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Particularismes hongrois
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Les Hongrois se distinguent de leurs voisins par leur origine et leur langue : cependant, de par la situation géographique de la région où ils se fixèrent, et le brassage ethnique qui s'y opéra, ils eurent souvent bien des difficultés pour se soustraire à l'influence de puissances telles que le Saint Empire, l'Empire ottoman puis l'Union soviétique.

Des pasteurs nomades aux sujets d'un roi catholique

Dans une Europe centrale peuplée par les Slaves – Polonais, Tchèques, Slovaques, Slovènes, Ukrainiens – un îlot d'origine différente : les Hongrois – qui se désignent sous le nom de Magyars – sont un peuple ouralien ou finno-ougrien originaire de la région de l'Oural. Par leur langue, ils sont apparentés aux Samoyèdes de Sibérie, aux Finnois, aux Lapons et aux Estoniens de l'Europe du Nord. Formant une branche des Ouraliens, un groupe proto-ougrien s'en distingua au Ier millénaire avant notre ère. Ils formèrent au nord de la mer Noire un peuple de pasteurs nomades, les Magyars, organisés en clans et en tribus qui furent attaqués par les Turcs Petchenègues vers 890 et se mirent en route vers l'Ouest, s'établissant entre les fleuves Dniestr et Danube, région qu'ils désignèrent comme Etelköz, « entre les fleuves ». Là, ils furent sollicités par des princes chrétiens voisins dans leurs querelles et apprirent les routes vers l'Europe centrale qu'ils empruntèrent, à la date factice et traditionnelle de 896, pour s'établir dans la plaine de Pannonie sous la direction du prince Arpad. Ils soumirent rapidement les faibles populations slaves puis, pendant cinquante ans, se livrèrent à des raids de cavalerie, pillant la Lombardie, la Bavière, la Gaule. Tout l'Occident retentit de la prière De sagittis Hungarorum libera nos Domine ! – « De la fureur des Hongrois, délivrez-nous Seigneur » – jusqu'à ce qu'en 955 le raid conduit par le roi Bulcu (qui avait été baptisé à Byzance) fût écrasé par l'empereur Othon Ier à la bataille du Lech près d'Augsbourg, et Bulcu pendu comme relaps. Ce fait marqua la fin des campagnes en Occident.

Les Hongrois, qui pratiquaient déjà une agriculture temporaire, se sédentarisèrent vite sous l'influence de leur conversion au christianisme. Le clergé allemand qui dominait la Bohême envoya de nombreux missionnaires qui conférèrent le baptême au prince magyar Geza. Celui-ci fit baptiser son fils Vajk qui devint Istvan – Étienne – et confia son éducation à l'évêque de Prague Adalbert, dont les disciples mirent sur pied l'Église hongroise. Ayant épousé la fille du duc de Bavière, Étienne reçut du pape, et avec le consentement de l'empereur Othon III, une couronne royale le jour de Noël de l'an 1000. Il organisa son royaume en comitats – héritiers des clans de la période nomade – mais se réserva les deux tiers des terres qu'il distribua largement aux monastères et aux églises. Il mourut en 1038 sans héritier.

Les luttes pour sa succession durèrent un demi-siècle puis, en 1095, le roi Koloman reçut par héritage la couronne de Croatie dont le statut, précisé par les Pacta Conventa de 1102, resta en vigueur jusqu'en 1918. Les XIIe et XIIIe siècles furent marqués en Hongrie par les guerres du souverain contre les nobles qui avaient accaparé les terres : le pouvoir en fut affaibli et permit à un peuple d'origine turque, les Koumans, de s'établir dans l'est du pays. En revanche, des relations intellectuelles se nouèrent avec la Sorbonne. En 1301, la dynastie arpadienne s'éteignit et le pape désigna pour régner en Hongrie Charles Ier d'Anjou : il sut restaurer son royaume qui connut une poussée démographique importante. À la fin du XIIIe siècle, on peut dire que les Hongrois avaient oublié leurs origines nomades et constitué une société semblable à celles de l'Occident. Les Angevins se laissèrent alors tenter par l'aventure italienne avec Louis II le Grand, qui devint roi de Naples, puis roi de Pologne.

Entre Saint Empire et Empire ottoman

Sigismond de Luxembourg-Bohême (1387-1437), qui fut élu empereur du Saint Empire en 1420, inaugura la lutte contre les Ottomans en participant en 1389 à la bataille de Kosovo où les janissaires taillèrent en pièces l'armée chrétienne conduite par le prince serbe Lazare. La guerre contre l'empire du sultan devint la préoccupation essentielle des souverains magyars : le gouverneur de Transylvanie, Jean de Hunyadi, d'origine roumaine, s'y illustra. Son fils Mathias (1458-1490), dit Corvin – par allusion au corbeau de son blason –, élu roi de Hongrie, entreprit sans succès de créer un grand empire d'Europe centrale en luttant contre les Habsbourg d'Autriche et contre la Pologne. Dans son pays qui comptait sans doute trois millions et demi d'habitants, il introduisit la civilisation de la Renaissance en faisant appel à des lettrés et artistes italiens et ouvrit en 1473 la première imprimerie de son royaume. Sous Mathias, l'État médiéval hongrois atteignit son apogée.

