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La Sicile byzantine
Jean-Claude Cheynet
Professeur d'histoire byzantine à l'université de Paris IV-Sorbonne

Directeur du Centre de recherche sur l'histoire et la civilisation de Byzance (CNRS-Collège de France, depuis 2000)
Lorsque, en 395, l'Empire romain fut partagé entre les fils de Théodose, la Sicile se trouva en raison de sa position géographique rattachée à l'empire d'Occident et passa naturellement dans le royaume ostrogoth de Théodoric. Elle fut aussi la première province reconquise par Bélisaire, envoyé par l'empereur Justinien Ier pour reprendre l'Italie et Rome ; un gouverneur s'installa à Syracuse, capitale de l'île. Ces changements de régime s'effectuèrent sans trop de violence et la Sicile, qui était depuis longtemps l'un des greniers à blé de la Méditerranée, resta jusqu'à la fin du VIe siècle la résidence de sénateurs romains et la principale réserve foncière de la papauté. Elle reprit toute son importance comme relais du commerce méditerranéen dès que les Byzantins contrôlèrent à nouveau l'Afrique arrachée aux Vandales. Jean-Claude Cheynet brosse ici le tableau d'une Sicile qui dut sa prospérité autant à ses blés qu'à la riche culture de ses élites, très liées à Constantinople.

Grecs et Latins, Byzantins et Africains

L'image que donne la Sicile aux VIe et VIIe siècles est celle de la prospérité. Elle n'a sans doute pas échappé aux épidémies de peste qui frappent le monde méditerranéen depuis 541, mais l'île sert de refuge à une partie des élites romaines menacées par l'invasion d'un nouveau peuple barbare, les Lombards, et à des Orientaux, chassés par la conquête perse, suivie de l'occupation arabe. La Sicile avait connu dans l'Antiquité une colonisation grecque, puis elle était redevenue largement latine durant l'Empire romain. Au VIIe siècle, elle reçut à nouveau des éléments grecs venus d'Orient, parfois de la Calabre voisine, ou encore des Balkans. Selon la Chronique de Monemvasie, une partie de la population du Péloponnèse, fuyant les Slaves, se serait réfugiée en Sicile. L'île redevint un centre de l'hellénisme, même si, autour des années 700, une partie des élites africaines de langue latine vinrent y chercher refuge. Alors que, vers 600, le pape Grégoire le Grand s'adressait en latin aux fonctionnaires siciliens, au VIIIe siècle, les textes produits dans l'île, notamment les Vies de saints ou les légendes des sceaux des fonctionnaires byzantins, étaient rédigées en grec. Plusieurs papes des VIIe et VIIIe siècles, de langue grecque, venaient de Sicile, mais leurs parents avaient émigré d'Orient. D'après le Liber pontificalis, ouvrage qui donne la biographie plus ou moins détaillée des papes, Léon II (682-683), homme de grande éloquence, était compétent dans l'étude des saintes Écritures, et parlait latin aussi bien que grec. Il reçut les actes grecs du VIe concile œcuménique de Constantinople et les traduisit en latin. La population grecque était plus dense dans l'est de la Sicile, qui gardait un contact plus direct avec Constantinople. L'archéologie a retrouvé trace, dans la région de Taormine, de petites églises et d'ermitages typiques du monachisme byzantin. Les Siciliens de langue latine subsistaient et il semble qu'après le VIIIe siècle, qui marqua la fin de l'apport grec, leur influence ait recommencé à augmenter.


L'île la plus riche de la Méditerranée

La situation heureuse de l'île contraste avec les désastres qui se sont abattus sur les autres provinces de l'Empire. En 614, le patriarche d'Alexandrie, Jean l'Aumônier, qui devait faire face aux flux des réfugiés palestiniens chassés par les Perses, fit venir de Sicile deux vaisseaux chargés de blé. La papauté entretenait la ville de Rome et la modeste administration pontificale, grâce au patrimoine sicilien de Saint-Pierre. L'Église de Rome, dotée par les empereurs, possédait quatre cents domaines représentant huit cent mille hectares et employait le quart de la population de l'île. Toute une administration dirigée par un recteur veillait au bon rendement de ces domaines et, en principe, au traitement équitable des colons. L'Église de Ravenne, celle de Milan et l'empereur byzantin lui-même comptaient également parmi les grands propriétaires. L'esclavage rural ayant quasi disparu, ces terres étaient cultivées par des colons de condition libre, qui payaient de lourdes redevances en numéraire. L'île produisait également du vin, on y élevait des chevaux fort précieux pour l'armée et on exploitait les forêts pour le bois de charpente et la construction navale.

