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Cuba : une île à découvrir
Jean-Bernard Roucheray
Historien de l'art et agrégé d'espagnol

« Jamais il n'avait vu terre si belle. Tout près du fleuve, ce n'était qu'arbres beaux et verts, différents des nôtres et avec chacun les fleurs et les fruits de leur espèce. Beaucoup d'oiseaux et d'oiselles chantaient très doucement. » Pensant se trouver à Cipango, au Japon, Christophe Colomb venait d'aborder au sud, dans le golfe de Biriay, et c'est ainsi qu'il rapporte, dans son journal de bord, son arrivée dans l'île, le 24 octobre 1492. Si la beauté de Cuba, en effet, ne manque pas de charmes, sa richesse culturelle, elle aussi, étonne et séduit. Jean-Bernard Roucheray nous dévoile les multiples aspects de cette île que le poète espagnol Garcia Lorca considérait, dans les années trente, comme un véritable « paradis ».

Il faut attendre 1510 pour que les Espagnols s'intéressent à Cuba. Diego Velasquez, nommé gouverneur, part alors à la conquête de l'île avec trois cents hommes. En cinq ans, il jette les fondations de sept villes : Baracoa, Bayamo, Santiago, Puerto Principe, Trinidad, Sancti Spiritus et La Havane, dans les régions les plus peuplées et à proximité du peu d'or trouvé. C'était là le moyen de fixer une population de conquérants, prompte à abandonner l'île et à aller plus loin dès que le minerai manquait. En peu d'années l'or est épuisé et, avant la fin du siècle, les cinq cent mille Indiens Tainos ou Ciboneyes qui, d'après les estimations, peuplaient l'île sont exterminés.

Partis à la reconquête de l'Espagne contre les Maures au nom de saint Jacques, les Castillans continueront après 1492, en partant à la conquête de l'Amérique contre… les Indiens. C'est une part de cette histoire de la colonisation que raconte Santiago de Cuba, première capitale de l'île.

Son site est remarquable ; les maisons multicolores descendent toujours les pentes du vaste amphithéâtre qui se termine le long des quais. L'accès à la vaste baie par la mer est protégé par le château del Morro, remarquable témoignage de l'art militaire colonial. Le visiteur retrouvera le souffle ancien de la ville au parc Cespedes, l'ancienne place d'Armes de toutes les fondations espagnoles du Nouveau Monde, autour de laquelle se serrent les institutions : cathédrale, municipalité et la délicieuse maison de Velazquez, la plus ancienne d'Amérique, d'aspect si typiquement castillan. En évoquant son vraisemblable constructeur, Hernan Cortes, nous voyons s'agiter ces poignées d'hidalgos en mal de reconquête qui partiront, depuis Cuba, à l'assaut de l'Empire aztèque, une fois l'or cubain épuisé.

La mise en place d'une société esclavagiste

Mais Cuba, la plus grande des Grandes Antilles avec 110 922 kilomètres carrés et 1 200 kilomètres d'un bout à l'autre, occupe une position stratégique.

À cent quatre-vingts kilomètres de la Floride et deux cent dix de Yucatan, elle verrouille la sortie du golfe du Mexique. Elle est par ailleurs placée sur la route des contre-alizés qui permettent le retour vers Séville du grand convoi annuel drainant vers l'Espagne les richesses des Indes occidentales et des Philippines.

L'approvisionnement des galions et la contrebande suscitée par le monopole commercial de Santiago puis de La Havane fournissent à l'île ses premières ressources. Mais c'est la production de sucre avec son corollaire, l'esclavagisme noir, qui va très vite caractériser l'économie insulaire.

La culture du tabac est l'autre production coloniale marquant l'île dès cette époque. Elle est le fait de petits planteurs que leur position précaire opposera souvent au pouvoir royal.