Une défaite contre Soliman le Magnifique à Mohacs, en août 1526, entraîna la mort du roi Louis II Jagellon et l'opposition de deux candidats à la succession, Jean Szapolyai, grand de Transylvanie et allié des Turcs, et Ferdinand de Habsbourg. La conséquence de leur lutte fut la division du royaume en trois États : à l'ouest, la « Hongrie royale » dominée par les Habsbourg de Vienne ; à l'est, la Transylvanie, principauté indépendante de 1606 à 1660 ; au centre, la Hongrie ottomane (1541-1699) qui garda son autonomie religieuse mais fut gouvernée par un pacha s'appuyant sur des propriétaires ottomans – les sipahi – et sur des mosquées telles celle de Buda, disparue, et celles de Pecs qui subsistent. L'échec du siège de Vienne par les armées du sultan, en 1683, ouvrit la porte aux victoires d'Eugène de Savoie qui, en 1699, par la paix de Karlowitz, fixait sur la Save la frontière entre l'Autriche et les Ottomans, et par là-même les limites de l'Europe centrale jusqu'en 1918. Désormais incluse dans l'empire des Habsbourg, la Hongrie s'ouvrit aux « Lumières » sous Marie-Thérèse et Joseph II.

Une lente conquête de l'autonomie

Du mouvement des Lumières – Aufklärung –, les Hongrois retinrent les problèmes de la langue et du libéralisme politique. Sur le premier point, ils obtinrent, dès 1792, que le hongrois fût la langue de l'enseignement et devînt en 1844 la langue de l'administration à la place du latin. Ils trouvèrent d'autre part, en la personne d'Étienne Szechenyi, dont le livre Hitel – le crédit – faisait une critique systématique du féodalisme, un chantre du libéralisme politico-économique. Ce fut le point de départ d'une campagne d'agitation de Louis Kossuth (1802-1894) qui demandait des réformes radicales. Lors de la révolution de Vienne, en mars 1848, il réclama un gouvernement responsable pour la Hongrie qui fut constitué à Pest avec Lajos Batthyany. Vienne répondit par la force et une guerre austro-hongroise éclata : Pest fut prise par l'armée autrichienne, le parlement de Hongrie se réfugia à Debrecen et l'armée hongroise capitula à Vilagos devant l'armée du tsar Nicolas Ier. Kossuth se réfugia en Turquie et une politique de répression fut pratiquée pendant dix ans sous la férule du ministre autrichien Alexandre von Bach.

Les défaites des Habsbourg en Italie et en Allemagne amenèrent Vienne à restructurer l'empire. Le compromis – Ausgleich – de février 1867 faisait de la Hongrie un État unitaire – le royaume de Saint-Étienne – avec un roi Habsbourg, couronné à Budapest, un parlement à deux chambres, un ministère responsable devant lui, et trois ministres pour les affaires communes – défense, diplomatie, finances. La politique hongroise fut fortement teintée de nationalisme et ne tint guère compte des nationalités vivant dans le royaume : Roumains de Transylvanie, Croates, Slovaques, qui tous réclamaient des droits minoritaires. La Hongrie n'entra pas volontiers dans la première guerre mondiale, craignant un accroissement du nombre des Slaves dans le pays.

Elle en sortit – dans le camp des vaincus – par le traité de Trianon (4 juin 1920) qui réduisait le royaume de Saint-Étienne à une Hongrie ethnique, amputée de trois millions de Magyars. Ressassant sa « déception de Trianon », elle connut une dictature communiste avec Bela Kun, puis un régime conservateur et autoritaire avec l'amiral Horthy. La seconde guerre mondiale l'entraîna, aux côtés du IIIe Reich, dans une lutte contre l'URSS qui se termina par un désastre : le siège de Budapest par l'Armée rouge. Un régime communiste violent et contesté par le soulèvement de 1956 domina avec Janos Kadar jusqu'en 1989, quand le Parti socialiste des travailleurs décida sa propre dissolution.

Depuis, la Hongrie démocratisée et ouverte au capitalisme frappe à la porte de l'Europe : État moyen de onze millions d'habitants, mais pièce indispensable pour toute reconstruction au cœur même de notre continent.

Georges Castellan
Mai 2001
 
Bibliographie
Histoire de la Hongrie, des origines à nos jours Histoire de la Hongrie, des origines à nos jours
Ervin Pamleny
Budapest, 1974

Les Hongrois et l’Europe Les Hongrois et l’Europe
Sandor Csernus
Institut hongrois de Paris, 1999

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