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D'Homère à Callimaque, treize siècles de littérature grecque
Françoise Frazier
Professeur de langue et littérature grecques à l’université de Paris X – Nanterre

Du VIIIe siècle avant J.-C. au Ve siècle après J.-C., la littérature grecque s'étend sur treize siècles ; l'époque classique, des Ve et IVe siècles, où fleurissent poésie dramatique, histoire, rhétorique et philosophie, y brille d'un éclat particulier, mais elle ne doit pas rejeter dans l'ombre l'époque hellénistique – de la mort d'Alexandre en -323 à la chute du royaume lagide en -31. C'est alors que se forme l'héritage qui nous sera transmis, grâce à la création des bibliothèques et de la philologie, et qu'il fructifie, offrant aux auteurs grecs, puis romains, un univers littéraire de référence. Désormais la littérature est née. Cette affirmation n'est pas une concession apparente à la mode actuelle des œuvres tardives. Comme nous l'explique Françoise Frazier, professeur de langue et littérature grecques à l'Université de Montpellier, responsable de la section française de l'International Plutarch Society et éditrice de nombreux Traités de Plutarque, elle ne vise qu'à souligner en préambule deux points majeurs : si la spécificité du littéraire ne se détache pas d'emblée, c'est que les œuvres sont intimement liées à la vie de la cité ; mais si cette spécificité finit par apparaître, c'est que se développent de concert littérature et réflexion sur la littérature.

Homère et Hésiode, les deux piliers de l'hellénisme

Au début étaient les poètes « maîtres de vérité », inspirés par la Muse divine, Homère et Hésiode, que la légende opposa dans un concours. En fait l'Iliade, composée vers -750, et l'Odyssée, vers -700, viennent d'Ionie, tandis qu'Hésiode vécut en Béotie au VIIe siècle. Ces poèmes sont déjà le fruit d'une longue tradition orale. Par leur matière : mythes cosmogoniques ou légendes de la Guerre de Troie, elles-mêmes faible part de tout un ensemble héroïque où déjà l'expédition d'Héraclès à Troie ou celle des Argonautes en Colchide apparaissent comme des modèles pour les héros de l'Iliade ; comme par leur forme : une langue artificielle, où se sont amalgamés éléments éoliens et ioniens, archaïsmes et formes plus récentes, diction formulaire. Héroïque chez Homère, didactique chez Hésiode, l'épopée se récite au son de la cithare : ainsi l'aède Démodocos dans l'Odyssée, chantant pour les Phéaciens la guerre de Troie, donne une idée des banquets aristocratiques archaïques, où l'on cherchait à ancrer dans le passé les idéaux de vaillance et d'honneur.

En témoigne le sujet de l'Iliade, où la « colère d'Achille », la mènis, naît de l'outrageuse spoliation de sa part d'honneur par Agamemnon. Elle ne change d'objet qu'au chant XIX, après que, ultime succès dans la constante progression des Troyens qui marque les chants II à XVII, Hector a tué Patrocle. Alors Achille revient au combat débordant de fureur et la violence se déchaîne : le dieu-fleuve Scamandre, irrité du carnage qui souille ses eaux, l'attaque, Héphaïstos est envoyé pour le défendre et ce grandiose combat de l'eau et du feu se répercute dans l'Olympe, où les dieux à leur tour s'affrontent ; enfin la barbarie culmine avec les outrages infligés par Achille au corps d'Hector, qui l'exposent à devenir à son tour objet de la colère des dieux – mènima – mais, originalité remarquable, le chant final reprenant et inversant les thèmes du chant I qui avait suscité le conflit, marque le retour à l'humanité : Achille cède aux prières du vieux Priam venu réclamer son fils – alors qu'Agamemnon avait refusé de rendre sa captive Chrysès à son père, avant de s'emparer de celle d'Achille –, car il voit en lui l'image de la douleur future de son propre père, Pélée, et partage avec lui la même douleur humaine.

