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La Maurétanie Tingitane : le Maroc des Romains
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

Tombé dans l'escarcelle de Rome, l'ancien royaume berbère de l'Ouest marocain prend le nom de Maurétanie Tingitane. Deux siècles de pax romana permettent alors, à travers l'urbanisme et le commerce, le développement d'une société prospère, que ne viendra pas bouleverser l'apparition du christianisme et que n'altérera pas – du moins pas autant qu'on le croit généralement –, le surgissement ultérieur des Vandales : bien plus profonde et définitive sera l'influence des conquérants arabes sur cette civilisation « romanisée » plus que « romaine ». Se référant aux travaux les plus récents menés sur cette région de l'actuel Maroc, Yann Le Bohec apporte un éclairage nouveau sur les lignes de rupture et les continuités qui caractérisent son histoire.

Les Romains appelèrent Maurétanie Tingitane, du nom de sa capitale, Tanger, la portion de Maroc qu'ils occupèrent ; ils la distinguaient par ce moyen de sa voisine, la Maurétanie Césarienne, ainsi désignée parce que sa principale ville était Césarée, aujourd'hui Cherchell. On prendra garde au fait que la Mauritanie – avec un i –, est un État moderne qui n'a rien à voir avec la Maurétanie antique.

Depuis une remarquable synthèse publiée par J. Carcopino en 1943, il n'existe aucun livre d'ensemble sur cette région, bien que de nombreux travaux – pour beaucoup, il est vrai, obscurcis par des débats entre érudits – lui aient été consacrés.

Le royaume berbère de l'Ouest, en proie au désir de conquête de Rome

Bien plus petite que le Maroc actuel, la Tingitane était limitée par la mer à l'ouest et au nord, et au sud par l'oued Bou Regreg. À l'est, aucune trace indiscutable de présence romaine n'a été retrouvée au-delà de la trouée de Taza. Il semble donc que la vallée de la Moulouya avait été abandonnée aux nomades, et que les deux Maurétanies ne possédaient aucune frontière commune.

Cette région est entrée dans l'histoire très tôt. Les premiers hommes sur lesquels nous avons des renseignements parlaient une langue berbère. Après la fondation de Carthage, en 814 av. J.-C. d'après la tradition, des marchands puniques se dirigèrent vers l'extrême Occident, jusqu'à Mogador, aujourd'hui Essaouira, pour y installer des « échelles », des comptoirs. Ces navigateurs explorèrent également les terres situées au sud, jusqu'à un point difficile à préciser, comme le montre l'énigmatique Périple d'Hannon. À la fin du IIIe siècle av. J.-C., les Berbères, qui avaient subi de fortes influences puniques dans tous les domaines, s'organisèrent en monarchie.

Le royaume maure de l'Ouest, tantôt uni au royaume de l'Est, tantôt séparé de lui, développa une civilisation originale mais mal connue, dans les domaines économique, social, culturel et religieux. Sa prospérité attirait, son originalité inquiétait. Après avoir laissé vivre assez longtemps un État berbère indépendant, Rome décida de l'annexer pour le transformer en province. En 40 apr. J.-C., Caligula, jaloux du dernier roi, Ptolémée, le fit périr dans l'amphithéâtre de Lyon. En réalité, les États clients, qui empêchaient l'Empire romain de s'étendre tout autour du bassin Méditerranéen, disparaissaient les uns après les autres et, si Caligula n'avait pas tué Ptolémée, une autre circonstance eût amené au même résultat. Caligula ayant été assassiné en 41, c'est son successeur, Claude, qui se trouva confronté à l'opposition locale : un affranchi de Ptolémée, Aedemon, suscita en effet une révolte contre Rome, mouvement dont l'ampleur et la durée ont été diversement estimées. Mais la répression fut sans doute efficace puisque, dès 42, un nouveau gouverneur, Suétonius Paulinus, put mener une campagne, autant d'intimidation que de représailles, contre les nomades du Sahara.

L'organisation et le maintien de la paix romaine

À partir de ce moment, les Maurétanies bénéficièrent de la paix romaine pendant près de deux siècles. Il est vrai que les Berbères, dorénavant appelés Maures, provoquèrent une série de troubles ; des insurrections sont attestées tout au long du IIe siècle. Mais, là encore, la question de l'ampleur de ces révoltes reste débattue. Les négociations se terminaient invariablement par un accord, que scellait l'érection d'un autel de la Paix, une abstraction divinisée.

Divers faits laissent penser que la paix a régné assez largement. L'État romain envoyait comme gouverneur un procurateur « ducénaire », qui recevait deux cent mille sesterces par an de salaire – d'où son nom –, et représentait l'empereur. On ne sait s'il résidait à Tanger ou à Volubilis : les historiens sont en conflit sur ce point. On sait en revanche qu'il était assisté par une armée puissante car les archéologues ont retrouvé des listes d'unités gravées sur des plaques de bronze, qu'ils appellent « diplômes militaires » et grâce auxquelles ils peuvent citer quelque cinq ailes de cavalerie et une quinzaine de cohortes d'infanterie, soit un contingent compris entre cinq mille et dix mille hommes. En outre, les archéologues ont repéré environ quinze camps, plus ou moins bien conservés, qui étaient répartis en trois systèmes défensifs : tout au sud, une défense linéaire, analogue au célèbre mur d'Hadrien en Bretagne, partait vers l'est depuis Sala ; on l'appelle encore Seguia Faraoun. Sur le Sebou ont été repérés les camps de Thamusida et de Souk el-Arba ; autour de Volubilis, des garnisons avaient été installées à Sidi Moussa bou Fri, Aïn Schkour et Tocolosida.

