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Chypre byzantine et franque
Jean-Claude Cheynet
Professeur d'histoire byzantine à l'université de Paris IV-Sorbonne

Directeur du Centre de recherche sur l'histoire et la civilisation de Byzance (CNRS-Collège de France, depuis 2000)

Chypre, après avoir été évangélisée par Paul et Barnabé, fut un foyer important du christianisme. Possession des empereurs de Byzance, elle se couvrit de cités et de monastères d'une rare qualité artistique. Après quelques périodes de troubles et d'appauvrissement, elle retrouva un rôle important au temps des croisades, comme escale naturelle vers la Terre sainte. Conquise par Richard Cœur de Lion, elle passa brièvement dans les mains des Templiers avant de revenir aux Lusignan. La domination franque devait faire de l'île, pendant trois siècles, un État latin d'Orient, ce qui n'alla pas sans conflits avec la hiérarchie et les fidèles de l'Église grecque…

Une île prospère

En 395, lorsque l'Empire romain fut partagé entre les deux fils de Théodose, Chypre fut naturellement incorporée à la Pars Orientalis en raison de sa position géographique et poursuivit le cours tranquille de son histoire jusque dans la seconde moitié du VIe siècle. L'île fut seulement troublée par quelques violents séismes, destructeurs de cités, toujours reconstruites cependant après une ou deux décennies, bon témoignage du dynamisme et de la prospérité économique. L'île passait pour être riche dans tous les domaines et Ammien Marcellin évoquait ses plaines fertiles et ses forêts qui fournissaient en abondance le bois d'œuvre pour la construction navale. Les minerais n'étaient pas rares, notamment le cuivre – kypros en grec – auquel l'île devait son nom. Durant l'Antiquité tardive, Chypre était sous l'autorité de gouverneurs dont aucun n'a laissé de traces notables. Les marins chypriotes fréquentaient les ports syriens et se rendaient régulièrement à Alexandrie, plus souvent sans doute qu'à Constantinople, ce qui explique que les villes les plus actives, Paphos, Amathonte, Constantia, la capitale, étaient situées au sud de l'île.

Le christianisme avait été introduit par les apôtres Paul et Barnabé, et Lazare le Ressuscité passe pour avoir fondé l'évêché de Larnaca. La nouvelle religion se développa rapidement et, dès 343, douze cités avaient reçu un évêque. L'Église de Chypre, tirant parti de son origine ancienne et apostolique, lutta avec succès pour obtenir son autonomie vis-à-vis du patriarcat d'Antioche dont elle dépendait. L'archevêque de Chypre, qui résidait dans la capitale, Salamine, se vit reconnaître au cours du Ve siècle l'autocéphalie, acquise définitivement en 488 par un décret de l'empereur Zénon. Parmi les prélats qui illustrèrent le siège, il faut retenir le nom de saint Épiphane (ca 315-403), qui fut de tous les combats pour la définition et la défense de l'orthodoxie. On lui doit une condamnation très précoce de l'art figuré chrétien, qui en fit une référence de choix pour les iconoclastes aux VIIe et IXe siècles. L'hérésie monophysite – cette doctrine condamnée par le concile de Chalcédoine en 451 qui privilégie la nature divine du Christ – dominante en Syrie et en Égypte, était propagée par les marins, les marchands, les moines qui, venant de ces provinces, fréquentaient l'île ou y résidaient.

