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La collection des Universités de France connue sous le nom de collection Guillaume Budé
Alain Segonds
Directeur de recherche au CNRS
Directeur de la société d'édition des Belles-Lettres

« Lisant les Anciens, je ne recherche pas l'exotisme ou quelque promotion de l'esprit, mais le plaisir, le plaisir du texte cher à Roland Barthes. Le trésor se trouve aux éditions Les Belles Lettres. Heureux qui dispose des œuvres de la célèbre collection ! Il peut vivre à la fois en passé, en présent et en avenir dans la compagnie d'auteurs de tous les temps – donc d'aujourd'hui. » Ainsi s'exprime Robert Sabatier, de l'académie Goncourt, résumant bien ce « plaisir » que maint d'entre nous a éprouvé en ouvrant un « Budé »… Pour mieux comprendre la philosophie, la genèse et les perspectives de cette collection, nous nous sommes adressés à Alain P. Segonds directeur général des Belles Lettres.

Sous l'égide d'un humaniste : Guillaume Budé

La légende dorée de la collection veut qu'elle soit née d'une banale constatation faite par un célèbre linguiste français, Joseph Vendryès (1875-1960) : recevant son ordre de mobilisation en 1914, il fut incapable de trouver une édition savante d'Homère qui pût tenir dans son paquetage d'officier, hors une édition allemande. Un comble ! Il mettait ainsi le doigt sur une situation paradoxale : alors que les études classiques étaient prospères en France à la fin du XIXe siècle, il n'y existait aucune collection développée qui rassemblât des éditions de textes grecs et latins, susceptibles de répondre aux exigences de la philologie, telle qu'elle se développait depuis le milieu du XIXe siècle. Ni les grandes collections latines de Lemaire, de Panckoucke ou de Nisard, ni la grande Bibliothèque grecque de Didot ni même la collection Hachette ne pouvaient répondre à cette demande, les unes parce qu'elles étaient trop anciennes et reflétaient plutôt la tradition des éditions variorum, les autres parce que leurs versions étaient souvent fautives, ou parce que leurs textes étaient incorrects… On avait pris l'habitude d'utiliser les éditions allemandes, en particulier celles de la célèbre collection Teubner – qui paraissait à Leipzig depuis 1850 sous le titre de Bibliotheca scriptorum graecorum et romanorum Teubneriana.

À la fin de la Grande Guerre, et après de longues discussions, un certain nombre de savants, d'hommes de lettres et d'hommes politiques décidèrent de s'unir pour fonder l'« Association Guillaume Budé », en prenant pour porte-drapeau l'un des grands philologues du XVIe siècle : Guillaume Budé (1467-1540) que ses travaux d'helléniste, de juriste et d'éditeur avaient distingué, au point que le roi François Ier, sur son conseil, institua des « lecteurs royaux », chargés d'enseigner les langues et les sciences dans le nouvellement créé Collège de France (1530). Les fondateurs de l'association entendaient ainsi signifier qu'il s'agissait de faire vivre – ou revivre – une tradition philologique typiquement française, où l'appréciation littéraire des textes s'appuierait sur les ressources de l'érudition la plus exacte.

L'association se donnait comme mission de contribuer à la diffusion des lettres classiques, et le moyen le plus adapté lui parut, justement, de « combler une lacune de l'édition française en publiant une collection complète d'auteurs grecs et latins, textes et traductions ». Il s'agissait de donner enfin au public français la collection d'éditions savantes de textes grecs et latins, qui constituaient encore la base d'une bonne éducation littéraire, ou même de la culture générale. L'ambition initiale ne se limitait d'ailleurs pas à publier des textes classiques grecs et latins, mais on envisageait aussi des éditions de classiques byzantins, néo-latins, français, arabes, chinois…

Née dans la fièvre de l'après-guerre, cette initiative n'aurait pas résisté bien longtemps si elle n'avait à la fois rencontré un véritable besoin et proposé un modèle novateur. Car les volumes qui allaient être publiés à partir de 1920, sous l'égide de l'association, par la société d'édition Les Belles Lettres, qu'elle avait choisie pour la réalisation pratique, tranchaient sur tout ce qui s'était fait jusqu'alors dans le domaine des éditions de texte et ont fait largement école depuis, preuve que la formule trouvée dès l'origine était la bonne.

