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L'essor méconnu du Hauran antique
Maurice Sartre

Professeur d’histoire ancienne à l’université François Rabelais de Tours.
Membre senior de l'Institut Universitaire de France. 

La Syrie du Sud, que les touristes sont de plus en plus nombreux à découvrir, constitue pour l'historien de l'Antiquité une curiosité à bien des égards. Mais la première paraît être que cette région de l'Empire romain est à peu près ignorée des auteurs anciens alors qu'elle a bénéficié de toute évidence d'un développement considérable, dont témoignent des vestiges parmi les plus riches non seulement de la Syrie mais de l'ensemble de l'empire. Maurice Sartre connaît bien cette région, comme en témoigne notamment son ouvrage L'Orient romain (Seuil, collection Univers historique, 1991), et a accepté d'en dévoiler l'intérêt historique et la richesse archéologique.

Que les auteurs anciens aient, paradoxalement, souvent méconnu le Hauran s'explique sans doute par le fait que c'est à la fois un bout du monde et qu'aucune ville remarquable et qu'aucun événement spectaculaire n'ont attiré leur attention. Loin des fronts militaires du Caucase ou de l'Euphrate, le Hauran fait face à un calme désert et, s'il participe au commerce lointain, il ne peut rivaliser ni avec Pétra ni avec Palmyre. Il faut attendre l'élévation à la pourpre de Philippe l'Arabe, en 244, pour que le Hauran sorte de l'ombre, mais pour peu de temps… Philippe est assassiné dès 249 ! Du moins est-ce un rejeton de cette lointaine province qui aura célébré le millénaire de la fondation de Rome !

Une position stratégique souvent convoitée…

Les plus anciennes attestations de principautés hauranaises se trouvent sans doute dans les annales égyptiennes, qui mentionnent des princes de Transjordanie au temps de Thoutmès III, puis dans les archives de Tell Amarna. Les identifications ne sont pas toutes assurées, mais il semble bien que l'on puisse reconnaître Bostra – aujourd'hui Bosra. Le souci constant des pharaons de contrôler les accès de l'Égypte en tenant la Palestine et la Transjordanie explique les contacts qu'ils durent nouer avec ces petites principautés de Syrie du Sud. La découverte d'objets égyptiens sur le Golan oriental confirme la présence des Égyptiens, ou au moins des échanges.

Alors que toute la période des dominations assyrienne, néo-babylonienne et achéménide reste plongée dans une obscurité à peu près totale – un trésor monétaire de la fin du Ve siècle atteste cependant de relations avec la côte phénicienne – le Hauran commence à sortir de l'ombre de façon fugitive au IIe siècle avant J.-C. Il est probable que les Lagides d'abord (jusqu'en 200-198), puis les Séleucides après cette date aient exercé une autorité au moins nominale sur la région. Mais il n'en subsiste pas de traces repérables et la première mention claire de Bostra ne fait aucune allusion à cette tutelle politique. En 163 avant J.-C., une armée juive dirigée par Judas Maccabée en personne traverse le Jourdain pour venir à l'aide des communautés juives du Hauran menacées par les habitants des villes de la région. Pour plus de sûreté, l'ensemble des juifs aurait été ramenés à l'ouest du Jourdain. Au cours de cette expédition, Judas rencontre des Nabatéens qui font paître leurs troupeaux, mais rien n'indique que les rois de Pétra aient déjà étendu leur domination politique aussi loin vers le nord.

C'est cependant dans le cours du IIe siècle, profitant de l'affaiblissement du pouvoir séleucide, que les Nabatéens finirent par contrôler progressivement tout le Hauran et même, au début du Ier siècle (de 84 à 72 au moins), la Damascène. Cette extension du royaume vers le nord ne rencontre guère d'obstacles, si ce n'est que, dans le même temps, l'émancipation des juifs et la création du royaume hasmonéen en Palestine sont à l'origine d'un royaume rival à l'ouest du Jourdain. Avant même la fin du IIe siècle, les intérêts des uns et des autres s'étaient heurtés à Gaza, dans le Négev, sur les plateaux de Transjordanie, sur le Golan, et des affrontements réguliers eurent lieu pour la mainmise sur la région.

