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Antigua, baroque et luxuriante
Daniel Elouard
Agrégé de lettres
Pourquoi Antigua de Guatemala exerce-t-elle une telle fascination sur ceux qui la découvrent, au point même que beaucoup viennent y habiter ? C'est qu'elle possède le charme d'un décor théâtral planté dans un environnement luxuriant, décoré de fleurs, de sculptures et de vestiges d'une autre époque. Elle baigne dans une atmosphère aussi paisible que trompeuse, et la vie perpétuellement menacée ne s'y manifeste qu'avec plus de vigueur. Une ville de sortilèges et de maléfices, que Daniel ELOUARD, rédacteur en chef de Notre Histoire, nous invite aujourd'hui à découvrir.

 

Il est des villes maudites, et Antigua en fait partie. Pour combien de siècles, encore ?

 

C'est le 13 février 1524, que Pedro de Alvarado, lieutenant d'Hernan Cortés, appelé par les Indiens Tomathiu – , c'est-à-dire « assoiffé de sang » – partit rechercher l'Eldorado, à la tête de quatre cent vingt conquistadors et d'un millier d'Indiens. Il ne trouva pas la terre de ses rêves, mais ruina en quelques mois une civilisation prestigieuse. Le 25 juillet suivant, il fondait une première capitale, Santiago de los Caballeros – saint Jacques étant profondément vénéré par les Espagnols. Mais le saint détourna le regard de ses fidèles, car la ville dut être abandonnée à la suite de la révolte des Indiens cakchiquel dont la propre capitale s'étendait non loin de là. Un premier échec. La nouvelle Santiago, inaugurée le 22 novembre 1527 dans la vallée d'Almolongua, ne fut pas plus bénie par le saint. La région est hérissée de volcans : le Fuego culmine à 3 763 mètres, l'Acatenango à 3 976, l'Agua, à 3 766, et c'est sur les pentes de ce dernier que la cité fut bâtie. Pedro de Alvarado mourut en 1541 et sa veuve – Beatriz de la Cuevaplus, connue sous le nom de la Sin Ventura, « la malchanceuse » – , après avoir porté grand deuil, devint gouverneur de la ville... pour deux jours. Le ciel déversa sur la région des pluies torrentielles et la terre se mit à trembler. Le volcan s'ouvrit et une puissante coulée d'eau et de boue emporta la cité ainsi que Beatriz. Seule l'église de la Conception, des morceaux du palais de l'évêque Francisco Marroquin et l'ancienne église de San Juan témoignent encore de ce qui est devenu la Ciudad Vieja. Un deuxième échec. Les soixante-seize survivants décidèrent de construire une troisième capitale dans la vallée de Panchoy, le 16 mars 1543. Elle se développa rapidement, devenant quelques années plus tard le siège de la capitainerie générale du Guatemala, et reçut le titre de « Très noble et très loyale ville de Santiago de los Caballeros » : son blason, divisé en deux parties, montrait en haut, sur un fond rouge, saint Jacques à cheval, et en bas trois volcans, celui du centre en éruption, les deux autres couronnés de croix d'or, probablement pour s'attirer leur bienveillance. Durant deux siècles, la cité prospéra, croyant en avoir fini avec la malédiction. Mais la terre devait encore se souvenir des exactions de Pedro de Alvarado, et se mit à trembler – tantôt doucement, puis plus violemment, le 29 septembre 1717, et surtout, le 29 juillet 1773, le jour de la Sainte-Marthe. Un véritable cataclysme brisa à jamais le développement de Santiago qui perdit des dizaines de milliers d'habitants. La Couronne espagnole décida de construire une nouvelle capitale – l'actuelle Ciudad de Guatemala – à une cinquantaine de kilomètres de là, dans la vallée de l'Ermita. La vieille ville détruite : Antigua de Guatemala, ou plus simplement Antigua, fut dépouillée de la plupart de ses trésors, mais une partie de sa population décida d'y rester, déblayant les ruines, reconstruisant des bâtiments, lui redonnant même au XIXe siècle un peu de sa splendeur perdue. Mais elle n'a toujours pas échappé à sa malédiction, car des séismes l'ébranlent encore jusqu'à nos jours, notamment en 1976.