Un modèle novateur

D'abord le format choisi rompait avec l'habitude du livre de grand format : ainsi, comme l'avait voulu Vendryès, on pourrait facilement glisser un « Budé » dans un sac ou dans sa poche. Ensuite, le fait qu'il s'agissait primordialement de l'édition d'un texte classique était bien marqué : le texte grec (ou latin) était placé sur la page de droite, la page directrice, tandis que la traduction était rejetée sur la page de gauche ; sous le texte original était donné un apparat critique, marque du caractère scientifique du texte édité – alors que, bien souvent l'apparat était rejeté, mal commodément, dans la préface ; la traduction française était accompagnée d'un ensemble, généralement parcimonieux, de notes de bas de page – destiné à équilibrer les deux textes ; les deux textes étaient découpés en paragraphes, suivant l'argumentation de l'auteur. Le tout était précédé rituellement d'une introduction, où étaient abordées les questions les plus générales – l'auteur du texte, sa biographie, son œuvre, la tradition manuscrite…– suivie, le cas échéant, de notices, où étaient présentées les questions particulières posées par tel livre, telle pièce… Sur la page de titre figurait déjà la mention rituelle qui accompagne tous les volumes publiés à ce jour dans la collection : « Texte établi et traduit par… », qui confirme que le travail sur les deux pages était indissociable : non seulement produire un texte critique, mais encore le mettre à la disposition du public. Au verso de la page de titre figurait également la formule rituelle par laquelle l'association donne son placet et marque sa responsabilité : « Conformément aux statuts de l'Association G. Budé, ce volume a été soumis à l'approbation de la commission technique, qui a chargé M. X. d'en faire la révision et d'en surveiller la correction en collaboration avec X ». Telle était la maquette du premier « Budé » lorsqu'il parut en 1920, telle encore celle des volumes que nous publions en ce moment ; une seule différence, cependant : depuis 1976 tous les volumes sont reliés et massicotés, alors qu'ils étaient à l'origine brochés.

Après bien des difficultés parut en août 1920 le premier volume de chacune des deux séries : dans la série latine, à l'emblème de la Louve romaine (et de couleur rouge), le premier volume du De rerum natura de Lucrèce, dû à A. Ernout ; dans la série grecque, à l'emblème de la Chouette d'Athènes (et de couleur jaune), le premier volume des Œuvres complètes de Platon, dû à Maurice Croiset. La collection prend rapidement son rythme de croisière et dès 1922 elle comporte déjà douze volumes – quatre grecs et huit latins ; le centième volume est atteint en 1931. Dès lors, la collection ne cesse de se développer, avec des hauts et des bas – la crise des années trente amène à une longue période années où aucun volume n'est publié –, tandis que très vite se profile un nouveau problème : dès le début des années trente, des volumes comme Lucrèce sont épuisés et se pose la question, purement économique, de leur réimpression. La série grecque, qui avait commencé à plus faible allure, rattrape rapidement son retard et dépasse la série latine : aujourd'hui elle comporte près de quatre cents volumes, contre seulement trois cent cinquante-neuf dans la série latine. La collection comprend donc, au total, sept cent cinquante-neuf volumes : en fait, si l'on tient compte des éditions qui ont été refaites, on a déjà dépassé les huit cents volumes.

À l'origine, la « collection Budé » se proposait de « publier une collection complète d'auteurs grecs et latins » : cela impliquait, évidemment, que les écrivains chrétiens fussent inclus : et, par exemple, dès 1925 l'on publiait la Correspondance de saint Cyprien dans la série latine, ou les Confessions de saint Augustin ; en grec, il faut attendre 1935 pour voir apparaître un court texte de saint Basile. La place des auteurs chrétiens est, de toute façon, très modeste et réduite le plus souvent à des recueils de lettres, célèbres pour leur valeur littéraire. La collection Sources chrétiennes a repris, depuis 1942, cette partie de notre programme, et nous ne publierons plus qu'exceptionnellement des auteurs chrétiens. À l'heure actuelle, notre dessein est de publier tout ce qui a été écrit, en grec comme en latin, avant le règne de l'empereur Justinien (VIe siècle) : cela représente au moins mille cinq cents à deux mille volumes dans notre collection. À terme, le grec représentera environ les deux tiers. On voit donc qu'il y a encore fort à faire !