Un temps d'urbanisation et de prospérité

Les indigènes furent associés à la gestion de la province et à sa prospérité. Une plaque de bronze célèbre, la table de Banasa, montre comment un chef de tribu put obtenir, pour lui et pour les siens, la fameuse citoyenneté romaine. La province se couvrit de villes, preuve de l'enrichissement d'immigrés et d'indigènes, liés les uns aux autres par des mariages. Ces cités obtinrent des statuts juridiques leur conférant des privilèges et érigèrent des monuments. C'est ainsi que Volubilis, Tanger, Banasa, Lixus comptèrent au nombre des colonies. Sala fut municipe avant de devenir colonie. Citons également d'autres agglomérations, comme Ceuta, par exemple. Volubilis finit par s'étendre sur quarante hectares à l'intérieur de son enceinte. Au centre, elle possédait un forum, une basilique – ou forum couvert – et un capitole, temple de la triade très romaine formée par Jupiter, Junon et Minerve. On y a également trouvé des thermes, des huileries, mais ce sont surtout les riches maisons de notables qui faisaient son originalité. À Thamusida, un camp est d'abord attesté, qui abritait une cohorte milliaire – de mille soldats –, puis une ville se développa autour de cette enceinte militaire, suivant un processus bien connu.

La prospérité de ces villes reposait en partie sur l'exploitation de la mer, en partie sur celle de la terre. La plupart des agglomérations étaient en effet des ports ; la Tingitane était d'ailleurs réputée pour sa production de garum, une saumure de poisson très prisée comme condiment et largement exportée – le volume de ces échanges supposant la pratique d'une pêche quasiment industrielle. Dans les plaines de l'intérieur, les paysans cultivaient le blé, comme partout, produisaient un vin qui n'était pas des plus prisés et une huile qui, en revanche, se vendait bien à l'extérieur. Outre ces productions, connues par de nombreuses amphores, la Tingitane fournissait aussi à Rome des fauves pour les combats des cirques et aux régions voisines des bois de luxe.

Le temps des crises surmontées

La société de la province ne présentait pas une bien grande originalité : comme beaucoup d'autres provinces, la Tingitane comptait surtout des notables municipaux et des simples citoyens. Les affranchis paraissent y avoir été assez nombreux, ce dont on peut déduire que les esclaves l'étaient également. La richesse y attira en outre de nombreux étrangers ; une colonie juive, notamment, s'y établit, et Volubilis eut sa synagogue. Les gens riches, sans avoir encouragé un art particulièrement original, appréciaient les sculptures, les bronzes, les mosaïques. Tous honoraient des dieux d'une grande banalité : d'abord quelques divinités indigènes, comme Aulisua, ensuite et surtout des dieux romains, particulièrement la triade capitoline, et enfin des dieux orientaux, tels Isis et Mithra.

Au cours du IIIe siècle, une crise grave secoua l'ensemble de l'empire, sans épargner la Tingitane : la population déclina, l'économie régressa, la romanisation également.

Pourtant, dès le IVe siècle, la Tingitane, comme l'ensemble du monde romain, reprit vie. Dioclétien et les Tétrarques réorganisèrent les administrations provinciale et municipale, ainsi que l'armée. Dans la province, les pouvoirs civils et militaires furent alors strictement séparés, et les nouveaux gouverneurs, appelés praesides (au singulier praeses), cantonnés dans des tâches strictement civiles, judiciaires pour l'essentiel – le gouverneur étant le juge suprême de la province. Dans le même temps, l'autorité militaire était confiée au comte de Tingitane, qui avait sous ses ordres au moins huit unités, stationnées dans des camps hérités du Haut-Empire ou construits à cette occasion. Les villes, dorénavant toutes appelées civitates, retrouvèrent la prospérité grâce à une reprise générale de l'économie.

Si les cultes païens se virent en partie rétablis dans les cités à la place qui était la leur, une nouvelle religion fit son apparition, le christianisme. Entre 295 et 298, à Tanger, le centurion Marcellus, qui refusait un service militaire impliquant des obligations païennes et la pratique du culte impérial, fut martyrisé. La nouvelle foi semble toutefois moins dynamique en Tingitane que dans le reste de l'Afrique ou en Espagne ; les évêchés de Lixus et de Tanger, quoique certainement antérieurs au début du VIIe siècle – sans qu'on sache aujourd'hui préciser exactement leur date de création –, ne sont clairement attestés qu'à cette période.