Une cité opulente, où pouvoirs temporel et spirituel rivalisent de prestige

 

Au temps de sa grandeur, Antigua comptait quelque 150 000 habitants, et son pouvoir s'étendait sur toute la partie méridionale de l'Amérique centrale. Le palais de la Capitainerie générale, maintes fois reconstruit, porte toujours au-dessus de sa porte centrale l'écusson des Bourbons. C'est en effet des rois d'Espagne que le gouverneur tenait son pouvoir, même s'il avait de quoi se prendre de temps à autre pour un roi. Il tirait une partie de ses revenus de droits perçus par la maison des Douanes et s'appuyait sur une armée cantonnée dans huit forts qui servaient parfois de prison. Les troupes manœuvraient sur la Plaza Major ou Plaza de Armas, place principale autour de laquelle furent élevés les bâtiments les plus importants : le palais de la Capitainerie et l'Ayuntamiento, rebâti après 1743, qui abrite, outre la mairie, deux musées – celui de Santiago consacré à la période coloniale, et celui du Livre ancien, dédié à l'imprimerie et aux manuscrits. La Plaza Mayor, au cœur d'une ville dont le plan quadrillé s'organisait tout autour d'elle, était le théâtre de grandes fêtes, prétextes à sanglantes corridas, de marchés rassemblant citadins et paysans des villages voisins, ainsi que de processions qui sortaient de la cathédrale, naturellement construite à l'orient, non seulement pour respecter l'orientation traditionnelle des églises, mais aussi pour marquer, entre l'Ayuntamiento au nord et le palais de la Capitainerie au sud, le pouvoir de l'archevêque, et la prééminence, au moins théorique, du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Aux soins des âmes s'ajoutaient ceux du corps, le plus souvent prodigués par des religieux : Antigua était dotée de sept hôpitaux et de trois pharmacies publiques. La cathédrale inaugurée en 1542 mesurait cent trente mètres de long et comptait cinq nefs. Soixante-huit voûtes la couvraient, soixante-treize balcons-fenêtres l'éclairaient. Lorsqu'on la construisit, un rayon de lumière aurait attiré un beau soir l'attention des habitants du voisinage sur le chantier au milieu duquel ils découvrirent une statue de la Vierge : elle passa tout aussitôt pour miraculeuse, capable notamment de faire venir la pluie, tant et si bien que lorsqu'on la promenait en mai lors des rogations, la procession était toujours saintement arrosée par le Ciel. Mais ce dernier voulut peut-être punir la prétention de ceux qui s'enorgueillissaient d'un édifice aussi prestigieux, puisque le tremblement de terre de 1773 le ruina tellement qu'il ne fut jamais reconstruit. On retira des décombres une autre œuvre vénérée des fidèles, un Christ d'inspiration Renaissance, pour le placer dans la crypte qui, seule, résista au séisme, mais non à la fumée des bougies qui en ont noirci les murs comme la statue. L'importance de la cathédrale était à l'image de la richesse d'une ville qui comptait cinq ateliers textiles, une fabrique de cuir, cinq grandes boucheries. Sa prospérité venait du commerce du cacao, du coton, ainsi que du travail du cuir, de la production de tissus, et au XIXe siècle, de l'exploitation de la cochenille qui donnait un colorant d'un rouge lumineux. Les plus fortunés firent bâtir des palais comme la casa de la Polvera, ou comme la maison où vécut Diaz del Castillo qui relata les conquêtes de Cortés, voire la casa Popenoe qui doit son nom à un couple d'Américains qui la restaura dans les années 30. Au temps de la splendeur d'Antigua, les bâtisseurs de ces palais menaient grand train. Vrais nobles et faux bourgeois aimaient parcourir à la fraîche, en carrosse, à cheval, ou bien à pied – le meilleur moyen de montrer ses atours – les promenades où toute la ville se donnait rendez-vous. Il en existait cinq, et la plus renommée, celle de l'Alameda, était aussi appelée Via Crucis car elle allait de l'église de Los Remedios jusqu'au Calvario, scandée de chapelles qui rappelaient le chemin de Croix. En effet Antigua, comme toutes les villes coloniales de l'Espagne – et d'ailleurs comme celles de l'Espagne elle-même – manifestait une piété ostentatoire. Un chroniqueur, Fuentés y Guzman, y dénombra, outre la cathédrale, vingt-quatre églises attenantes aux couvents des grands ordres religieux – franciscains, dominicains, jésuites, carmélites, capucins, récollets... – auxquelles s'ajoutaient des dizaines de chapelles ou d'oratoires qui furent même aménagés dans les palais. Les notables d'une part, le clergé de l'autre, consacrèrent souvent une bonne partie de leur fortune à commander des œuvres d'art, le plus souvent religieuses qui – du moins l'espéraient-ils – leur feraient bénéficier de quelque mansuétude dans l'au-delà, lorsqu'ils devraient s'expliquer sur leur vie et leur fortune.