L'humanité prévaut aussi dans l'Odyssée, récit plus compliqué du retour d'Ulysse, où se succèdent et s'enchâssent la quête de son fils Télémaque, ses propres récits après son naufrage chez les Phéaciens et sa vengeance à Ithaque. Les thèmes folkloriques dont s'enrichit la matière héroïque confrontent le héros aux dangers de la mort et de l'oubli, à la tentation d'une vie divine, offerte par Circé ou Calypso, mais chaque fois, il choisit la mémoire, le monde des hommes, Pénélope. Achille comme Ulysse font ainsi un même choix de l'humain, si différents que soient le bouillant Achille et le patient Ulysse, le héros sans détour qui, loin des combats, chante encore sur sa cithare les exploits héroïques et l'« homme aux mille tours », plein d'invention jusque dans ses récits.

À travers ces différences, une sensibilité accentuée à l'instabilité des choses et à la fragilité humaine se fait jour, qui s'épanouit dans la Théogonie d'Hésiode, exaltant la nécessité de la justice, dans l'univers réglé par Zeus qui, après avoir mis fin aux luttes répétées des générations, fixe à chacun son lot, comme dans la vie quotidienne des hommes, dont les légendes de Prométhée fixent la condition – ce sont Les Travaux et les Jours.

Poésie et philosophie à l'époque archaïque

On entre alors dans la période troublée des VIIe et VIe siècles qui voit la lente maturation du régime de la cité, à travers les convulsions des aristocraties traditionnelles, d'où émergent sporadiquement des tyrans qui s'appuient sur le peuple. C'est la grande époque de la poésie – traduite par Marguerite Yourcenar dans La couronne et la lyre. Iambes ou trochées railleurs, élégies gnomiques, œuvres lyriques, monodiques – chantées par un seul – ou chorales – chantées et dansées par plusieurs – les poèmes sont variés, mais tous ont leur place dans la vie sociale, au banquet ou dans les grandes célébrations civiques.

Au banquet entre égaux, Solon à Athènes explique sa politique et Alcée à Lesbos brocarde le « tyran » Pittacos ou dit le plaisir de boire ensemble ; à la cour du tyran Polycrate de Samos, Anacréon chante l'amour ; à Sparte, les syssities, ou repas pris en communs, retentissent des appels au courage de Tyrtée et dans les pannychies ou les fêtes de nuit, les chœurs de jeunes filles évoluent aux accents d'Alcman ; dans tout le monde grec, les chœurs exécutent les épinicies à la gloire des vainqueurs des Concours panhelléniques.

Les thèmes homériques sont retravaillés ou critiqués : ainsi Mimnerme, pour évoquer dans une de ses élégies la brièveté de la vie, reprend la comparaison iliadique de la succession des générations avec la chute des feuilles, tandis que Stésichore – « celui qui institue des chœurs » – créateur de la narration lyrique, invite sa Muse à « laisser au loin les guerres pour célébrer avec moi les mariages des Dieux, les festins des héros et les fêtes des bienheureux ». L'amour, devenu thème poétique privilégié, est chanté par Sapho, spécialiste des épithalames, et Pindare, au début du Ve siècle, porte la lyrique chorale à son sommet.

Alors que la colonisation élargit le monde grec, que la formation de la cité incite à la réflexion sur l'ordre et la justice, naît aussi la philosophie, au travers d'interrogations sur la physis, la nature, considérée dans sa formation et dans son résultat. Ces auteurs, les « Présocratiques », sont originaires d'Asie Mineure – de Milet, comme Thalès, Anaximène et Anaximandre, d'Éphèse pour Héraclite – ou d'Italie – d'Élée pour Parménide et Zénon, d'Agrigente pour Empédocle. Aux antipodes de notre vision anthropocentrique judéo-chrétienne, ils fixent la perspective grecque, qui privilégie le kosmos, dont l'âme n'est qu'un élément. Tous ces germes s'épanouissent dans l'Athènes victorieuse des Guerres Médiques.

