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Aux confins de la Polynésie, l'île de Pâques
Michel Orliac
Chercheur au CNRS

Un insignifiant îlot triangulaire à quelque quatre mille kilomètres de toute terre habitée... mais aussi un lieu qui n'en finit pas de fasciner, tant par ses paysages insolites que par la mystérieuse et attachante civilisation qui s'y développa, produisant une statuaire en pierre atteinte de gigantisme et une écriture spécifique, phénomène unique dans une population minuscule, Michel Orliac nous donne aujourd'hui des clés pour mieux comprendre les mystères de l'île de Pâques.


Du continent austral à l'île de Pâques


À la Renaissance, les géographes imaginent qu'un immense continent, la Terra australis incognita, contrebalance dans l'hémisphère sud la masse considérable des terres situées au nord de l'équateur. Bien des îles du Pacifique ont ainsi été prises pour une partie de ce continent fabuleux. À la fin du XVIIe siècle, un boucanier, Edward Davis, décrit l'une d'elles située au milieu du Pacifique, vers le 27° sud ; elle annonce probablement la proximité du continent austral.


En 1721 un Néerlandais, Jacob Roggeveen, persuade la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales d'armer une flotte pour rechercher cette « terre de Davis ». Le jour de Pâques 1722, il découvre une minuscule île montagneuse, dépourvue d'arbres. Les habitants de cette « île de Pâques » rendent hommage à de gigantesques statues – si grandes que les Néerlandais ne veulent y voir que des modelages de terre et de pierres.


Dans les années 1770, les Espagnols organisent, depuis leur base du Pérou, plusieurs expéditions dans le centre du Pacifique : en 1770 vers la « terre de Davis », en 1773 à Tahiti. Un des buts de ces voyages est d'ordre spirituel : à l'île de Pâques, les soldats de Felipe Gonzalès plantent trois grandes croix au sommet du Poike (altitude 300 mètres) ; à Tahiti, une mission s'installe pendant une année.


En 1774, Cook met fin au mythe du continent austral. Au terme d'une exploration épuisante jusqu'aux glaces antarctiques, il parvient à la misérable île de Pâques où il s'arrête deux jours. Quelques-uns de ses officiers et les naturalistes Forster décrivent l'île et ses habitants. Cook imagine le moyen de dresser les énormes statues, en soulevant une de leurs extrémités à l'aide d'un levier et en la soutenant peu à peu par des pierres.


En 1786 Lapérouse, sur son trajet entre le Chili et l'Alaska, s'arrête une journée à l'île de Pâques. Des observations minutieuses y sont effectuées. Lapérouse imagine que l'île était autrefois boisée et que le déplacement des statues se faisait « à l'aide de leviers longs d'une dizaine de mètres maniés par une centaine d'hommes ». Puis, faute de bois, ces travaux cessèrent ; en effet, selon lui, comme à l'île Maurice, l'imprévoyance des hommes avait provoqué la disparition de la forêt.


Suivent quatre-vingts ans de silence, malgré le passage d'une centaine de navires. Au XIXe siècle, les hôtes des Pascuans – phoquiers, baleiniers, santaliers – sont parfois animés de mauvaises intentions ; aussi les visiteurs sont-ils souvent repoussés, et les rares expéditions scientifiques ne peuvent accoster. À la fin de 1862, selon une pratique alors commune en Océanie, des marchands d'esclaves capturent plusieurs centaines (un millier ?) de Pascuans pour les vendre au Pérou.


En 1864, à l'occasion du rapatriement de cinq rescapés, le frère Eyraud débarque seul à l'île de Pâques afin d'y porter la bonne parole ; il parvient à y survivre pendant neuf mois. En 1866, il y retourne avec une mission qui évangélise une population décimée par la variole et la tuberculose ; en 1868, la conversion est totale. Puis l'installation d'un négociant français, Dutrou-Bornier, entrave l'action des missionnaires ; en 1871, ils sont contraints de fuir à Tahiti avec cent soixante-huit Pascuans, suivis en 1872 par deux cent quarante-sept autres. Deux cent trente personnes restent sur l'île ; elles sont cent onze en 1877, après l'assassinat de Dutrou-Bornier.