La Sicile conservait un rôle important du point de vue commercial. Elle exportait son blé en Italie et sans doute vers Constantinople. En dépit du recul des activités marchandes en Méditerranée durant le haut Moyen Âge, un recul qui fut du reste moins prononcé qu'on le croyait jadis, le maintien de routes trans-méditerranéennes est établi. Ainsi, la Vie de Pancrace de Taormine, un saint qui aurait vécu au premier siècle de notre ère, mais dont l'histoire fut rédigée au VIIIe siècle, atteste que des marchands naviguaient entre la Sicile et Jérusalem, et importaient dans l'île des tapis d'Asie et de l'huile de Crète. Saint Willibald, parti en pèlerinage vers la Terre sainte en 723, prit un bateau depuis la Sicile, gagna Monemvasie, Samos et enfin Éphèse. La route de diffusion de la dernière grande épidémie de peste avant celle de 1347 est également explicite, quand on se rappelle que les rats portant le redoutable bacille avaient une prédilection pour les cales des bateaux. L'épidémie éclata en Mésopotamie en 743-744, gagna Alexandrie d'Égypte, puis l'Afrique du Nord en 745, d'où elle se répandit en Sicile, dans le Péloponnèse avant d'atteindre Constantinople en 747. Cela signifie que la Sicile entretenait des relations directes avec l'Orient alors que Constantinople avait, à cette date, cessé de le faire.

Les empereurs établirent à Syracuse un atelier monétaire qui, au VIIe siècle, frappa l'or et fournit en pièces l'Occident méditerranéen durant les deux siècles suivants. Au VIIIe siècle, la quantité de monnaie frappée dans cet atelier fut, semble-t-il, de peu inférieure à celle émise à Constantinople, tant la Sicile, encore en paix, avait conservé son niveau de richesse antérieure. Sans doute la monnaie d'or se dévalua-t-elle assez rapidement à partir du VIIIe siècle en raison des circonstances politiques, jusqu'à la fermeture de l'atelier en 878. Des monnaies ont été découvertes le long des axes commerciaux vers Constantinople par le Péloponnèse, vers la Calabre, vers la Sardaigne. Les rares pièces byzantines trouvées en Occident sont pour la plupart d'origine sicilienne.

On comprend que les empereurs aient cherché à défendre un pareil trésor, lorsque les Arabes, installés depuis le milieu du VIIe siècle en Afrique (l'actuelle Tunisie), furent susceptibles de poursuivre leurs conquêtes. L'empereur Constant II quitta Constantinople, menacée d'une attaque générale par les Arabes, visita Rome, qui ne revit plus d'empereur byzantin avant le XIVe siècle, et vint s'installer avec la cour à Syracuse en 663, d'où il espérait surveiller le mouvement des armées et des flottes arabes. Ce séjour montre l'intérêt que les empereurs byzantins portaient encore à l'Occident latin. Mais les habitants supportaient mal le poids des impôts nécessaires pour entretenir l'empereur et son armée et à Constantinople, on s'inquiétait de l'absence de l'empereur. Constant II périt victime d'un complot en 668 et Syracuse cessa d'être capitale de l'Empire. En revanche, à la fin du VIIe siècle, lorsque Carthage fut définitivement tombée aux mains des musulmans, l'île se retrouva en quelque sorte sur la ligne de front ; sa défense fut réorganisée et elle devint un thème, le type de circonscription militaire que les empereurs avaient créé pour tenter d'endiguer le flot arabe. Le stratège qui commandait le thème de Sicile avait en règle générale rang de patrice, dignité très élevée qui souligne une nouvelle fois l'importance qui était attachée à la sauvegarde de la Sicile. L'île protégeait, par son armée et sa petite flotte, l'Italie jusqu'à Rome.


La lente conquête de l'île par les Arabes

Dès le VIIe siècle, les Arabes avaient lancé quelques raids sans conséquences. Ils prirent pied dans l'île à l'occasion d'une des révoltes qui la secouaient en raison d'une fiscalité mal supportée, plutôt que d'un goût de l'autonomie par rapport à la lointaine métropole. Pour trouver les ressources nécessaires, les empereurs finirent par confisquer le patrimoine de Saint-Pierre, d'autant plus que le pape était désormais l'allié des Carolingiens. Un brillant officier, Euphèmios, accusé d'avoir contraint une jeune femme à l'épouser, avait été condamné par un jugement impérial. Sur le point d'être arrêté, il se rebella avec la flotte, tua le stratège et s'empara de Syracuse. Il ne put cependant soumettre le reste de l'île défendue par des troupes loyalistes et se réfugia auprès de l'émir aghlabide de Kairouan ; ce dernier lui prêta le secours d'une armée musulmane qui, en 826, débarqua en Sicile, inaugurant la conquête de l'île. Cette armée échoua à s'emparer de Syracuse et Euphèmios fut assassiné. Repoussés par un nouveau stratège expérimenté, les Arabes rembarquèrent, gardant toutefois une base dans l'ouest de la Sicile.

Cette rébellion manquée ouvrait une guerre qui dura environ un siècle et demi durant lequel alternèrent succès et défaites de part et d'autre, mais les Arabes avancèrent inexorablement d'ouest en est. Ils enregistrèrent un premier grand succès en s'emparant de Palerme en 830-831, fondant un émirat local, toujours appuyé sur les forces africaines proches, alors que les renforts byzantins étaient éloignés. Syracuse finit par tomber en 878, en partie en raison de la négligence de l'empereur Basile Ier qui n'avait pas envoyé assez tôt la flotte de renfort, et le dernier point fortifié important, Taormine, succomba en 902. La Sicile était devenue un émirat où la population musulmane occupait surtout l'ouest de l'île, alors que les Grecs restaient nombreux dans l'est.

