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Dante et Florence
Marina Marietti
Professeur émérite à l'université de Paris III-Sorbonne Nouvelle
 
 
 
 
Si au nom de Dante reste attaché pour nous celui de La Divine Comédie, il ne faut pas oublier quel rôle de premier plan fut celui du poète dans la vie politique de Florence. Exilé à Ravenne après la défaite des guelfes blancs dont il avait pris la tête, il fera de son œuvre non seulement un manifeste en faveur de l'autonomie du pouvoir temporel, celui de l'empereur, face au pouvoir spirituel trop souvent menacé par la corruption, mais aussi le lieu d'une expérience mystique, pour laquelle il invente un genre poétique nouveau, à la gloire de la langue florentine. Marina Marietti s'est attachée à montrer en quoi le Moyen Âge des cités italiennes concevait la vie de l'esprit comme un tout, ne dissociant en rien le politique du poétique.  

Lorsque Dante Alighieri naît au printemps 1265, Florence est une ville prospère et en plein développement démographique. Sa population compte désormais près de cent mille habitants, ce qui fait d'elle l'une des villes les plus peuplées de l'Occident. Quatre ponts enjambent l'Arno, contre un seul au siècle précédent, le « vieux pont » justement. L'enceinte construite dans le dernier quart du XIIe siècle autour de la vieille ville romaine est déjà insuffisante : une nouvelle enceinte enfermant une superficie cinq fois supérieure à la précédente sera construite à partir de 1284, en même temps que la cité s'enrichira de nouveaux monuments qui marquent tant l'évolution de ses institutions avec le palais du Podestat, l'actuel Bargello, le palais des Prieurs, l'actuel « vieux palais », que l'influence des ordres mendiants avec l'église franciscaine de Santa Croce et l'église dominicaine de Santa Maria Novella.


Hommes d'affaires et nobles familles

L'activité ancestrale qui avait été à l'origine de cette prospérité, à savoir l'importation, l'affinage et la revente des draps franco-flamands, les panni franceschi, et qui s'accompagnait du commerce d'autres denrées, s'était déjà doublée à cette époque d'une activité bancaire, destinée à s'épanouir dans les décennies à venir grâce à la frappe du florin en 1252, la première monnaie d'or de l'Occident chrétien. Les hommes d'affaires florentins sillonnent les routes qui relient leur fondaco aux grandes places du commerce, plus particulièrement à la France et à l'Angleterre où leur emprise financière est très grande. Ils dominent la politique florentine du haut de leur richesse et de l'éclat de leur nom : ils sont en effet le plus souvent issus de nobles et puissantes familles, qu'ils s'appellent Cavalcanti, comme le poète ami du jeune Dante, Portinari comme Béatrice, ou Bardi comme l'époux de celle-ci. Cette société aristocratique qui est aux commandes de la vie politique et économique citadine forme la toile de fond de la Vita Nova, le « petit livre » ou libello dans lequel, en poésie et en prose, Dante raconte son amour pour la belle Béatrice, morte en 1290. Il s'y affirme comme le plus original des poètes lyriques écrivant « en vulgaire », et même comme le créateur d'un nouveau style, qu'il appellera lui-même plus tard, au chant XXIV du Purgatoire, le dolce stil novo, le « doux style nouveau ».


L'épanouissement des arts

La poésie italienne, née en Sicile à la cour de Frédéric II, avec notamment Iacopo da Lentini, le créateur du sonnet, s'est désormais transplantée dans les cités du Nord : à Bologne, avec Guido Guinizzelli, l'un des maîtres de Dante, à Arezzo avec Guittone, à Lucca, avec Bonagiunta. Mais c'est à Florence, avec Guido Cavalcanti et Dante, qu'elle atteint, avant la fin du XIIIe siècle, ses plus éclatants résultats. De même, l'épanouissement des arts marque une avance sur les villes toscanes concurrentes : si Pise maintient sa primauté dans la sculpture, Florence est en tête dans l'architecture avec Arnolfo, et dans la peinture avec Cimabue et Giotto, auxquels Dante rend hommage dans son Purgatoire. À côté du chant religieux, on y pratique le chant camerale lié aux chansons d'amour qu'accompagne la harpe ou le luth : au pied de la montagne du Purgatoire, Dante, pèlerin de l'au-delà en quête de sa purification du péché, est encore sensible au chant de Casella, un ami chanteur mort depuis peu qui entonne, dans la solitude de l'aube, une de ses canzoni mise en musique par lui. Si, dans la corniche des orgueilleux, le narrateur, par la bouche du miniaturiste Oderisi de Gubbio, met en garde artistes et poètes contre le péché d'orgueil, il est manifestement fier d'appartenir à une cité qui a donné naissance aux meilleurs d'entre eux.