Après son annexion par le Chili, en 1888, la population est parquée sur le territoire exigu qui lui est concédé à Hangaroa ; les moutons règnent sur le reste de l'île. Cette situation perdure jusqu'en 1956.


Les Pascuans deviennent des citoyens chiliens à part entière en 1966 ; enfin, leur isolement cesse en 1971, avec l'ouverture d'une ligne aérienne régulière. Actuellement, environ trois mille personnes vivent sur l'île, dont plus de deux mille se réclament d'une origine pascuane. Quant aux communautés pascuanes de Santiago et de Pape'ete, elles comptent plusieurs centaines de membres.


La conquête du Pacifique


Par quels marins extraordinaires ce caillou minuscule (165 kilomètres carrés) a-t-il été peuplé ? De tous les peuples du monde, ceux d'Océanie sont les plus précoces dans le domaine des conquêtes maritimes. C'est ainsi qu'il y a 7000 ans des marins-horticulteurs originaires de Taiwan se disséminent dans l'Asie du Sud-Est insulaire ; ce sont des locuteurs d'austronésien, famille de langues parlées de Madagascar à l'île de Pâques. Il y a 3500 ans, leurs descendants, porteurs de la céramique dite « Lapita », construisent des navires capables de franchir près de neuf cents kilomètres d'océan. Depuis l'ouest du Pacifique, ils s'établissent en deux ou trois siècles dans tous les archipels jusqu'à Tonga et Samoa. Mais il faut attendre le premier millénaire de notre ère pour que d'autres navigateurs, beaucoup mieux armés, abolissent définitivement les distances : ils s'installent aux Cook, aux Marquises, aux îles de la Société ; puis, après plusieurs milliers de kilomètres sans escale, ils atteignent les sommets du « triangle polynésien » : Hawaï, Nouvelle-Zélande, île de Pâques. Avant l'an mille, ils rapportent la patate douce d'Amérique du Sud.


La société de ces Polynésiens est très structurée ; maîtresse d'une technologie capable de produire de grands et solides navires, elle est également riche d'une science du ciel et de la mer qui la conduit sur des terres toujours plus éloignées ; ses connaissances agronomiques lui permettent d'y prospérer. À la tête de cette société, l'autorité est assez puissante pour que soient produites et réunies les quantités considérables de matériaux divers nécessaires à la très gourmande construction navale. Elle est suffisamment pérenne et prévoyante pour que les flottes, une fois construites, soient entretenues, puis renouvelées. En Polynésie, cette autorité est celles des mâles premiers-nés d'une aristocratie qui se réclame d'une origine divine : les ariki.


La tradition orale place l'arrivée du premier ariki pascuan, Hotu Matua, il y a au moins trente générations. Sa dynastie s'ancra dans la baie d'Anakena, où des données archéologiques fiables déterminent la première occupation entre 800 et 1000 de notre ère ; datée de cette période, une tête de harpon en os est identique partie du fonds culturel commun aux Marquisiens et aux Pascuans.


Les grands travaux des Pascuans


Les ancêtres les plus prestigieux des lignages étaient représentés par les statues géantes, ou moai, dressées sur les plates-formes lithiques monumentales, les ahu. Si l'on connaît mal la morphologie et la taille des premières statues, il apparaît qu'elles étaient déjà sculptées dans le tendre tuf du volcan Rano Raraku et qu'elles ont rejoint très tôt les ahu édifiés en des points très éloignés de la carrière. Leur style, malgré des variantes chronologiques, montre une grande unité.


Ainsi, depuis un centre de production unique, les œuvres exprimant la fierté des lignages circulent, sans doute de façon très solennelle, à travers de nombreux territoires. Ces déplacements nécessitent des rencontres destinées à obtenir l'autorisation et l'aide de chacune des autorités territoriales. C'est l'occasion d'honorer, par des fêtes, les dieux et les ancêtres respectifs.