Épidémies et invasions

Au cours du Ve siècle, Chypre entra dans une phase plus troublée. Le climat, peut-être devenu moins humide, provoqua quelques sécheresses prolongées. Puis, à partir de 542, l'Empire fut frappé par une terrible épidémie de peste bubonique, qui revint de façon récurrente tous les quinze ou vingt ans. Aucun document n'atteste que l'île ait été atteinte, mais sa position sur les voies de communication et ses nombreux ports suggèrent qu'elle n'a pas été épargnée. En effet, l'aqueduc alimentant Constantia fut laissé à l'abandon durant plusieurs décennies et l'empereur Tibère II transféra dix mille Arméniens pour renforcer le peuplement. Alors que l'aqueduc restauré témoignait d'un certain retour à la prospérité, l'île subit une série de raids ; le premier aurait été mené par les Perses et les suivants par les Arabes. Chypre servit un temps de base navale aux Byzantins qui s'efforçaient de reprendre l'Égypte dont venaient de s'emparer les Arabes. Les effets de ces attaques sont relatés par une inscription datée de 655. Il est probable qu'à cette date les Arabes s'étaient rendus maîtres de l'île comme ils conquirent également Rhodes et Chios. Des dizaines de milliers de prisonniers, – cent vingt mille, dit-on – furent emmenés en Syrie. Les cités chypriotes, en dépit des efforts des évêques pour les restaurer, ne se remirent pas de cette catastrophe. Après l'échec, en 678, du premier assaut arabe sur Constantinople, qui avait incité le calife omeyyade à négocier, et alors que la Cilicie voisine était devenue un enjeu des guerres entre Byzance et les Omeyyades, un accord fut conclu en 688 par les deux belligérants au sujet de Chypre. Les revenus de l'île, qui était démilitarisée et ne pouvait servir d'abri à l'une ou l'autre flotte, étaient partagés à égalité entre les deux puissances. Ce type d'accord ne fut pas unique, puisque d'autres concernèrent l'Arménie et la Géorgie. Il fut respecté pendant près de trois siècles, à quelques rares incidents près, dont le plus intéressant prit place peu de temps après sa conclusion. L'empereur Justinien II rouvrit les hostilités en 690-691 et, sans doute parce qu'il se sentait incapable de la protéger, fit déplacer la population de Chypre avec son archevêque en Asie Mineure, notamment en Bithynie, près de Constantinople. Il fut finalement vaincu et, sept ans après, les survivants de cette déportation furent autorisés à regagner leur île.

La seconde domination byzantine (965-1191)

On peut s'interroger sur le manque d'intérêt durable des grandes puissances à l'égard de Chypre. Le plus vraisemblable est de penser que la population était très fortement réduite par rapport à l'Antiquité et comptait peut-être seulement de cinquante à soixante mille habitants. Byzance n'aurait pas eu les moyens de défendre une population si parsemée et entourée de voisins musulmans en Syrie et en Cilicie. En 965, la reconquête de l'île par les Byzantins est notée en passant par les chroniqueurs car elle ne coûta guère d'effort, à la différence de la Crète reprise quatre ans auparavant. Il semble, d'après la circulation monétaire, que l'économie chypriote ne commença à se développer à nouveau qu'à la fin du siècle suivant. Ce redémarrage lent pourrait expliquer pourquoi on ne peut attribuer au premier siècle de la seconde domination byzantine de monuments dans l'île.

Il semble que ce soit les croisades qui aient stimulé l'économie. La première croisade entraîna la création de plusieurs États latins en Orient, dont la principauté d'Antioche. Sans doute cette dernière fut-elle fondée par Bohémond et ses Normands, ce qui provoqua entre Byzantins et princes d'Antioche une hostilité de plus d'un demi-siècle. Toutefois, dès le siège d'Antioche en 1098, Chypre avait fourni des vivres et des chevaux aux croisés qui en manquaient cruellement. Ensuite les empereurs, soucieux de s'opposer aux princes d'Antioche, établirent dans l'île des garnisons, souvent composées d'étrangers, Arméniens, Turcopoles ou Francs ; la liste des gouverneurs, militaires expérimentés ou membres de la plus haute aristocratie, manifeste le souci des empereurs Comnènes d'assurer la défense de Chypre. De fait, en 1156, Renaud de Châtillon, un prince d'Antioche particulièrement remuant, vint piller l'île. Il est notable que les nouvelles fortifications, Saint-Hilarion, Buffavento et Kantara aient été construites sur la côte nord de l'île. Cependant, les croisades eurent dans l'ensemble un effet positif, réanimant le commerce et revivifiant les villes, sans toutefois reconstituer le réseau antique : Nicosie se développe au centre de l'île, Limassol se substitue à Amathonte et Ammachostos, future Famagouste, commence un essor qui se poursuivit à l'époque franque. En 1147, les Vénitiens se sont établis en Chypre. Cette dernière était un relais naturel, notamment par le port de Paphos, pour les pèlerins qui, venant des ports italiens et ayant passé par Attaleia – l'actuelle Antalya, au sud de la Turquie – allaient prier sur le tombeau du Christ, d'autant que les voyages s'accomplissaient de plus en plus souvent par voie de mer. La prospérité et sans doute également l'efficacité, voire l'intransigeance, des percepteurs byzantins ont fait tripler le revenu fiscal depuis l'époque du condominium.

