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Chypre à l'époque romaine
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

Consacrée au cuivre et à Aphrodite, Chypre présente un grand intérêt qui tient également à sa position en Méditerranée orientale. Yann Le Bohec évoque pour nous les ressources et les atouts qui, pendant quatre siècles de présence romaine, permirent à Chypre de développer une civilisation très originale.

Influences du monde méditerranéen

Avec 227 kilomètres dans sa plus grande longueur et 95 dans sa plus grande largeur, Chypre couvre une superficie de 9 250 kilomètres carrés, ce qui en fait la troisième île de la Méditerranée. Elle est bordée au nord par un bourrelet calcaire qui culmine à 1 019 mètres à l'ouest, alors que le sud-ouest volcanique atteint 1 953 mètres ; le sud et l'est sont accidentés, calcaires ; la Mesaria, une grande plaine traversée par le seul vrai fleuve de l'île, le Pidias, en occupe le centre.

Ici, l'histoire commence très tôt. Il est peut-être inutile de remonter à la préhistoire, mais on ne peut pas passer sous silence l'influence égyptienne qui se faisait sentir chaque fois que les pharaons étaient puissants. De plus, la Crète minoenne noua des liens avec Chypre qui, par sa position, était également en relations avec l'Anatolie, la Syrie et la Phénicie. L'hellénisation fut surtout le fait des Doriens qui arrivèrent aux alentours de 1200 avant J.-C. ; mais les Macédoniens, qui contrôlèrent tout l'Orient méditerranéen à la suite des conquêtes d'Alexandre, marquèrent eux aussi ce pays de leur présence. Ils ne furent pas les seuls, car des Phéniciens, en particulier des Tyriens, étaient arrivés à partir des environs de 800 avant J.-C.

La présence romaine

Vinrent enfin les Romains. Une première prise de contrôle en 58 dura jusqu'en 48/47 avant J.-C. et Chypre forma alors une unique province avec la Cilicie. La vraie conquête fut effectuée après la victoire d'Actium remportée en 31 avant J.-C. par Octave sur Antoine et Cléopâtre. Comme l'île était alors sous le contrôle des Lagides, les Macédoniens d'Alexandrie dont Cléopâtre était le dernier rejeton, elle tomba tout naturellement sous l'autorité d'Octave, le vainqueur. En 27, au moment du partage de l'empire entre Octave qui devenait Auguste et le Sénat, l'île entra dans le domaine du prince. Mais dès 22 avant J.-C., il s'en défaisait au profit de la haute assemblée. Chypre fut gouvernée par un proconsul de rang prétorien – c'est-à-dire qu'ancien préteur, il n'avait pas encore exercé de consulat – un personnage d'une quarantaine d'années.

Si le pouvoir impérial eut pourtant quelques problèmes à résoudre, ils ne venaient pas des Chypriotes mais de la communauté juive, très importante sur l'île, sensible aux révoltes qui avaient secoué leur pays d'origine sous les règnes de Néron et d'Hadrien. Elle se révolta plusieurs fois, en particulier en 116/117. Pour maintenir le calme, un détachement de la VIIe légion Claudienne et la VIIe cohorte de Breuques en entier stationnèrent en permanence dans l'île.

Des cités sur le modèle grec

Depuis longtemps, Chypre possédait plusieurs cités, créées à l'origine comme de vrais États indépendants et gouvernées au début par des rois. La principale, qui fit rapidement figure de capitale, Paphos ou mieux Palaiopaphos, fut aimée des empereurs qui lui laissèrent porter les titres d'Augusta, Claudia, Flavia ; il semble que Néron l'ait particulièrement chérie. L'épigraphie y fait connaître un grand nombre de temples ; le camp de la garnison romaine se trouvait un peu au nord de la ville. D'autres cités sont connues par leurs ruines et leurs noms, Salamine surtout, mais aussi Amathus, Citium, Curium… Toutes gardèrent pourtant leurs institutions traditionnelles, celles des cités grecques – avec des assemblées appelées boulè et ekklésia, et des magistrats comme les archontes ; elles conservèrent leur statut de civitates, c'est-à-dire qu'au regard de l'autorité elles relevaient du droit pérégrin, elles n'étaient ni municipes ni colonies ; leurs habitants n'avaient normalement pas accès à la citoyenneté romaine.

Les cités, comme partout dans le monde grec, formaient un koinon. Cette assemblée de leurs prêtres et délégués célébrait le culte impérial, pratiquait plusieurs autres religions et organisait des cérémonies diverses. Elle pouvait adresser des plaintes à l'empereur, par exemple contre un gouverneur inefficace ou trop avide. Elle frappa des monnaies qui lui étaient propres. Un auteur américain a vu dans ces émissions une manifestation de « nationalisme », ce qui paraît difficilement compatible avec les autres attitudes des Chypriotes et surtout avec ce que le pouvoir impérial aurait toléré.