La collection est publiée sous le patronage de l'association Guillaume Budé : celle-ci, en effet, nomme un directeur pour chaque série de la collection, qui est chargé de recruter les nouveaux éditeurs, de suivre leurs travaux et, lorsque le volume est achevé, de nommer un réviseur qui s'assure que le volume mérite de figurer dans la collection. À l'origine, l'unique directeur pour les deux séries était P. Mazon (1874-1955) auquel succédèrent, pour le grec, A. Dain, J. Irigoin puis récemment J. Jouanna ; pour le latin, A. Ernout, puis J. André et enfin P. Jal.

En quoi consiste le travail d'un éditeur de la collection ?

Après accord avec le directeur d'une des deux séries, le futur éditeur peut se mettre à l'ouvrage. Il doit, d'une part, rassembler la documentation scientifique sur son texte ou son auteur (articles, livres, thèses…) et, d'autre part, chercher à identifier tous les manuscrits anciens qui transmettent ce texte. Pour cela, la consultation des catalogues de manuscrits grecs ou latins – ou maintenant des bases de données informatiques – est indispensable. Il faut ensuite commander des microfilms de ces manuscrits dans leur bibliothèque respective. Commence alors la période la plus fastidieuse, mais aussi la plus importante : la collation de tous ces témoins, le relevé méthodique de tous leurs écarts par rapport à un texte standard. C'est à partir de ce travail qu'il sera possible d'identifier les manuscrits « copiés » – c'est-à-dire ceux dont on possède le modèle – et de commencer à classer les autres – ceux dont on ne possède pas le modèle –, pour aboutir à ces tableaux généalogiques que les philologues appellent un stemma codicum : tout ce travail se fait en observant très soigneusement les fautes communes aux manuscrits. On fait encore intervenir dans cette phase de recherche tout ce que l'on peut savoir de l'histoire d'un manuscrit, de son origine, de sa date, de son scribe… pour préciser le stemma. À ce moment, l'on peut reconstituer le texte transmis par le plus ancien ancêtre commun à toute la tradition ; reste alors à l'étudier soigneusement pour y déceler d'éventuelles fautes, plus anciennes encore : cette fois, il faudra recourir à la conjecture, c'est-à-dire à la correction, en s'appuyant sur la grammaire, sur la logique… C'est seulement une fois franchis tous ces obstacles que l'on peut songer à préparer son manuscrit en vue de l'édition. Celui-ci sera alors soumis à l'avis d'un réviseur, qui suggérera des améliorations ou des compléments, proposera des remarques…, dont l'éditeur a le plus grand intérêt à tenir compte, puisqu'il s'agit du jugement de son premier lecteur, d'un lecteur souvent compétent. L'ouvrage ainsi revu partira chez l'imprimeur, en vue de la confection d'épreuves, lesquelles sont beaucoup facilitées par l'emploi d'ordinateurs. Puis au bout de longues heures de correction et de quelques mois d'attente paraîtra enfin le volume, sous sa couverture jaune s'il est grec, rouge s'il est latin.

En parcourant un catalogue détaillé de la collection, on se rend compte que, dans les quatre-vingts ans qui viennent de s'écouler, elle a réussi à donner des éditions d'à peu près tous les grands classiques. Chez les Grecs : Homère, les tragiques grecs, les orateurs attiques, Platon (25 volumes), Hérodote (11 volumes), Thucydide (6 volumes), Polybe (10 volumes parus, en voie d'achèvement), les poètes épiques hellénistiques (Apollonius de Rhodes) et tardifs (Quintus de Smyrne, Nonnos de Panopolis), Plutarque (Vies parallèles en 16 volumes ; Œuvres morales, 19 volumes parus), Hippocrate (10 volumes parus), romans grecs (complet), philosophes néoplatoniciens (Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus), Strabon (10 volumes parus), Xénophon (inachevé), Lucien (2 volumes parus), Appien (2 volumes parus). Chez les Latins, même constatation : la publication des auteurs les plus importants est achevée ou en bonne voie de l'être : Ammien Marcellin (6 volumes), Apulée (5 volumes), Aulu Gelle (4 volumes), Catulle, Tibulle, Properce (achevés), Cicéron (55 volumes parus), Histoire auguste (4 volumes parus), Ovide (13 volumes), Plaute et Térence (achevés, 10 volumes), Pline l'ancien (près de son terme : 37 volumes parus), Quintilien (7 volumes), Sénèque (17 volumes), Tacite (10 volumes), Tite Live (en cours, 25 volumes parus), Varron (4 volumes parus), Vitruve (8 volumes parus), Virgile (5 volumes parus).