… avant que les Romains n'imposent leur tutelle

Il serait fastidieux de suivre dans le détail les changements politiques qui affectèrent le Hauran entre l'arrivée de Pompée en Syrie en 64 avant J.-C. et l'annexion du royaume nabatéen par Trajan en 106 après J.-C. La situation consista, pour l'essentiel, en un partage entre deux États clients de Rome. Au nord, le Golan septentrional, la riche plaine de Batanée – région de Sanamein – le plateau désolé du Lejà (Trachôniris), la partie nord du djebel Druze (Jebel el-Arab), c'est-à-dire la plus escarpée, englobant aussi bien Shaqqa que Qanawat, Soueida et Mushennef, après avoir été soumis à des Arabes ituréens qui se révélèrent des brigands redoutables, furent confiés par Auguste à Hérode le Grand et, après sa mort, à ses successeurs ; cette situation persista jusqu'à la mort d'Agrippa II, arrière-petit-fils d'Hérode, sans doute en 92-93. Ses États furent alors annexés à la province de Syrie qui les bordait au nord.

Le sud du Hauran, englobant à la fois une zone de plaine, de Der'a à Busra, et le sud du djebel Druze autour de Salkhad, resta dans le royaume nabatéen. La prospérité de cette région agricole, la seule du royaume qui autorisait une agriculture non irriguée, attira même les rois de Pétra qui firent de Bostra une seconde capitale. La situation resta inchangée jusqu'en 106 après J.-C. quand, à la mort de Rabbel II, Trajan décida d'annexer l'ensemble du royaume nabatéen et d'en faire la province romaine d'Arabie. Le sud du Hauran constitua alors l'extrême nord de la nouvelle province, qui s'étendait aussi loin au sud que Meda'in Saleh (Hegra), à neuf cents kilomètres de là. Bostra devint la nouvelle capitale provinciale et abrita le camp principal de la légion chargée de protéger le territoire.

Cette région, qui présente une telle unité géographique, ethnique et historique, se trouva ainsi partagée d'abord entre deux États clients, puis entre deux provinces romaines. La réunification n'intervint qu'au début du IIIe siècle, lorsque Septime Sévère reporta au nord du Leja la frontière de l'Arabie romaine : le Hauran se trouvait enfin tout entier placé sous une autorité unique.

Une belle unité malgré la diversité des paysages…

Pour le voyageur, le trait dominant, c'est évidemment le caractère volcanique de la région : le basalte noir, plus ou moins oxydé et décomposé, est présent partout. Mais, pour l'observateur plus attentif, la région se partage en au moins trois zones très distinctes. À l'est, la montagne du djebel Druze culmine à près de 1 800 mètres et constitue un véritable château d'eau grâce aux abondantes précipitations d'hiver, notamment la neige. Son versant ouest abrite les plus importantes agglomérations, Qanawat et Soueida. Au nord, le plateau du Leja est constitué d'une coulée de lave très peu décomposée, donnant un aspect terrifiant au paysage ; on ne s'y est longtemps déplacé qu'avec une extrême difficulté et la région servit de refuge à tous ceux qui voulaient échapper à l'autorité. À l'ouest et au sud, les plaines forment un ensemble à la fois bien arrosé – bien qu'il n'ait pas plu de tout l'hiver 1998-1999 ! – et très fertile grâce au sol de décomposition basaltique. Ce fut dans l'Antiquité la zone la plus tardivement mise en valeur – pour des raisons de sécurité –, mais la plus riche et la plus prospère jusqu'à la conquête islamique et au-delà. Il faudra ajouter à ces trois pays de sédentaires le vaste désert de pierres, le harra, qui borde le djebel Druze à l'est, domaine des nomades au printemps.

