siècle, sont les principales étapes de cette histoire de la révolution russe qui, toute marginale qu'elle a été, prendra toute son importance rétrospective après les séismes de 1905 et de 1917, au cours desquels l'empire s'effondra.


L'histoire accidentée, discontinue, de la Russie a été fortement marquée par ses hésitations, toujours présentes de nos jours, entre l'Orient et l'Occident, entre l'Empire et la nation, entre le despotisme et le gouvernement modéré.

Wladimir Berelowitch
Mars 2011
 
Bibliographie
Histoire de la Russie : des origines à 1996 Histoire de la Russie : des origines à 1996
Nicholas Valentine Riasanovsky et André Berelowitch
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 1997

Comprendre l'ancien régime russe Comprendre l'ancien régime russe
Marc Raeff
L'Univers historique
Seuil, Paris, 1982

La Russie ancienne La Russie ancienne
Tamara Kondratieva
Que sais-je ?
PUF, Paris, 1998

Histoire de Saint-Pétersbourg Histoire de Saint-Pétersbourg
Wladimir Berelowitch et Olga Medvedkova
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1996

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