Économie et routes commerciales

Tous les Chypriotes, comme la plupart des hommes de cette époque, vivaient de l'agriculture et surtout du blé ; la vigne et l'olivier complétaient banalement ce menu. Quelques-uns lui ajoutaient les produits de la pêche. La célébrité de l'île reposait sur les mines, au premier chef le cuivre, encore qu'à l'époque romaine leur situation ait été moins brillante que dans la légende ; on exploitait aussi dans l'île un peu d'or et d'argent. Le bois, qui était à l'Antiquité ce que le fer fut au XIXe siècle, était abondant ; il entrait dans la construction des maisons, des chariots, des bateaux, dans la fabrication des outils… Les productions s'écoulaient facilement grâce aux ports et grâce à trois routes romaines presque parallèles. L'une d'entre elles parcourait la plaine centrale, de Salamine à Soloae par l'intérieur, l'autre longeait le littoral septentrional, de Salamine à Soloae par le nord et la dernière suivait la côte sud, de Paphos à Salamine. Elles sont connues grâce aux bornes milliaires qui ont été trouvées sur place et grâce à un document exceptionnel, une carte médiévale dessinée à partir de plans anciens, la Table de Peutinger.

Une oligarchie très romanisée

Dans ces cités, on ne rencontrait que peu de citoyens romains aux Ier et IIe siècles, esclaves et simples travailleurs de statut pérégrin formant la masse de la population. Ce qui faisait l'originalité de l'île, socialement parlant, c'était la présence d'une classe de riches personnages qui appuyaient sans retenue l'autorité romaine car elle maintenait l'ordre en ville et à la campagne. Rome lui rendait bien ses sentiments, car, comme on sait, elle soutenait partout le pouvoir des oligarchies. Dès l'époque de Tibère, les Chypriotes prêtèrent serment de fidélité à l'empereur. Ils rendirent des honneurs divins à Titus (79-81) et l'associèrent à leur Aphrodite. Ils pratiquèrent toujours avec dévotion le culte impérial et celui de la déesse Rome. Ces gens aisés menaient une vie de société marquée par des actes propres à leur milieu. Les jeunes gens fréquentaient le gymnase, qui leur était réservé au point que l'expression « ceux du gymnase » les désignait sans ambiguïté. De même, ils se retrouvaient au théâtre et aux thermes pour s'y baigner. Des historiens se sont disputés pour savoir si Chypre avait donné au moins un sénateur à Rome. Quoi qu'il en soit, et même si tel a bien été le cas, cet oiseau rare ne peut avoir été qu'un personnage tout à fait exceptionnel.

Culturellement, Chypre appartenait au monde grec. Rome lui laissa, à cet égard, comme à toutes les provinces au demeurant, une large autonomie, quitte à surveiller certaines décisions. C'est ainsi qu'Auguste autorisa les Chypriotes à conserver leur calendrier local en 15, mais il le fit réviser en 2 avant J.-C. Assez curieusement et contrairement à tous les peuples de l'Orient romain, les Chypriotes accordèrent une place croissante au latin. Les inscriptions des bornes routières furent de plus en plus souvent rédigées dans cette langue, au point qu'elles furent exclusivement écrites en latin au temps de Constantin (306-337) ; un certain nombre de documents privés suivirent également cette mode.

Cultes et divinités

Du point de vue religieux, Chypre constitue un domaine de recherche extrêmement intéressant en raison des influences diverses qu'elle a subies au cours des temps. Des cultes indigènes, mal connus, sont attestés. La principale divinité de l'île, qui était née des ondes sur ses rivages d'après la mythologie, était l'Aphrodite honorée à Paphos. L'Apollon de Hylè et le Zeus de Salamine représentaient également des éléments importants de l'hellénisation. Rome a surtout apporté, comme on l'a dit, le culte impérial. Dans le domaine funéraire, les Chypriotes suivaient une coutume rare dans l'Antiquité : ils inhumaient leurs morts et l'on ne comptait pas d'incinérants dans l'île. Les monothéismes y étaient également bien représentés. La communauté juive était surtout connue par ses révoltes, comme on l'a dit plus haut. Les chrétiens sont arrivés très tôt ; la première mission, celle de Paul et Barnabas, y débarqua en 45 – ou peut-être avant. Toutefois, jusqu'au IVe siècle, ils se firent discrets.

De la civilisation romaine à la civilisation byzantine

Il est vraisemblable que l'île eut à souffrir de la crise du IIIe siècle, mais sans doute moins que d'autres régions plus directement exposées aux invasions barbares. Il serait toutefois intéressant de voir quel fut l'impact sur l'île des soulèvements des voisins Isauriens au cours des IIIe et IVe siècles. À partir de l'époque de Dioclétien, Chypre fut gouvernée par un praeses, soumis au consulaire du diocèse d'Orient qui résidait à Antioche. Le christianisme s'affirmait dans l'île ; la principale église se trouvait à Paphos et le premier évêque connu participa au concile de Nicée en 325. Mais, en 342, un tremblement de terre détruisit Paphos et la capitale fut transférée à Salamine. À partir de Constantin et comme firent beaucoup de provinces de l'Orient, Chypre passa insensiblement de la civilisation romaine à la civilisation byzantine. C'est là une autre histoire.

Yann Le Bohec
Septembre 2002
 
Bibliographie
L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.) L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.)
Maurice Sartre
Seuil, Paris, 1991

Les Romains et Chypre Les Romains et Chypre
V. Chapot
Mélanges R. Cagnat, 1912

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