Avant de placer les moai sur leur plate-forme, leurs orbites étaient creusées et recevaient une sclérotique de corail blanc et une pupille de pierre sombre. Leur regard flamboyant leur conférait alors le nom d'aringa ora ou « visage vivant ». Les statues géantes étaient parfois rehaussées d'une coiffe cylindrique de tuf rouge ou pukao, provenant d'une carrière située au sud-ouest de l'île. Une double circulation s'établissait à travers le pays, pour que statues et coiffes atteignent leur destination, multipliant ainsi les liens sociaux.


Deux cent trente moai ont rejoint leurs ahu – qui peuvent en porter jusqu'à quinze, tel celui de Tongariki. Quatre cents statues sont restées dans la carrière ; certaines sont en cours d'élaboration ; d'autres, achevées, sont plantées dans les flancs du cratère, enfouies parfois jusqu'au menton dans les déchets d'extraction. Ainsi, pendant sept ou huit siècles, les Pascuans ont déployé une énergie folle dans la sculpture et le déplacement des géants de pierre. Mais ceci n'est rien auprès de la construction des ahu qui les exposaient. Les plus grands, longs de cent cinquante mètres, ont mobilisé des milliers de mètres cubes de terre et de roches, parfois énormes.


Flore disparue de l'île de Pâques


Ces réalisations impliquent le recours à une grande quantité de matières premières d'origine végétale : fibres des câbles de traction, madriers des leviers, fûts des trains de roulement. La flore de l'île de Pâques pouvait alors largement satisfaire ces besoins extraordinaires, qui s'ajoutaient à ceux, plus courants, de la construction des bateaux et des édifices terrestres. En effet, les analyses polliniques montrent un paysage où des bosquets de l'arbuste toromiro sont abrités par le plus grand des palmiers, Paschalococos disperta.


Depuis 1995, nos travaux sur les végétaux utilisés comme combustibles ont révélé une flore ligneuse beaucoup plus variée que celle conservée par les pollens ; en effet, ils ajoutent quatorze arbres et arbustes aux huit connus dans la flore actuelle et par les pollens. Par ailleurs, ils montrent que la brusque disparition des arbres se situe au XVIe siècle ou plus probablement au XVIIe, et non au début du XVe siècle, comme l'annoncent les analyses polliniques.


Les activités déployées autour de la statuaire monumentale ne sont pas responsables de la disparition des arbres. En effet, les deux cent trente moai déplacés en sept ou huit siècles n'ont jamais mis la forêt en péril. Toutefois, en 1722, Roggeveen décrit une île totalement dénudée, ce que confirment les voyageurs de la fin du XVIIIe siècle – Gonzalès, Cook, Lapérouse. Non seulement il n'était plus possible de déplacer les statues mais, comme l'a constaté Cook en 1774, les plates-formes elles-mêmes n'étaient plus entretenues. C'est la raison principale pour laquelle, au milieu du XVIIIe siècle, tous les moai des ahu gisaient sur le sol.


La cause de la disparition des arbres se trouve, selon les uns, dans la surexploitation du milieu et, selon d'autres, dans un accident climatique. Les premiers considèrent l'île de Pâques comme le modèle même de l'avenir inéluctable de notre planète, où l'expansion démographique conduit à la surexploitation du milieu, la désertification, la famine et la guerre ; les seconds estiment que certains soubresauts de la nature – entre autres la sécheresse liée au phénomène du Niño – en aggravant les effets de la pression humaine sur un écosystème fragile, expliquent la disparition du couvert forestier.


La renaissance pascuane


Quoi qu'il en soit, les Pascuans se sont adaptés à la modification de leur environnement. Avant la crise, tant qu'il y eut du bois, il y eut des bateaux, donc la possibilité de rejoindre les lointains archipels situés au nord-ouest, facilement accessibles grâce aux vents et aux courants dominants. Mais, sans bois, les Pascuans se trouvent désormais prisonniers de leur île pelée.