Un baroque adapté au contexte, mais néanmoins florissant

 

Cela permit aux architectes, peintres et sculpteurs, de donner au baroque, triomphant dans toutes les Amériques, une touche originale. Les architectes durent tenir compte des tremblements de terre et construisirent des édifices de plus en plus solides et massifs ; si lourds et inélégants que les décorateurs s'ingénièrent à les faire oublier sous des sculptures foisonnantes, des couleurs claires, et de longues bandes verticales. Pas de hauts clochers, peu d'étages ou de voûtes élancées... les constructions semblent ramper sur le sol, et leurs murs épais sont consolidés par une sorte de béton – qui intégrait parfois du blanc d'œuf et du miel ! – coulé entre les parements de pierre ou de brique et caché par du stuc. Le baroque d'Antigua, qui reprend le répertoire stylistique fondamental de ce style, mais l'agrémente de motifs empruntés au monde indien, reste donc, par obligation, plus mesuré qu'ailleurs. La sculpture en revanche peut exprimer plus de fantaisie, et le musée d'Art colonial expose des bois polychromes vigoureux ainsi que des tableaux tourmentés provenant pour l'essentiel des églises. Ce musée est installé dans l'ancienne université de San Carlos, construite en 1763, qui survécut au tremblement de terre. Elle fut la première université d'Amérique centrale, réservée à l'origine aux étudiants espagnols qui pouvaient toutefois y apprendre, entre autres, les langues indiennes. Son patio est entouré d'arcades aux arcs polylobés, et s'orne d'une fontaine – la ville comptait vingt-deux fontaines publiques, lointains échos de l'Espagne mudéjare. L'Europe n'a en effet jamais cessé de nourrir l'inspiration des artistes. Ainsi, la fontaine du couvent de Saint-Dominique – Santo Domingo – est tapissée de faïence : un autre héritage de l'Espagne musulmane, même si les carreaux venaient de Gênes. Ce couvent dominicain fut le premier à être construit. Il était habité par une centaine de religieux, auxquels se joignaient des hôtes de passage, comme le frère anglais Thomas Gage qui y passa plusieurs années et nota : « C'est l'endroit le plus charmant et agréable que j'aie jamais vu dans tous mes voyages ». L'argent ne manquait pas, car la communauté possédait plusieurs villages d'Indiens, une ferme produisant des céréales, une autre de la canne à sucre, une troisième de la viande, et une mine d'argent... Richesses qui permirent d'éclairer l'autel principal d'un énorme lustre en argent massif et de fondre un tabernacle, lui aussi tout en argent, tout comme la statue grandeur nature de la Vierge du Rosaire, dont le visage aurait changé de couleur en fonction de la situation de la ville. Ce couvent fastueux s'élevait dans le quartier élégant d'Antigua, au nord-est. Les franciscains s'étaient établis au sud-est, et rivalisant comme d'ordinaire avec les dominicains, ils avaient demandé à Joseph de Porres de dessiner une vaste église que le séisme détruisit, mais qui ne fut rebâtie que dans les années 1960. Il ne reste que quelques peintures murales de l'école d'Antigua, les seules à avoir survécu, avec celles de l'église des Jésuites. San Francisco Grande bénéficia des largesses de puissantes familles, et l'une d'elles offrit la statue de la Vierge de Lorette – Nostra Senora de Loreto – qui fut déposée dans la cellule du supérieur du couvent. Or, il paraît qu'elle en disparut et qu'elle fut retrouvée sur un tas de pierres, tout près de l'église. La construction d'une chapelle à cet emplacement fut décidée car, où qu'on la portât, la statue finissait par y revenir. San Francisco attire de nombreux pèlerins qui viennent vénérer la sépulture du bienheureux Pedro de Betancour qui, au XVIIe siècle, se préoccupa de la misère des pauvres, fondant le premier hôpital de la ville, et par la suite exauça bien des vœux de ceux qui l'imploraient, comme en témoignent leurs remerciements gravés.