Même sous la menace musulmane, l'île gardait d'étroites relations avec Constantinople. Ainsi, ses hommes d'Église prirent part au grand débat sur les Images, au moins lors de la seconde phase de l'iconoclasme. Les adversaires des iconophiles nommèrent métropolite à Syracuse l'un de leurs plus farouches partisans, Théodore Krithinos, qui fut un des derniers à prôner cette doctrine des décennies après sa condamnation en 843. L'île fournit en revanche deux défenseurs illustres des Images, sans qu'on puisse affirmer que toute la population était favorable à leur culte, Méthode, le futur patriarche (843-847) et Grégoire Asbestas, qui fut un des principaux soutiens du patriarche Photius. L'Église de Sicile resta bien vivante, fournissant de saints hommes, même durant l'occupation arabe.


Les tentatives de reconquête

Les Byzantins ne se résignèrent pas à la perte de la Sicile, qui mit un temps en péril leur présence en Italie du Sud. Lorsqu'ils eurent retrouvé leur prééminence en Orient, ils tentèrent de reprendre l'île et Nicéphore Phocas, l'un des plus grands empereurs militaires de Byzance, envoya son neveu, Manuel, dans l'est de la Sicile, où il pouvait compter sur le soutien de la population, mais Manuel fut vaincu et tué en 964. Basile II, qui avait triomphé sur tous les fronts et notamment rétabli la domination byzantine dans le sud de l'Italie, préparait aussi, à la fin de sa vie, une expédition en Sicile pour consolider son œuvre, mais il mourut avoir d'avoir pu débarquer. Une nouvelle tentative fut accomplie en 1040, car il devenait clair que l'émirat de Palerme était affaibli par ses divisions et les rivalités avec les musulmans d'Afrique. Maniakès, brillant général, débarqua et remporta une nette victoire mais il ne put en tirer tout le parti, car il fut rappelé à Constantinople, victime de la jalousie de certains collègues. Les troupes maintenues sur place ne surent pas tenir le terrain conquis et conservèrent seulement Messine. Parmi les soldats de Maniakès, il y avait des Latins, des Lombards et des Normands. Les Byzantins, pressés par de nouveaux adversaires, Turcs en Asie, Petchénègues dans les Balkans, et Normands en Italie du Sud, ne furent plus désormais en mesure de débarquer en Sicile.

Les Normands n'oublièrent pas le chemin que leur avait montré Maniakès. Lorsque Robert Guiscard se fut emparé de la Calabre, d'une partie de la Pouille et de Bari (1071), il autorisa son jeune frère, Roger, à débarquer en Sicile avec quelques centaines de chevaliers ; en quelques années ils devinrent maîtres du territoire, s'emparant de Palerme de vive force en 1072. Plus tard, au XIIe siècle, lorsque l'Italie du Sud et la Sicile furent réunies en un royaume, la cour de Palerme fut particulièrement brillante, bénéficiant de l'apport des trois grandes civilisations de la Méditerranée, grecque, musulmane et latine. L'influence grecque se remarque particulièrement dans le décor des églises de Monreale, Cefalù ou Palerme. Quel plus bel hommage à l'influence byzantine que l'église de Sainte-Marie-de-l'Amiral ou Martorana, qui fut construite pour un Grec, Georges d'Antioche, amiral du roi de Sicile Roger II : les mosaïques de type byzantin, exécutées de 1143 à 1151, sont accompagnées de légendes grecques et Georges a fait représenter son souverain dans la pose d'un empereur de Constantinople, couronné par le Christ et revêtu des habits impériaux.

Jean-Claude Cheynet
Avril 2003
 
Bibliographie
La Sicile byzantine : état des recherches La Sicile byzantine : état des recherches
André Guillou
In Byzantinische Forschungen - p. 95-145.
Amsterdam, 1977

Grecs d’Italie du Sud et de Sicile au Moyen Âge : les moines Grecs d’Italie du Sud et de Sicile au Moyen Âge : les moines
André Guillou
In Mélanges d’Archéologie et d’Histoire, 1,», p. 79-110
1963

La Sicilia tra Roma e Bisanzio La Sicilia tra Roma e Bisanzio
Lellia Craco Ruggini
In Storia della Sicilia, Vol. 3,p. 3-96
Naples, 1980

Early Medieval Sicily Early Medieval Sicily
J. Johns
Londres, 1995

Mosaici del periodo normanno in Sicilia - tome II : La Cappella Palatina di Palermo, i mosaici delle Navate, Mosaici del periodo normanno in Sicilia - tome II : La Cappella Palatina di Palermo, i mosaici delle Navate,
E. Kitzinger
Accademia nazionale di scienze, lettere e arti, Palermo, 1993

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