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L'art rupestre dans le monde
Jean Clottes
Conservateur général du patrimoine
Responsable de l'étude scientifique de la grotte Chauvet

L'art rupestre est l'expression artistique la plus ancienne de l'humanité, ou du moins la plus anciennement conservée, puisque certaines de ses manifestations remontent à plus de quarante mille ans. Simples signes gravés ou célèbres peintures des grottes préhistoriques, représentations humaines et animales, scènes de chasse, images fantastiques, religieuses, sexuelles, des millions de traces de cette activité artistique essentielle demeurent sur la terre entière. Beaucoup plus encore ont disparu et celles qui subsistent, soumises aux agressions de l'homme et de la nature, connaissent une attrition constante.

En effet, l'art rupestre n'est pas seulement présent dans les cavernes profondes, où il se conserve plutôt bien. En très grande majorité, les sites se trouvent en pied de falaise, dans les abris et les entrées de cavités, et surtout sur des rochers en plein air, exposés aux variations de la température, aux éléments… ou aux graffiti. Le paysage et ses diverses composantes ont joué un rôle majeur. L'environnement est souvent aussi important, et parfois davantage, que l'art lui-même, qu'il s'agisse des canyons de l'Utah et de la Patagonie, des cavernes européennes, des montagnes sacrées du Brandberg ou du Drakensberg, des gigantesques falaises de Huan Shan ou des bords de fjords en Norvège.

Les œuvres gravées

Trois techniques principales ont été utilisées pour créer des œuvres pariétales : la peinture, la gravure et la sculpture. Ces dernières sont relativement peu nombreuses, en raison de leur plus grande difficulté de réalisation. Depuis les temps glaciaires du Paléolithique, avec les bas-reliefs d'Angles-sur-l'Anglin dans la Vienne ou du Cap Blanc aux Eyzies-de-Tayac, jusqu'aux girafes de Dabous dans l'Aïr au Niger, d'une dizaine de millénaires plus récentes, on en connaît cependant un certain nombre.

Les gravures sont de loin les plus nombreuses. La technique de base consiste à enlever de la matière grâce à un outil et à créer un contraste entre la zone gravée, plus claire, et le fond plus foncé. Dans la pratique, les variations abondent. Très souvent, les auteurs des dessins ont procédé par piquetage, utilisant une pierre dure, un galet par exemple, pour taper sur la surface rocheuse et l'entamer. Ces surfaces, surtout dans les régions arides, sont patinées par le temps, c'est-à-dire légèrement modifiées physiquement et chimiquement par l'action des éléments, et elles présentent une coloration sombre. Le piquetage brise cette micro-couche superficielle et fait apparaître l'intérieur plus clair de la roche. La juxtaposition et la superposition des impacts permettent de dessiner des traits qui tranchent sur la roche avoisinante. Cette technique a été utilisée à toutes les époques et sur tous les continents.

La gravure par incision ou par raclage est également répandue. Les gravures fines, au moment où elles furent réalisées, se détachaient nettement, en blanc, sur la roche. Depuis, elles se sont patinées, ont pris la couleur de leur support, et il arrive qu'on ne puisse les distinguer qu'en lumière frisante. C'est le cas dans les grottes profondes de l'Europe. Parfois, en Afrique par exemple, des gravures profondes ont été ensuite polies, pour régulariser les sillons.

Une technique particulière est celle des géoglyphes, dont les plus célèbres se trouvent en Amérique du Sud (Pérou, Chili), mais dont on connaît des exemples aux États-Unis et même en Angleterre. Il s'agit alors non plus de marquer des parois verticales ou des rochers mais de réaliser les dessins sur le sol, en le raclant ou en le creusant légèrement pour obtenir un contraste, ou en retournant des cailloux patinés pour exposer la face restée plus claire. Les géoglyphes se développent parfois sur des dizaines, voire des centaines de mètres, comme les fameuses lignes de Nazca, où certains ont voulu voir l'œuvre d'extra-terrestres, car on ne les distingue dans toute leur splendeur qu'en vue aérienne. En fait, beaucoup plus simplement, leurs auteurs, comme tous les artistes, gardaient dans leur esprit l'image précise qu'ils souhaitaient représenter et ils la reproduisaient le moment venu avec ses proportions.