L'époque classique : dramaturges et penseurs

On attribue au tyran d'Athènes Pisitrate la création du concours de tragédie en -534 ; le concours de comédie date de -486. Le théâtre est une réalité de la cité. C'est aussi, selon Aristote, la forme poétique la plus achevée, qu'illustrent pour nous trois noms : Eschyle (-525 -456), génie puissant qui, dans un style tendu et souvent hiératique, dégage le sens théologique des souffrances mythiques ; Sophocle – qui débuta en -468 – poète du héros solitaire, fidèle envers et contre tous à ce qu'il est et à ce qu'il croit ; Euripide enfin, joué pour la première fois en -455, le plus contesté à son époque, le plus apprécié ensuite, poète de la « modernité », chez qui se brouillent le sens du destin et même la forme tragique. « Modernisant » le mythe ou choisissant sa version la plus rare, il se livre à une sorte d'« expérimentation littéraire » et développe une virtuosité musicale nouvelle. Les solos d'acteur prennent le pas sur les chants du chœur, impuissants à livrer une interprétation et appelés, après lui, à devenir de purs intermèdes.

On voit aussi évoluer la comédie. À partir de -425, les premières pièces d'Aristophane, souvent comparées aux brocards des chansonniers, attaquent violemment politiques et intellectuels au travers des aventures d'un héros comique dont l'idée géniale pour remédier à une réalité défectueuse suscite un monde poétique, utopique et carnavalesque, où calembours, obscénités, déguisements et parodies littéraires se mêlent allégrement. Le poète joue avec son public, mais cette comédie « engagée » décline à la fin de la Guerre du Péloponnèse (-404). Les chœurs s'étiolent, la fantaisie s'assagit, une intrigue continue s'esquisse : l'évolution sera achevée à la fin du IVe siècle, dans les pièces de Ménandre, ancêtres du théâtre latin et de notre comédie classique, où l'intrigue amoureuse triomphe et avec elle, le langage quotidien et le souci de la vraisemblance.

Ces évolutions s'inscrivent dans un nouveau climat intellectuel qui se dessine à partir de Périclès. Il est encore peu sensible dans la première grande œuvre en prose conservée, celle d'Hérodote, ami de Périclès et « père de l'histoire ». Par son titre même – historiè se traduit par « Enquête » – même s'il reprend la visée de l'épopée qui est d'arracher à l'oubli les exploits des Grecs et Barbares, Hérodote insiste sur la recherche personnelle d'informations, abandonnant Muse comme temps mythiques ; mais ces collations le rapprochent sans doute plus de l'ethnographe et du conteur que de l'historien au sens moderne.

L'arrivée de Protagoras à Athènes vers la même époque (-450), par contre, ouvre le temps des sophistes, ces professeurs soulignaient la relativité des choses humaines et proposaient aux futurs responsables de la cité une formation nouvelle où l'accent était mis sur la persuasion, le poids des mots, la réversibilité des arguments. Cet esprit imprègne la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, le second historien : les ravages de la peste font l'objet d'une description quasi clinique, la crise morale qui s'ensuit s'exprime par la perversion des mots et l'antilogie – paire de discours qui met en regard deux avis opposés – sert une analyse pénétrante qui fait de lui autant un penseur politique qu'un historien.

L'antilogie nous amène à une autre grande « conquête » de cette époque : la rhétorique, qu'appelait une vie politique et sociale fondée sur la parole. Originaire de Sicile, elle fut introduite en particulier par un autre sophiste illustre, Gorgias, venu de Leontinoi en -427 ; doutant de la possibilité humaine d'atteindre la réalité des choses, il réfléchit sur la nature du langage et comme écrivain chercha, par des figures et des rythmes savants, à donner à la prose le même pouvoir incantatoire que la poésie.

C'est son élève Isocrate (-436 -338) qui devait devenir le maître de la prose d'art : logographe – c'est-à-dire auteur de discours judiciaires – pour gagner sa vie, puis professeur de rhétorique, créateur de la première école à Athènes, de l'éloge en prose, qui propose des modèles d'hommes d'État, il exposa ses vues politiques en publiant de longs discours que sa faible voix et sa timidité l'empêchaient de prononcer à l'assemblée. C'est que le IVe siècle, après la crise consécutive à la défaite de -404, vit fleurir les penseurs politiques – tout comme la lutte contre Philippe donna plus tard à la Grèce son plus grand orateur, Démosthène – et les réflexions sur la justice, la concorde et la guerre civile. Ainsi Platon, persuadé que la philosophie est le seul moyen de donner à la cité des dirigeants justes, créa à son tour une école et un genre littéraire nouveau, le dialogue philosophique, restitution d'une parole vivante, recherche menée en commun où les interlocuteurs progressent de concert, forme dramatique où l'écrivain incomparable qu'il est recrée – ou crée ? – la figure de son maître Socrate.