Ce système, fondé sur le monopole commercial de La Havane, la culture esclavagiste de la canne et celle du tabac, va fonctionner sans heurts pendant deux siècles et demi. Il suscite le développement d'une société et d'une culture créoles, de propriétaires éloignés des centres de décision européens, mais reliés au mode de vie et à l'économie du reste des Antilles.

Baracoa, Sancti Spiritus, mais surtout Trinidad offrent de parfaits exemples de l'opulence créole. Adossée à la Sierra de Escambray qui la sépare de l'intérieur du pays, la ville fondée par Velazquez près d'un gisement d'or se tourne très vite vers la mer et la contrebande. Celle-ci finance le développement de la canne, et les quarante-trois moulins à sucre de la vallée de San Luis produisent 80 000 tonnes par an. Les propriétaires les plus riches sont alors les descendants de contrebandiers : les Iznaga, les Guainamaro… Leurs demeures ont pignon sur la place d'Armes et sont le fleuron de l'art colonial à Cuba. Outre les portiques ombragés, les pièces largement ouvertes sur l'extérieur par de grandes baies communiquent entre elles par des portes également vastes qui laissent circuler l'air et la rare fraîcheur jusqu'au patio central. Des palais où les courants d'air inspirent l'architecture… La crise du sucre de canne, concurrencé en Europe par la betterave, plonge Trinidad dans un oubli qui va la préserver. Depuis 1988, l'Unesco l'a inscrite sur la liste du Patrimoine mondial au même titre que la vallée de San Luis.

Siècles de splendeur aussi pour La Havane, dont la cathédrale, bâtie sur les plans d'architectes jésuites du XVIIIe siècle, ferme à la façon d'un mur de scène, dans la meilleure tradition baroque romaine, l'une des places les plus harmonieuses de l'Amérique. Sur les trois autres côtés, l'architecture civile, tout aussi inspirée, déploie ses fastes dans les palais des marquis d'Aguas Claras, d'Arcos et du comte de Lombillo.

L'art poliorcétique s'illustre, quant à lui, dans un magnifique et puissant ensemble défensif de forteresses – San Salvador, El Morro, San Carlos de la Cabana – qui contrôlent l'étroite entrée de la baie de La Havane, mais ne pourront empêcher les Anglais de débarquer en 1762.

Cuba s'ouvre au monde…

L'Angleterre, nouvelle puissance coloniale, occupe donc La Havane pendant dix mois. C'est peu, mais suffisant pour stimuler l'économie esclavagiste de l'île en important dix mille Africains et en l'ouvrant au commerce international et aux idées nouvelles.

En 1791, c'est la Révolution française qui fait ressentir ses conséquences dans la région. Les produits cubains supplantent ceux de Saint-Domingue à l'occasion de la guerre d'Indépendance en Haïti et, dès 1810, les colonies profitent de l'occupation de l'Espagne par Napoléon pour rompre le monopole commercial avec la métropole. C'est le prélude à toutes les indépendances.

Cette époque voit l'arrivée de planteurs de café français fuyant Haïti et s'installant dans le sud de l'île où ils font connaître la culture française. La Isabelica, près de Santiago, est l'une des rares plantations à témoigner de cette époque et restituer l'atmosphère casanière et intimiste des implantations françaises du Nouveau Monde. Héritage encore, à Santiago, on verra marquises et marquis noirs danser le menuet, à l'occasion du célèbre carnaval.

Le boom économique de la fin du XVIIIe siècle et son corollaire, l'importation de Noirs, va durer jusqu'en 1886. les révoltes sont plus nombreuses ; les Noirs fugitifs ou cimarrons s'organisent en camps fortifiés, les palenques. Certes la traite est illégale depuis 1820, mais elle est toujours pratiquée clandestinement, pour la plus grande richesse des sucriers dont les terres s'étendent toujours plus loin vers l'est, servies par la technique : chemin de fer et canaux. Les plantations de tabac se maintiennent alors très difficilement en se mécanisant et en exportant exclusivement aux États-Unis.