Dante, témoin critique…

Le développement de l'économie florentine, qui est à l'origine de cet épanouissement artistique, provoque cependant aussi des bouleversements dont Dante sera un témoin critique. Les bénéfices liés au commerce, réglementés pour que les gains soient proportionnés au risque et à l'effort du marchand, comme le voulait l'Église, pèseront de moins en moins lourd face à ceux que procure le prêt à intérêt, pratiqué parfois à des taux usuraires. Dante fustigera au chant XVI de l'Enfer cette activité « contre nature » qui corrompt la cité en chassant par des « gains rapides » tout esprit de courtoisie. C'est aussi l'occasion pour lui de fustiger la nouvelle classe dirigeante, la « gent nouvelle », ces nouveaux riches qui ont accédé au pouvoir grâce aux réformes de la fin du siècle : d'abord, en 1282, la création du collège des « prieurs », une magistrature chargée de mener la politique de la cité et réservée aux membres des Arts, les corporations de métier ; puis, dans les années 1293-95, l'établissement d'une liste de Grands auxquels il sera interdit de faire partie des instances dirigeantes de la cité, même s'ils sont depuis longtemps engagés dans le commerce et la banque. Les familles que le poète a côtoyées dans sa jeunesse sont pour la plupart inscrites sur cette liste.


…et engagé

Pourtant, après une période consacrée exclusivement à la poésie et aux études, Dante, dont la famille appartient à la petite noblesse, accepte de siéger dans les conseils et collèges citadins en s'inscrivant, sans pour autant exercer l'un des métiers correspondants, à l'Art des Médecins, Merciers et Apothicaires, comme les « assouplissements » des mesures anti-nobiliaires le permettent aux nobles qui ne sont pas classés parmi les Grands. Il est des « prieurs » pour le bimestre qui va du 15 juin au 15 août de l'année 1300. Une année à bien des égards cruciale dans sa vie et son œuvre. D'une part, elle marque le sommet de son engagement dans la vie de la cité, qui déterminera son exil, d'autre part, c'est l'année qu'il choisira comme date fictive du voyage dans l'au-delà dont il se fera le narrateur dans la Comédie.

La raison de ce choix tient cependant à un événement plus universel, qui a trait à la vie de l'Église : 1300 est la date du premier Jubilé romain, par lequel le pape Boniface VIII entendait marquer la suprématie à la fois spirituelle et temporelle de l'Église de Rome sur l'Occident chrétien. Fervent partisan du magistère de l'Église sur le plan spirituel, le poète associe son « voyage » vers le salut à cette marque d'universalité. Mais, déjà à l'époque de son engagement florentin, Dante réprouve les ambitions temporelles de la papauté, que celle-ci masquait en se mettant à la tête du parti guelfe. Le conflit qui oppose le parti guelfe, le parti de l'Église et des autonomies citadines, au parti gibelin, le parti de l'Empire et de son autorité sur les États italiens, traverse le XIIIe siècle tout entier. Les Alighieri étaient, par tradition familiale, guelfes ; mais, dans la scission qui s'est ouverte, justement en mai 1300, à l'intérieur du parti guelfe dominant, Dante choisit le camp des Blancs, plus intransigeants que les Noirs sur le principe de l'indépendance de la cité-État par rapport à tout pouvoir supérieur. Or justement Boniface VIII aspire à étendre son emprise sur Florence, clé de la Toscane et de la puissance bancaire. La participation du poète au gouvernement citadin l'entraîne à s'exposer, à afficher son hostilité à ce projet. Boniface VIII ne l'oubliera pas, lorsque, avec la complicité du frère du roi de France, Charles de Valois, il organisera la chute du parti des Blancs en 1301. Dante est ainsi contraint à un exil qui durera jusqu'à sa mort en 1321 à Ravenne.