L'« héritage »

Vérité ou fiction ? Cette notion et son corollaire, la capacité des mots à créer une réalité propre, ne se sont dégagés que peu à peu. Dès l'Odyssée et la Théogonie, les Grecs étaient conscients que la poésie et la Muse pouvaient créer des « mensonges pareils à des vérités » ; mais ils n'y voyaient que l'aptitude des Dieux à dominer les contraires et si, du VIIe au Ve siècle, se développa chez les poètes la conscience de leur travail, c'est Gorgias qui insista sur le pouvoir démiurgique d'un logos capable de créer sa propre réalité, de tromper voluptueusement.

À cette démiurgie fallacieuse, dont le théâtre donnait une illustration éclatante, Platon s'opposa en développant la notion de mimèsis en deux sens. Sur le plan technique, elle désigne un mode d'énonciation caractérisé par l'absence feinte de l'auteur et opposé au récit, la diégésis, où s'exprime un narrateur – ces catégories seront reprises par les modernes ; sur le plan métaphysique, elle définit l'œuvre dans son rapport au réel, soulignant son exténuation ontologique et la disqualifiant comme mensonge et « moins-être ».

Si, en la combattant, Platon reconnaissait une certaine autonomie de l'univers littéraire, Aristote en précisa la spécificité en faisant de la mimèsis la différence propre du genre poétique : mode d'apprentissage de l'esprit humain, elle répond à son besoin de savoir et de sens : l'œuvre devient ainsi objet intellectuel, offrant, si l'on suit V. Goldschmidt, une image intelligible de la destinée humaine, élaborée selon le vraisemblable. Ses analyses en outre privilégiaient le texte : le monde littéraire devenait un univers livresque et un domaine d'études ; les commentaires alexandrins, dont des bribes nous sont parvenues à travers les recueils de scolies médiévaux, poursuivront dans cette voie. Parmi ces premiers savants, on compte Callimaque, chargé du catalogue de la bibliothèque d'Alexandrie, Apollonios de Rhodes, « maître des livres ». Avec eux s'ouvre l'ère des poetae docti : alors que musique et poésie se séparent, le poète devient le maître des mots, puisant à son gré dans le patrimoine littéraire, choisissant tel mètre ou tel dialecte, créant par le mélange des genres des œuvres nouvelles, comme la bucolique, où le naturel naît de l'artifice même. La littérature a désormais son propre continent, où émergera encore, avant la fin de notre ère, la fiction romanesque.

Françoise Frazier
Septembre 2002
 
Bibliographie
La naissance de la littérature dans la Grèce ancienne La naissance de la littérature dans la Grèce ancienne
Philippe Brunet
Le Livre de Poche, Paris, 1997

Histoire et Morale dans les Vies parallèles de Plutarque Histoire et Morale dans les Vies parallèles de Plutarque
Françoise Frazier
Belles Lettres, Paris, 1996

Le meilleur des Achéens: La fabrique du héros dans la poésie grecque archaïque Le meilleur des Achéens: La fabrique du héros dans la poésie grecque archaïque
G. Nagy
Seuil, Paris, 1999

La tragédie d'Hector. Nature et culture dans l'Iliade La tragédie d'Hector. Nature et culture dans l'Iliade
James M. Redfield
Flammarion, Paris, 1992

Dictionnaire de littérature grecque ancienne et moderne Dictionnaire de littérature grecque ancienne et moderne
Jacqueline de Romilly
Quadrige
PUF, Paris, 2001

Les enfants d'Alexandre. La littérature et la pensée grecques (331 av. J.-C.-519 ap. J.-C. Les enfants d'Alexandre. La littérature et la pensée grecques (331 av. J.-C.-519 ap. J.-C.
Jean Sirinelli
Fayard, Paris, 1993

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