Les peintures

Les peintures sont moins nombreuses car elles se conservent moins bien à l'extérieur. Avec le temps, sauf lorsqu'elles sont protégées localement par des auvents ou par une exposition favorable, elles s'affadissent et finissent par disparaître. Cela a dû arriver à des dizaines de millions d'images. Leurs techniques sont connues. À l'inverse de la gravure, on concrétise une image par un apport de matériau colorant. Cela peut se faire au fusain, en se servant d'un bâton de pigment comme crayon – charbon pour le noir, morceau d'hématite pour le rouge. Il s'agit alors de dessins. Toutes les figures noires de la grotte Chauvet ont été réalisées ainsi. Pour les préhistoriens, ce type de technique présente un intérêt majeur car, s'il est possible de prélever quelques milligrammes de charbon, on peut obtenir une date directe par la méthode du radioacarbone avec accélérateur.

La véritable peinture implique d'utiliser deux éléments au moins : le pigment pour la couleur, un liant pour la fluidité. Le pigment, outre les matières citées, sera fréquemment du bioxyde de manganèse pour les noirs. C'est le cas à Lascaux, où aucune date radiocarbone n'a pu être obtenue. D'autres minéraux ont des couleurs différentes. Ils sont beaucoup plus rares – goethite pour les jaunes, certaines argiles pour les blancs. Des colorants végétaux ont également été mis à profit mais les rouges et les noirs dominent partout. Quant au liant, les gens ont eu recours à tous les liquides possibles et imaginables : l'eau, bien entendu, mais aussi le sang (en Australie, par exemple), l'urine ou la graisse. De nombreux cas bien documentés ethnologiquement, en Afrique, en Amérique ou en Australie, témoignent de la valeur insigne qui s'attachait à la peinture. On allait chercher le pigment dans des endroits spéciaux plus ou moins éloignés, on préparait le mélange à certaines périodes, avec telles ou telles cérémonies. La peinture n'était pas un produit neutre, elle revêtait une importance en soi. Parfois, on ajoutait au mélange une charge, faite par exemple d'une poudre de roche, afin de favoriser son adhérence à la paroi.

L'utilisation de la peinture plus ou moins liquide s'est faite de multiples manières. La plus simple est de l'appliquer, voire de l'étaler au doigt. On peut aussi se servir d'un pinceau ou d'une peau animale. Une technique très spéciale a été inventée de nombreuses fois. Il s'agit du pochoir. La peinture – ou parfois le pigment seul – est prise dans la bouche et projetée par crachotements sur l'objet à dessiner placé contre la paroi : son empreinte apparaît ensuite en négatif. Assez curieusement, le sujet principal ainsi réalisé est la main. On connaît des mains négatives datées de 27 000 à 28 000 ans dans la grotte Cosquer, près de Marseille, alors que certaines ont été faites il y a quelques années à peine en Australie, accompagnées de boomerangs et d'autres objets.

Les motifs représentés

Les représentations d'objets, inexistantes dans l'art du Paléolithique, se trouvent sous des formes diverses dans l'art rupestre mondial. En Scandinavie, ce sont des bateaux, ailleurs des armes ou des outils.

Certains motifs assez spécifiques apparaissent à toutes époques et en tous lieux. Les plus communs sont les cupules. Très fréquemment, elles sont considérées comme féminines ou bien on les trouve associées à des idées de fertilité. Les mains et les pieds isolés peuvent avoir des significations multiples. D'autres thèmes, à l'inverse, comme les paysages, n'apparaissent quasiment jamais. Les empreintes animales font partie des motifs universellement figurés.