Le pouvoir impérial face au pouvoir de l'argent

Les événements florentins resteront toujours ancrés dans sa mémoire et constitueront la matrice de sa réflexion politique et religieuse. C'est autour du personnage de l'empereur Henri VII, de son projet de rétablissement de l'autorité impériale en Italie et de sa tentative d'exécution dans les années 1310-1313, que se fixe cette réflexion, à l'époque vraisemblablement de la rédaction du traité sur la Monarchie et du chant central de la Comédie, le chant XVI du Purgatoire. Le pouvoir impérial protège la cité en garantissant la justice et la paix : toute exclusion de cette autorité ne peut qu'engendrer désordre et souffrance. L'optique municipale, encore très présente dans le premier cantique, L'Enfer, s'élargit dans les deux autres et surtout dans le troisième, à une vision universelle, celle d'une société chrétienne qui manque de guide et qui « vit mal ». À l'époque du Paradis, quand l'entreprise d'Henri VII a échoué, en grande partie par l'opposition de la papauté d'Avignon, la corruption florentine lui apparaît comme liée à celle de l'Église, ayant toutes deux leur racine dans la cupidité, le vice représenté en ouverture du poème sous les traits d'une louve famélique. L'attrait des biens terrestres – argent et pouvoir – a rendu l'Église désobéissante aux préceptes du Christ lui recommandant le dénuement. La « fleur maudite » de la cité du poète, le florin, en écartant le « berger » de sa tâche spirituelle a désorienté les « brebis » : Florence et la papauté sont donc co-responsables de la corruption de la chrétienté tout entière, comme l'affirme, au ciel de Vénus, un troubadour devenu évêque, Folquet de Marseille. L'image d'une Église « marâtre » pour avoir obstinément contré le pouvoir impérial, afin de lui substituer le sien, est dénoncée par le trisaïeul de Dante, Cacciaguida, au chant XVI du Paradis, avant d'annoncer au poète, au chant suivant, les tourments d'un exil décidé en cour de Rome par la même « marâtre ».


La gloire de la langue florentine

Le voyage que Dante accomplit à travers les trois royaumes d'outre-tombe, par une grâce spéciale de Dieu et par la médiation de Béatrice en dépit de ses fautes, doit amener son propre salut et celui d'une humanité égarée. L'aspiration au divin, dont la femme aimée est l'initiatrice, déjà évidente dans la Vita nova, trouve ici sa pleine expression poétique. Dante invente un système métrique fondé sur le chiffre qui symbolise la Sainte Trinité : la terzina d'hendécasyllabes, le chant, le cantique, pour ce « poème sacré » à qui il fait emprunter une voie nouvelle, celle que pratiquaient les prophètes inspirés : une voie qui lui permettra de remporter la « gloire de la langue », en déclassant tous les poètes en langue de . Cette nouvelle voie de la poésie implique un nouveau choix de « style ». Sur ce point, Dante se referme plus que jamais dans l'enceinte citadine. Le « vulgaire illustre », langue de n'appartenant à aucun lieu précis, dont il se fait le théoricien dans son traité inachevé sur l'Éloquence vulgaire, est totalement abandonné dans la pratique du poème. Sa Comédie, que la postérité définira comme « divine », est rédigée en florentin – à l'exception de quelques phrases latines et de quelques mots d'autres parlers italiens qui caractérisent certains personnages – sans qu'aucun registre ne soit exclu, comme si la naturalité de sa langue maternelle dans toutes ses facettes faisait d'elle un instrument plus docile pour la poétique de Dieu-Amour « qui dicte » et en quelque sorte une langue véritablement sacrée.

Marina Marietti
Septembre 2002
 
Bibliographie
Enfers et paradis. L'Italie de Dante et de Giotto Enfers et paradis. L'Italie de Dante et de Giotto
Élisabeth Crouzet-Pavan
Albin Michel, Paris, 2001

Œuvres complètes Œuvres complètes
Dante - traduction nouvelle sous la direction de Christian Bec
Pochotheque
Le livre de Poche, Paris, 2002

La Divine Comédie La Divine Comédie
Dante - traduction par Jacqueline Risset
poche [Ed. bilingue]
Flammarion, Paris, 1997

Dante Dante
Marina Marietti
Que sais-je ?
PUF, Paris, 1995

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