Le témoignage d'un Constantinopolitain du XIIe siècle, Constantin Manassès, suggère que l'endroit paraissait provincial et dénué de tout intérêt intellectuel. Constantin, assis dans une église, à côté d'un Chypriote qui sentait de façon insupportable le vin et l'ail, lui enjoignit de s'éloigner, mais ses mots ne furent pas compris de l'intéressé qui ne se retira qu'une fois frappé au visage par son irascible voisin. Pourtant, les élites venues de Constantinople pour gouverner la province ou occuper les sièges épiscopaux furent en règle générale plus amènes. On leur doit un certain nombre d'églises encore conservées, celles du monastère d'Asinou ou de Lagoudéra, dont le décor atteste la présence de peintres venus de la capitale. Chypre n'était pas le désert culturel dénoncé par Manassès car un certain nombre de manuscrits y furent copiés, dont beaucoup sont parvenus à Jérusalem, témoignant l'étroitesse des liens entre l'île et le patriarcat. Au reste, des Chypriotes faisaient le pèlerinage vers la Ville sainte et, à l'inverse, l'Église de Jérusalem possédait des biens en Chypre. Néophyte le Reclus avait également accompli le pèlerinage au tombeau du Christ. Ce personnage, l'un des rares saints byzantins du XIIe siècle, vécut en ermite dans l'ouest de l'île, où sont conservées aujourd'hui les fresques qu'il a peintes dans sa grotte. Avec un grand sens de la propagande, il a organisé son propre culte, non sans succès, puisqu'il est devenu l'un des saints les plus populaires de Chypre.

La conquête franque

Après la mort de Manuel Comnène, l'Empire byzantin entra dans une période d'affrontements internes et de guerres étrangères. Cet affaiblissement de l'autorité impériale aiguisa les appétits et plusieurs membres de la famille du souverain se révoltèrent pour conquérir le pouvoir suprême. L'un d'eux, Isaac Comnène, ancien duc de Cilicie, avait été battu et pris par des Arméniens rebelles. Une fois libéré, en 1184, il se dirigea vers Chypre toute proche et dévoila son ambition impériale. N'ayant pas rencontré de soutien hors de l'île dont il avait pris le contrôle, il se contenta de régner sur ce modeste territoire. Il sut repousser une contre-offensive constantinopolitaine avec l'aide d'une flotte sicilienne. Freiné dans ses ambitions, il fut réputé pour la cruauté de son gouvernement et, selon Néophyte le Reclus, une partie des élites, écrasée d'impôts et menacée de confiscations arbitraires, se réfugia à Constantinople.

Un événement fortuit fit perdre le pouvoir à Isaac. Le roi Richard Cœur de Lion était parti en croisade par voie de mer, accompagné de sa fiancée, Bérangère. Une tempête rejeta quelques navires sur la côte chypriote, dont ceux portant le trésor royal. Isaac avait alors dépouillé tous les survivants. Comme il refusait de rendre le butin, Richard pénétra dans le port de Limassol le 6 mai 1191 et débarqua son armée à laquelle ne purent s'opposer les modestes forces d'Isaac, mollement soutenu par la population. Richard s'empara rapidement des forteresses d'Isaac, dont Famagouste et Limassol, et le captura. Enrichi des vastes trésors d'Isaac mais embarrassé de sa conquête, Richard la revendit aux Templiers qui, l'année suivante, durent faire face à une violente révolte des Grecs qu'ils écrasèrent dans le sang. Finalement, les Templiers préférèrent vendre Chypre au malheureux vaincu de Hattin, Guy de Lusignan. Par une série de hasards, l'île était passée sous domination franque.