Dans ce monde renaissant surgit alors une épouvantable catastrophe : des Germains, ayant franchi le Rhin dans la nuit du 31 décembre 406, se répandirent dans le sud-ouest de la Gaule et gagnèrent les Espagnes. Au cours du mois de mai 429, certains d'entre eux, les Vandales, entreprirent de traverser le détroit de Gibraltar : le roi Genséric, accompagné de quatre-vingt mille guerriers et de leurs familles, envahissait l'Afrique. Les Vandales ne s'attardèrent pas longtemps en Tingitane et prirent le chemin de l'est, pour atteindre Carthage en 439.

Cependant, l'Occident romain avait vécu ; lui succédait un autre monde, celui de l'Occident barbare, qui allait connaître encore de belles années de prospérité, ce que montrent les dernières études du chercheur espagnol Noé Villaverde Vega consacrées aux Ve et VIe siècles dans ce qui fut le Maroc des Romains.

De Rome à l'islam

La période qui suivit le passage des Vandales était, jusqu'à une date très récente, fort mal connue. Mais, si les historiens ne disposent encore d'aucune synthèse sur ces années, ils pourront bientôt consulter la thèse de Noé Villaverde Vega, auquel nous empruntons ses principales conclusions. Ce chercheur, après avoir étudié, en près de mille pages, plus de deux mille documents archéologiques – sans négliger ni les inscriptions, ni les monnaies, ni les textes –, propose une interprétation en réaction contre le pessimisme général caractérisant jusqu'alors l'histoire du Maroc entre le Ve et le VIIe siècle.

L'irruption des Vandales laissa quelque temps les habitants sans aucune autorité autre que locale ; cet isolement géographique entraîna un affaiblissement des sédentaires au profit des semi-nomades, des romanisés au profit des Berbères. C'est dans ce contexte qu'est attesté, en Césarienne il est vrai, le royaume indépendant d'Altava. Puis la monarchie vandale, installée à Carthage, chercha à contrôler la Maurétanie, sans toutefois y parvenir pleinement, tandis que les Wisigoths installés dans les Espagnes cherchaient eux aussi à y établir leur domination, au demeurant sans déployer beaucoup d'énergie. Enfin, les Byzantins firent passer la région sous leur autorité à partir de 534, comme l'a montré Noé Villaverde Vega, mais ce ne fut pas sans difficulté : ils se heurtèrent d'un côté à l'autorité d'un prince berbère appelé Garmel, de l'autre aux ambitions toujours vivaces des Wisigoths.

Si durant cette période la Tingitane assista à la décadence de ses élites traditionnelles, urbaines, au profit des semi-nomades, Noé Villaverde Vega montre que les villes reprirent vie par la suite : Tanger joua même un rôle plus important que par le passé, ainsi que Septem (Ceuta), Lixus, Sala et Volubilis, laquelle alla jusqu'à amorcer une nette reprise à l'époque byzantine. Toujours présente et respectée, la romanisation, « c'est-à-dire la langue latine, le droit, les coutumes », connut toutefois un certain déclin, manifeste dans la diminution des inscriptions, qui témoigne d'un recul de l'écrit.

L'économie suivit un trajet analogue. Blé, vin et huile constituaient toujours la base de l'alimentation, donc de la vie agricole. Quant aux salaisons, elles connurent une renaissance à Septem et à Lixus, de même que le commerce à Sala. Davantage que par le passé, le Maroc se tournait vers l'Atlantique. En effet, si le détroit de Gibraltar restait un élément essentiel de la prospérité, de nouveaux circuits commerciaux se dessinaient ; ainsi, des importations de céramiques espagnoles et gauloises, attestées dès le Ve siècle, eurent lieu en provenance de l'Afrique et de l'Orient pendant la période des Ve-VIIe siècles.

La romanisation, qui constitua longtemps un ensemble de valeurs respectées en Maurétanie Tingitane, allait de pair avec l'urbanisation et avec une christianisation sans doute réelle et ancienne, mais mal connue. La vraie rupture historique, note Noé Villaverde Vega, se place en fait au moment de l'arrivée des conquérants arabes, qui imposèrent par les armes leur langue et leur religion. Comme souvent, ils durent faire face à la résistance locale. Animée par un prince berbère appelé, dans nos sources, Kokaila, et qui pourrait bien avoir été un Caecilius, cette opposition, faible il est vrai, venait trop tard : de même que le Maroc romain avait fait place au Maroc romanisé, le Maroc romanisé devait s'effacer devant le Maroc musulman.

Yann Le Bohec
Mars 2002
 
Bibliographie
Le Maroc des Romains Le Maroc des Romains
J. Carcopino
X, Paris, 1947

Le limes de Tingitane Le limes de Tingitane
Maurice Euzennal
Paris, CNRS Editions, 1997

Banasa Banasa
R. Thouvenot
paris, 1941

Volubilis Volubilis
R. Thouvenot
Paris, 1949

Inscriptions antiques du Maroc, 2 : Inscriptions latines Inscriptions antiques du Maroc, 2 : Inscriptions latines
J. Gascou, M. Euzennat et J. Marion
Paris, 1982

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