La culture afro-cubaine se structure à cette époque. C'est certainement dans la santeria (de santero, l'officiant, le prêtre guérisseur) que l'identité et la défense culturelles sont les plus fortes. Cette pratique religieuse, à la fois recours et pouvoir, se mêle d'apports catholiques. Le syncrétisme permet d'échapper à la christianisation forcée en conservant les traditions, mais aussi d'organiser des cérémonies en présence et… à l'insu des maîtres. Toujours pratiquée, notamment près de La Havane dans le faubourg de Guanabacoa, elle a reçu sa forme actuelle après l'arrivée massive de main d'œuvre noire en provenance d'Haïti et Saint-Domingue entre 1913 et 1927. Dès lors santeria et vaudou – mais aussi macumba du Brésil – sont très proches et témoignent d'une même culture du refus chez les populations noires.

…et aux États-Unis

La guerre d'Indépendance commence à Cuba avec cinquante ans de retard sur les autres colonies, mais elle sera aussi violente… et plus longue.

En 1868, Carlos Manuel de Cespedes libère les esclaves de sa propriété de la Demajugua puis, suivi par d'autres propriétaires, il entre en conflit avec l'Espagne. La guerre qui s'ensuit se termine au bout de dix ans par le pacte de Zanjon ; elle marque le début de la désagrégation de la société esclavagiste et celui de la pénétration de l'argent américain dans de nombreux secteurs qu'il va contribuer à concentrer et moderniser. En 1886, l'esclavagisme n'est plus nécessaire ; il est aboli. Dans les années suivantes se constituent les trusts du sucre puis du tabac. En quelques années Cuba devient une colonie économique des États-Unis, tout en restant jusqu'en 1898 une colonie politique de l'Espagne.

La guerre hispano-cubaine et… quelle indépendance ?

Commencée en 1895, la guerre s'accélère avec l'intervention des États-Unis en 1898, après l'explosion du cuirassé Maine dans le port de La Havane. En 1902, l'île est indépendante, bien que Guantanamo soit cédé comme base militaire aux Nord-Américains pour cent ans, permettant ainsi les nombreuses interventions du XXe siècle.

La bourgeoisie nationaliste, au tournant du siècle, se fait l'écho des grands styles européens et laisse sa trace, par exemple dans l'extravagant hôtel d'Angleterre. Le jouxtant, le théâtre Garcia Lorca témoigne de l'importation des modes culturelles, pendant qu'un architecte madrilène, à la demande du marquis d'Alava, jette les plans de ce joyau néo-classique qu'est la Manzana de Gomez. Dans les décennies suivantes, certains continueront de regarder de l'autre côté de l'océan, comme Emilio Bacardi, propriétaire de cannaies et producteur de rhum qui fait construire un superbe immeuble dans le plus pur style Art déco. Les caudillos Machado, Batista… mènent la politique d'un pays de plus en plus lié aux États-Unis et qui en devient l'exutoire à l'époque de la prohibition. De la fin des années vingt date le Capitole national construit sur le modèle de celui de Washington, comme au début des années cinquante le quartier de Vedado imite l'urbanisme de Miami…

L'insurrection castriste en 1959 se présente d'abord comme un mouvement nationaliste anti-américain ; mais le blocus, qui suit l'adhésion de Castro au socialisme après la tentative de débarquement américain à la baie des Cochons, va pétrifier l'aspect de l'île dans ce qu'elle était en 1962, même si littérature, cinéma, danse, peinture… rappellent que Cuba a toujours été l'un des principaux centres culturels de l'Amérique latine.

Il faudra attendre 1990 pour que Cuba sorte de son isolement et ce, grâce à l'Europe et en l'occurrence l'Espagne qui aide à la restauration d'un patrimoine unique dans les Caraïbes et très bien conservé.

Jean-Bernard Roucheray
Septembre 1997
 
Bibliographie
Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550 Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1991

Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640 Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1993

Cuba Cuba
Maryse Roux
Karthala, Paris, 1997

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