Tous les arts rupestres comprennent des tracés qui ne correspondent à aucune réalité immédiatement reconnaissable par une personne extérieure à la culture. Ce sont des zigzags, des bandes ondulées, des séries de ponctuations en lignes ou en nappes, des cercles et rectangles, des croix et fuseaux, des lignes droites, isolées ou en groupes, verticales, obliques ou horizontales. Certains de ces signes géométriques, comme on les appelle faute de mieux, peuvent évoquer une image précise pour nous, sans que nous sachions si elle correspond à la réalité. Par exemple, un cercle rayonnant fera penser au soleil, mais le sens était peut-être complètement différent. Ces signes, parfois d'une très grande complexité et variété, comme ceux du Rio Peruaçu au Brésil, sont la partie la plus mystérieuse de l'art rupestre, puisqu'ils témoignent de conventions auxquelles nous n'avons plus accès.

Quant aux humains, on les trouve partout, avec des variations notables selon les régions et les périodes. Ils sont très rares dans l'art pariétal paléolithique où dominent animaux et signes. Souvent les caractères sexuels primaires et secondaires font défaut et les humains sont alors sexuellement indifférenciés. Les hommes sont identifiables à leur pénis, parfois aux armes qu'ils portent (Scandinavie). Les femmes à la vulve et surtout aux seins. En Australie (Laura), plus les seins sont gros, plus la femme est censée être âgée.

Les figures les plus extraordinaires sont celles des théranthropes, créatures composites présentant des caractéristiques humaines et animales. Leur généralisation, avec toutes les variations possibles, correspond à des croyances universelles, très anciennes, relatives à la perméabilité des frontières entre humains et animaux et à l'attribution aux hommes de qualités propres à telles ou telles espèces animales. Les animaux fantastiques – dragons, chimères et autres – également ubiquistes, ressortissent de la même réalité surnaturelle.

Les animaux constituent l'un des thèmes majeurs de l'art rupestre, quel que soit le type de société. Il va de soi qu'ils dépendent étroitement de l'environnement, mais partout des choix sont faits en fonction des croyances et non de leur plus ou moins grande densité. En Californie, le mouflon jouait un rôle dans la venue de la pluie : il a donc été très souvent gravé sur les roches de régions désertiques. Inséparables du contexte culturel qui les a fait naître, ces images témoignent en effet de croyances, de visions du monde et de coutumes dont nous avons trop souvent perdu le sens. Dans certaines régions (Australie, sud de l'Afrique, certaines parties des Amériques), cependant, des traditions sont parvenues jusqu'à nous et éclairent les significations de cet art.

Symboles, commémorations, prophylaxie

Il est possible, par commodité, de classer les explications connues pour l'art rupestre sous trois rubriques principales, étant entendu que cette division est artificielle et qu'il existe des chevauchements multiples. La première et la plus commune est l'affirmation d'une présence, qu'il s'agisse d'un individu ou d'un groupe constitué, dont les symboles appartiennent à la tribu ou au clan et en renforcent le pouvoir et la cohésion. Ces symboles, signes, humains ou animaux, marquent les frontières naturelles et le territoire traditionnel, en même temps qu'ils donnent un sens au paysage.

Autre rôle majeur, celui de témoignage, qui fixe la mémoire d'événements marquants. Cet art narratif peut aller au-delà de la simple commémoration d'une catastrophe ou d'un coup d'éclat. Chez les Indiens des Plaines, lorsqu'il représentait un exploit, non seulement il ajoutait au statut de celui qui l'avait accompli, mais il renforçait en outre sa chance et ses pouvoirs. Les mythes relatifs à la création du monde font partie des universaux de la pensée humaine et ils trouvent leur place dans l'art. Par exemple, en Australie, dans le Kimberley, le Wandjina souvent figuré est un esprit créateur. Des histoires et des légendes, profanes ou sacrées, sont également pérennisées par l'image. Ce seront souvent des héros ou personnages mythiques, en Australie ceux appartenant au Temps du Rêve.