La dessiccation du sol, consécutive à l'absence de l'ombre des arbres et aux vents constants qui balaient l'île, conduit alors à développer une horticulture « de crise ». Les végétaux sont plantés dans les abris naturels – tubes de lave au toit effondré, dépressions – ou dans de petits enclos de pierre ; les plantations sont protégées sous des champs de pierre, ou sous un manteau d'herbe. D'une flore comportant au moins une trentaine d'arbres et d'arbustes, les Pascuans parviennent à sauver cinq des ligneux les plus précieux : Toromiro et Thespesia (pour leur bois d'œuvre et de sculpture), Triumfetta et Broussonetia (pour la fibre des liens et des vêtements), Sapindus (pour ses matières colorantes). Ils sauvegardent également tous les légumes transportés par leurs ancêtres depuis les lointaines limites du Pacifique : igname, taro, banane, canne à sucre, arrow-root, issus de sa rive ouest, et la patate douce, pur produit de sa rive sud-américaine.


L'adaptation des Pascuans se traduit évidemment par l'abandon de la sculpture des moai ; par ailleurs, les nouveaux ahu ne comportent plus de blocs de grande dimension ; les cadavres ne subissent plus la crémation, dévoreuse de bois ; mais les restes des ancêtres trouvent toujours leur place dans le ahu ancestral : des espaces sont aménagés dans les anciennes plates-formes et entre les statues effondrées.


Au mouvement des moai, depuis le centre religieux du Rano Raraku vers les sanctuaires lignagers, se substitue, après la crise climatique du XVIe-XVIIe siècle, le rassemblement périodique des lignages sur le haut lieu d'Orongo, village d'une cinquantaine de maisons de pierre où se déroulent les cérémonies de l'homme-oiseau. Chaque année, un notable y est consacré tangata manu, homme-oiseau, grâce à la prise de possession du premier œuf déposé par les hirondelles de mer sur l'îlot de Motu Nui, distant de la côte d'un kilomètre quatre cents. Pendant son année de règne et de réclusion, ce personnage très saint, incarnation du dieu créateur Make Make, assure la fertilité du pays, doublant ainsi le rôle essentiel du monarque héréditaire. La dernière de ces cérémonies eut lieu à Orongo en 1867.


La petite statuaire en pierre survit à la disparition de la forêt, tout comme la statuaire en bois, la plus multiforme de Polynésie ; l'art rupestre également : les centaines de bas-reliefs représentant des oiseaux et des hommes-oiseaux à Orongo sont ainsi oblitérées par des pétroglyphes figurant des vulves et le visage de Make Make, alors que les peintures d'oiseaux ou d'objets cérémoniels se mélangent aux figures de bateaux européens, et les recouvrent même parfois, comme à la grotte d'Ana Kai Tangata. Le plus intrigant des modes d'expression pascuan, l'écriture dite rongorongo, continue encore un temps à être magistralement gravée sur du bois d'origine européenne.


Un modèle cataclysmique de développement de notre planète a été naguère bâti sur une hypothétique vision de l'histoire de l'île de Pâques. Le minuscule peuple pascuan montre en fait une résistance exemplaire aux crises les plus dramatiques. Réduit à une centaine d'individus il y a un siècle, il clame aujourd'hui bien haut une identité qui pourrait bien triompher de la mondialisation.

Michel Orliac
Janvier 2009
 
Bibliographie
L'île de Pâques L'île de Pâques
Alfred Métraux
Gallimard, Paris, Nouvelle édition 1980

Les Derniers Secrets de l'Île de Pâques : des dieux regardent les étoiles Les Derniers Secrets de l'Île de Pâques : des dieux regardent les étoiles
Michel et Catherine Orliac
Découvertes
Gallimard, Paris, 1988
Nouvelle édition 2004
Mémoire de pierre, mémoire d'homme. Tradition et archéologie en Océanie. Hommage à Jose Granger Mémoire de pierre, mémoire d'homme. Tradition et archéologie en Océanie. Hommage à Jose Granger
Michel et Catherine Orliac
PUF, Paris, 1996

Bois sculptés de l'île de Pâques Bois sculptés de l'île de Pâques
Michel et Catherine Orliac
Arts témoins
Parenthèse, Marseille, 1995

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