Un État latin d'Orient

Ce changement transforma Chypre en un État latin d'Orient, dont elle adopta les institutions, le Livre des Assises des Bourgeois, et permit d'exploiter toute sa valeur stratégique, d'autant plus que la pression musulmane se faisait sentir sur les États francs du continent. Le nouveau royaume bénéficia également de la prospérité du royaume arménien de Cilicie, fondé également en janvier 1198. Des colonies marchandes italiennes s'établirent dans les ports chypriotes, où s'embarquaient d'abondantes provisions vers les ports de Terre sainte. Saint Louis fut ainsi reçu avec faste en septembre 1248 et séjourna plusieurs mois. En 1291, après la chute d'Acre, dernier point d'appui franc sur la côte syrienne, Chypre accueillit les réfugiés survivants et Famagouste devint le port le plus actif de la région. Les Latins développèrent les cultures traditionnelles, céréales, oliviers, vigne et même le coton, et en introduisirent de nouvelles, dont celle de la canne à sucre. Ces produits, largement exportés en Occident, fournissaient de beaux revenus au roi franc et à sa noblesse. Tout indique que l'île connut alors une vigoureuse expansion démographique, au point de compter entre cent cinquante et cent quatre-vingt mille habitants au XVe siècle. Les autochtones ne profitèrent pas immédiatement de ces nouvelles conditions, car la plupart furent réduits au statut inférieur de vilains, asservis aux corvées, puis progressivement, nombreux furent ceux qui obtinrent leur liberté.

La grande richesse agricole de l'île offrit à la population un niveau de vie supérieur à ce qu'elle avait connu à l'époque byzantine. Sur le plan religieux, la conquête latine entraîna la constitution d'une Église latine, ce qui nous vaut la présence d'églises épiscopales, comme les cathédrales de Nicosie et de Famagouste, ou monastiques, comme Bellapaïs, dans le plus pur style occidental. Les relations avec les fidèles grecs restaient tendues d'autant que le pillage de Constantinople par les croisés en 1204 avait accentué l'animosité entre les deux parties de la chrétienté. Au reste, des Grecs avaient émigré après la conquête. Les Latins voulaient soumettre non seulement les Grecs mais aussi les Syriens et les Arméniens à l'Église de Rome. Les généreuses donations aux établissements latins s'étaient faites en partie aux dépens des Grecs. Toutefois ceux-ci conservaient leur hiérarchie sous l'autorité de l'archevêque latin de l'île. En 1231, treize moines grecs résolument hostiles aux pratiques latines trouvèrent la mort en martyrs, événement qui émut vivement tout le monde « orthodoxe ». Finalement un règlement ecclésiastique décida qu'il n'y aurait qu'un seul archevêque, le latin, mais que les Grecs conserveraient quatre évêques – au lieu de treize. Les traditions artistiques byzantines survécurent cependant, comme l'attestent les fresques de nombreuses églises fort modestes.

L'histoire de Chypre franque est dominée par les affrontements entre Latins pour la prépondérance économique et par la menace de plus en plus pressante des musulmans, Mameluks d'Égypte, puis Turcs ottomans. Famagouste est arrachée aux Lusignan par les Génois en 1373. La veuve du dernier roi Lusignan, Catherine Cornaro, riche Vénitienne, fut contrainte à l'abdication en 1489 au profit de Venise, qui gouverna Chypre jusqu'en 1571. Au printemps, les Ottomans s'emparèrent de Famagouste, mettant fin à l'existence du dernier État franc d'Orient.

Jean-Claude Cheynet
Juin 2003
 
Bibliographie
A History of Cyprus (4 volumes) A History of Cyprus (4 volumes)
George Hill
Cambridge, 1940-1952

L'église de la Panagia Arakiotissa à Lagoudéra, Chypre : étude iconographique des fresques de 1192- p.2-137 L'église de la Panagia Arakiotissa à Lagoudéra, Chypre : étude iconographique des fresques de 1192- p.2-137
A. Nicolaïdès
In revue Dumbarton Oaks papers n°50
Dumbarton Oaks Institute, Washington, 1996

Orient et Occident au Moyen Âge : contacts et relations (XIIe-XVe siècles) Orient et Occident au Moyen Âge : contacts et relations (XIIe-XVe siècles)
Jean Richard
Variorum reprints, Londres, 1976

The Sweet Land of Cyprus The Sweet Land of Cyprus

A.A.M. Bryer and G.S. Georghallides, Nicosie, 1993

Histoire de l'île de Chypre sous le règne des princes de la maison des Lusignans Histoire de l'île de Chypre sous le règne des princes de la maison des Lusignans
Louis de Mas Latrie
Paris, 1852-1861

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