Enfin, un autre aspect de l'art, moins connu que les précédents, n'est pas moins important. Créer des images sur la roche était souvent un moyen d'agir sur le monde. L'image, perçue comme une émanation du sujet représenté, conservait une affinité avec lui et permettait de l'atteindre, de le contrôler, d'en obtenir une aide, d'écarter les dangers et de participer à l'équilibre de la nature. L'art avait alors un rôle prophylactique. L'image, puissante en soi, peut être un moyen privilégié d'entrer en contact avec les esprits du monde surnaturel, spécialement dans le cadre de religions chamaniques.

Sur les cinq continents

Contrairement à une opinion répandue, ce n'est ni à l'Europe ni aux temps glaciaires qu'appartiennent la plupart des sites d'art rupestre. Il est impossible d'avoir une évaluation précise de leur nombre dans le monde. En tout, on peut penser qu'il en existe autour de 400 000, très inégalement répartis.

En Europe, on n'en compte que quelques milliers. L'art des cavernes est faiblement représenté, avec environ 350 sites. Des traditions diverses d'art rupestre lui succéderont : art du Levant en Espagne orientale, puis art schématique plus généralement réparti dans la péninsule Ibérique ; art rupestre scandinave ; art alpin en France (mont Bego) et en Italie (Valcamonica), du Néolithique à l'âge du fer inclus ; sites gravés – plus d'un millier – de la forêt de Fontainebleau.

L'Afrique est le continent par excellence de l'art rupestre, avec plus de deux cent mille sites, dont beaucoup de très grande importance, la majeure partie dans les pays sahariens et dans le sud du continent. L'Asie est moins connue et son art rupestre est le plus souvent indaté. Ce continent si vaste doit comporter plusieurs dizaines de milliers de sites, avec plus de dix mille en Chine. Gravures et peintures sur roches sont présentes dans toute l'Océanie, y compris à Hawaï. Il doit bien y avoir en tout plus de cent mille sites ornés, pour la plupart en Australie, pays du monde le plus riche en art rupestre. L'Australie est en outre le lieu où l'on connaît la plus longue tradition artistique ininterrompue, puisqu'elle a duré jusqu'à nous. Enfin, l'art des Amériques, du Canada à la Patagonie est extrêmement important et varié.

L'art rupestre est un phénomène commun à tous les peuples de l'humanité, sur les cinq continents, depuis les dizaines de milliers d'années que l'homme « moderne », notre ancêtre direct, existe. Ses chefs-d'œuvre témoignent partout de systèmes de pensée sophistiqués et, malgré sa diversité, de l'unité fondamentale de l'esprit humain.

Jean Clottes
Janvier 2004
 
Bibliographie
La Grotte Chauvet. L'art des origines La Grotte Chauvet. L'art des origines
Jean Clottes
Art Rupestre
Le Seuil, Paris, 2001

Le Musée des Roches. L'Art rupestre dans le monde<br/> Le Musée des Roches. L'Art rupestre dans le monde

Jean Clottes
Arts rupestres
Le Seuil, Paris, 2000

Aux origines de l'Art. 50 000 ans d'Art préhistorique et tribal. Aux origines de l'Art. 50 000 ans d'Art préhistorique et tribal.
Emmanuel Anati
Fayard, Paris, 2003

40 000 ans d'Art contemporain. Aux origines de l'Europe. 40 000 ans d'Art contemporain. Aux origines de l'Europe.
Sous la dirction d'Emmanuel Anati
Edizioni del Centro, Capo di Ponte, 2003

La naissance de l'Art. Genèse de l'Art préhistorique dans le Monde. La naissance de l'Art. Genèse de l'Art préhistorique dans le Monde.
Michel Lorblanchet
éditions Errance, Paris, 1999

Arts et Préhistoire Arts et Préhistoire
Jean-Pierre Mohen
éditions Pierre Terrail, Paris, 2002

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