Il y a cependant des lacunes considérables : d'Aristote, nous avons sans doute publié vingt-sept volumes, mais il nous manque encore des textes aussi importants que l'Organon (Catégories, De l'Interprétation, Analytiques) ou la Métaphysique ; toujours chez les philosophes, il nous manque un Diogène Laërce (Vies des philosophes), certains textes de Xénophon, des collections de fragments des stoïciens ou des épicuriens. Il manque encore des textes scientifiques, particulièrement en grec : Euclide, Hipparque, Héron, Ptolémée, Cléomède, Pappus ne figurent pas encore dans la collection. Dans les ouvrages littéraires, il manque Dion Chrysostome, les Philostrates ; notre édition de Libanios est à peine esquissée ; beaucoup de fragments papyrologiques de Callimaque attendent d'être publiés… En latin, les manques sont moins considérables du simple fait que l'héritage latin est beaucoup moins important que l'héritage grec.

Une tradition typiquement française, mais qui a pris une dimension européenne

À l'origine, les collaborateurs de la collection étaient pratiquement tous français, avec quelques exceptions notables : J. Bidez et Fr. Cumont, belges ; R.M. Rattenbury, T.W. Lumb ou J. A. Nairn, anglais, et quelques Helvètes ; aucun collaborateur n'était italien, espagnol ou allemand. La situation change rapidement, et l'on note dans les derniers volumes de distinguées collaborations internationales, qui soulignent le fait que notre collection a fini par s'imposer un peu partout dans le monde comme la plus vivante. Car il en existe bien d'autres réservées aux auteurs anciens, mais elles répondent aux besoins d'une façon plutôt anachronique : il est presque impossible désormais de publier des textes sans traduction ; des traductions sans notes ou sans préface ou sans indices. La collection répond à tous ces besoins, ce qui lui assure une place enviable sur ce marché restreint. De plus, elle tire avantage de quelques domaines où elle a su innover : textes philosophiques néoplatoniciens (Jamblique, Porphyre, Damascius, Proclus…), textes médicaux (Hippocrate, Galien, Soranos) – pour lesquels l'apport d'une traduction française et de notes abondantes est un plus évident –, textes techniques (Pline ou Vitruve) – domaine où notre collection constitue le standard par rapport auquel les autres productions se mesurent…

La plupart de nos collaborateurs sont des universitaires ou des chercheurs au CNRS. Le temps est révolu, semble-t-il, où un membre de l'Académie française occupait ses loisirs à traduire Ovide (Marcel Prévost), où un homme politique traduisait Flavius Josèphe (Léon Blum), où un grand journaliste envisageait de traduire saint Basile (Charles Maurras).

Aujourd'hui de nombreux programmes d'édition sont, par nécessité, conçus à l'échelle européenne : témoin le projet d'édition de Galien, dont nous commencerons l'année prochaine la publication. Galien n'est pas seulement l'auteur grec dont le plus grand volume de texte nous a été transmis, c'est aussi un auteur dont les textes ont cheminé par des voies très étonnantes. Certains, par exemple, ne sont plus connus que par leur première édition imprimée, d'autres ne le sont qu'en grec, d'autres dans des traductions diverses – arabe, syriaque, hébraïque, latine ; certains textes sont transmis par une ou plusieurs traductions, représentant des états différents… L'édition de ses œuvres, qui occupera au moins quatre-vingts volumes dans la collection, s'échelonnera donc sur de très longues années et requerra la collaboration de toutes sortes de spécialistes ; pour accélérer la réalisation de l'édition, on aura recours à quantité de savants européens.

Alain Segonds
Juin 2000
 
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