… et des habitants

La population du Hauran antique comportait pour l'essentiel des paysans indigènes, araméens ou de culture araméenne. Mais très tôt, sans doute dès le IIe siècle avant J.-C. sinon avant, des éléments arabes pénétrèrent dans cette région. Ce furent d'une part les Nabatéens venus du sud, mais qui semblent avoir toujours été assez peu nombreux, sauf à Bostra et dans quelques villages voisins, d'autre part les nomades pasteurs du désert situé à l'est du djebel Druze, que l'on nomme par commodité « Safaïtes » mais qui appartiennent à diverses tribus arabes venues sans doute par étape d'Arabie du Sud. La présence de ces derniers est attestée par plusieurs dizaines de milliers de graffiti répartis dans tout le désert, depuis les environs de Damas jusqu'en Arabie Saoudite du Nord. Quelques-uns fréquentèrent les villages du Hauran, voire s'y installèrent, puisqu'ils y laissèrent quelques inscriptions.

En dehors de ce fond de peuplement, d'autres groupes allogènes sont repérables. Des juifs s'installèrent dans quelques villages de Batanée comme Tafas ou Nawa, et l'on sait qu'Hérode pacifia le Leja grâce à des colons juifs venus de Babylonie. On trouve aussi quelques Grecs – une inscription mentionne « les Grecs installés à Danaba » dans un village tout proche d'Ezra – et naturellement, à partir du IIe siècle après J.-C., des Romains. Ceux-ci furent essentiellement des militaires – en activité ou vétérans – et des fonctionnaires, mais il n'est pas impossible que des colons aient profité de distributions de terres dans la plaine de Bostra.

Une vie urbaine qui se développa très tôt

La région n'était pas dépourvue de villes avant l'arrivée des Romains. Bostra et Canatha (Qanawat) au moins étaient déjà fort développées ; sous l'empire, elles se couvrent d'édifices nouveaux, tandis que d'autres centres prennent de l'importance, tels Adraha (Der'a), Dionysias (Soueida), Philippopolis (Shahba), Maximianopolis (Shaqqa), sans compter diverses agglomérations de type urbain mais qui n'ont pas le statut de cité – Ezra, Sanamein ou Mismiyye. Bostra est de loin la plus spectaculaire, avec son immense théâtre parfaitement conservé, ses thermes gigantesques, ses réservoirs, ses rues à colonnades, ses arcs. Mais, bien que les édifices ne soient pas toujours aussi nettement visibles, on a retrouvé des théâtres à Der'a, Soueida, Qanawat, Shahba, des thermes à Shahba, des temples à Qanawat et Soueida… pour ne rien dire des remparts de Shahba, des nymphées de Bostra et Qanawat, ou des maisons à mosaïques de Shahba. Les inscriptions, surabondantes dans tout le Hauran, montrent l'existence d'une vie civique comme il en existe alors partout dans la partie orientale de l'empire, avec des magistrats, des conseils, et des notables généreux pour faire fonctionner l'ensemble. La plupart sont des indigènes superficiellement hellénisés, qui ont conservé leurs noms sémitiques pour beaucoup, mais utilisent le grec dans les inscriptions officielles comme privées.

De nombreux vestiges de l'occupation des campagnes

Ce qui frappe peut-être davantage et fait incontestablement l'intérêt majeur du Hauran pour l'historien, c'est l'abondance des traces de la vie villageoise. Hasard de l'histoire – la région a longtemps été quasi dépeuplée – et de la nature – la roche basaltique résiste particulièrement bien – tous les villages actuels, et un bon nombre de sites désertés, abritent des quantités impressionnantes de ruines antiques. Qui a visité sans exception tous les villages du Hauran peut constater l'abondance et la qualité des vestiges, malheureusement rapidement détruits par une volonté de modernisation parfois inconsidérée et par un accroissement démographique très rapide. Il n'y a pratiquement pas de village qui n'abrite plusieurs inscriptions grecques – certains mêmes les comptent par dizaines – des maisons antiques avec leurs étables, des édifices publics : théâtre, thermes, auberges, des tombeaux, des temples. Plusieurs de ceux-ci sont encore bien visibles à Sleim, Atil, Mushennef, Sanameim. D'autres ne sont plus connus que par des dessins de voyageurs d'autrefois, voire par quelques photographies anciennes. Le village antique, qui est souvent le grand absent de l'archéologie, trouve ici une place de choix.