La semaine sainte à Antigua

 

La confrérie de l'Ecce Homo rassemblait la fine fleur de la noblesse qui faisait spectaculaire pénitence le jeudi saint, en grand vêtement blanc, le visage caché sous un scapulaire vert, portant en procession à travers la ville la statue du Christ, pour laquelle avait été construite une chapelle, et qui passait sur des tapis de fleurs. Toute la semaine sainte donnait lieu à de semblables manifestations, et chaque confrérie partait de « son » église pour des processions qui se voulaient toutes plus impressionnantes les unes que les autres. De nos jours encore, la semaine sainte d'Antigua donne lieu à de grandes fêtes animées de processions, de pénitences et de cérémonies religieuses. Lorsqu'arrive Pâques, les cloches se mettent à sonner dans leurs petits campaniles, et pour célébrer la fête de la résurrection, la moindre église est décorée de bouquets de fleurs et parfumée de centaines de bougies. Ces cérémonies étaient encore plus prestigieuses aux siècles glorieux d'Antigua, lorsque le couvent de Sainte-Claire (Santa Clara) était habité par des religieuses qui commandèrent pour leur église une façade baroque dévorée de fleurs de pierre et de figures géométriques entrelacées. En ce temps-là, les capucines enfermées dans leur cellule autour de la Torre del Retiro ne voyaient du monde que le jardin de leur cloître, et les religieuses du couvent de Sainte-Catherine (Santa Catarina) empruntaient l'arc qui enjambe la rue pour aller de leur monastère à leur jardin. La façade de l'église du couvent de la Merced bénéficia elle aussi de toutes les attentions de ses moines... et d'un décor churrigueresque, lequel emporte le regard qui ne sait plus à quel saint se vouer. Ces religieux fondèrent le Collegio de San Jeronimo qui échoua dans sa quête du savoir, pour devenir la maison des Douanes royales, réussissant nettement mieux, elle, dans des quêtes plus matérielles. La façade de Nusetra Senora del Carmen joue également en virtuose sur le registre du baroque avec ses courbes et ses volutes, ses entrelacs et ses végétaux stylisés, tout comme celle de San Agustin, à l'ouest de la Plaza Mayor. Nombre de monastères et d'églises n'ont jamais été rebâtis à la suite du séisme, et la végétation se mêle poétiquement aux vieilles pierres : les bougainvillées s'accrochent à un pilier ruiné, ou décorent ce qui reste des arcades d'un cloître. Les récollets ne sont pas près de revenir dans leur couvent ruiné, au nord-ouest d'Antigua, qui fut endommagé à peine fini, et détruit une cinquantaine d'années plus tard. Pedro de Alvarado et son épouse « malchanceuse » Béatriz dorment sous la cathédrale ruinée, d'un dernier sommeil tourmenté, puisqu'ils sont régulièrement secoués par les colères de la terre. Une terre qui n'en finit pas de vouloir transformer Antigua en enfer, peut-être tout simplement parce que ceux qui y vivent croient y avoir trouvé le paradis.
Daniel Elouard
Octobre 1990
 
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