Cette densité de vestiges antiques dans les villages présente, pour l'historien, un intérêt exceptionnel car elle permet d'analyser la vie rurale comme on ne peut que rarement le faire dans le reste de l'empire. Ainsi, les inscriptions mettent bien en valeur l'originalité des villages qui, pour la plupart, ne dépendent d'aucune cité mais s'autoadministrent, grâce à des magistrats dont l'activité essentielle semble être de gérer les finances de la communauté. Nombre de mentions sont faites au trésor du village – qui se confond sans doute parfois avec le trésor du dieu principal du lieu – ainsi qu'à la maison commune (ou publique), siège des institutions villageoises. Les vestiges architecturaux ainsi que les inscriptions permettent de dégager l'existence de grands propriétaires, possédant de belles et grandes maisons, richement décorées, souvent à un ou deux étages munis de balcons à colonnades – quelques-unes sont bien conservées à Umm ez-Zeitoun, à Kafr Shams, à Inkhil. D'autres maisons, plus modestes, témoignent cependant d'une grande maîtrise des procédés de construction. Dans ce pays sans arbre – il en allait de même dès l'Antiquité – la couverture la plus économique était faite de dalles de pierre, soigneusement ajustées et reposant sur des corbeaux décorés. Cela contraint à construire des pièces plutôt petites, que l'on peut relier entre elles par des arcs sur pilier. Dans toutes ces maisons, on trouve de multiples étables, avec leurs mangeoires placées assez haut, preuve que l'élevage des bovins était fort développé dès l'Antiquité.

Le Hauran au début de l'ère chrétienne

La prospérité du Hauran s'est poursuivie, et peut-être même amplifiée, aux IVe-VIIe siècles. Situé aux portes de la Palestine, il a rapidement été en contact avec les chrétiens ; peut-être les communautés juives du Hauran occidental ont-elles même reçu la visite de missionnaires dès le Ier siècle. Pour aller de Jérusalem à Damas, Paul est passé par le Golan. Mais les premières traces ne remontent pas au-delà du début du IIIe siècle. À cette époque, il existe déjà un évêque à Bostra, Bérylle, qui verse d'ailleurs dans l'hérésie au point que le grand Origène est obligé de venir redresser ses erreurs. Au commencement du IVe siècle, la hiérarchie épiscopale est en place dans l'ensemble du Hauran. Au temps de Julien l'Apostat, il y aurait eu à Bosra autant de chrétiens que de païens, d'après une lettre de l'évêque du lieu, Titus, au même Julien.

Aucun monument chrétien ne remonte de façon sûre à cette époque. Mais la région se couvre rapidement d'églises, et l'on possède les vestiges de plusieurs dizaines d'entre elles. On signalera ici seulement deux ensembles exceptionnels. D'une part, à Bostra, siège métropolitain de la province ecclésiastique d'Arabie, deux grandes églises à plan centré ont été fouillées : l'une, connue depuis longtemps, avait été consacrée aux saints Serge, Léonce et Bacchus en 512-513 ; l'autre, dégagée dans les années récentes, semble de même plan mais encore plus grande. On ne sait laquelle fit office de cathédrale. D'autre part, plus spectaculaires, deux églises anciennes sont encore en usage aujourd'hui dans le petit village d'Ezra (antique Zorava), l'une consacrée à saint Georges, l'autre à saint Élie. La première est exactement datée de 515 et a conservé au-dessus de sa porte occidentale la longue inscription de sa dédicace. C'est sans doute le plus ancien édifice chrétien non transformé encore en service.

Ces quelques lignes ne prétendent pas retracer la totalité de l'histoire du Hauran antique mais voudraient en montrer la richesse archéologique et l'exceptionnel intérêt historique. C'est aussi une invitation à sortir des chemins battus, à ne pas se contenter de visiter les monuments spectaculaires de Bostra ou d'Ezra, et à prendre son temps pour découvrir dans le détail un patrimoine dispersé mais qui se livre volontiers à qui emprunte les chemins de traverse, se donnant par là même l'occasion de rencontres enrichissantes avec une population exceptionnellement accueillante et généreuse.

Maurice Sartre
Août 1999
 
Bibliographie
L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.) L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.)
Maurice Sartre
Seuil, Paris, 1991

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