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L'Irlande : l'éternelle renaissance celtique
Jean Guiffan
Chargé d’enseignement à l’université de Nantes

Protégée par son isolement, à l'extrémité du vieux continent, l'Irlande est le seul pays d'Europe occidentale à n'avoir connu ni la conquête romaine, ni les invasions germaniques. C'est pourquoi les Celtes, implantés dans l'île dès le premier millénaire avant Jésus-Christ, ont pu y développer pendant de longs siècles une civilisation originale, simplement remodelée à partir du Ve siècle de notre ère par l'apport d'un christianisme quelque peu différent du reste du continent. Pour mieux comprendre cette spécificité irlandaise, nous nous sommes adressés à Jean Guiffan qui a notamment publié L'Irlande, milieu et histoire (Colin, 1970, réédition 1972) et Histoire de l'Irlande (Hatier, 1992, réédition. 1975).

L'Irlande préchrétienne

Les Celtes ne sont pas les premiers occupants de l'île. Bien avant leur arrivée, différentes peuplades s'y étaient déjà installées, comme le soulignent les nombreux menhirs, cercles de pierre, dolmens et allées couvertes qui parsèment l'ensemble de l'île, les plus imposants de ces mégalithes étant les grands tumulus de la vallée de la Boyne : Newgrange et Knowth.

C'est par vagues successives que les Celtes vinrent s'établir dans l'île à partir du VIIIe siècle avant notre ère. Il n'y a guère de rupture profonde entre leur art et celui des populations préceltiques. On retrouve une même continuité dans l'habitat : de petites cités lacustres fortifiées (crannogs) ou de grands forts circulaires en pierre (ring forts) dont il reste de beaux vestiges dans le Kerry, le Donegal ou les îles d'Aran.

Divisée en petits royaumes indépendants, l'Irlande celtique avait une civilisation rurale, familiale et tribale. Dans cette société très structurée et hiérarchisée, les druides, les poètes (filid) et les artistes (àes dana) tenaient une place prépondérante. Ces derniers étaient notamment des orfèvres réputés dont on peut admirer les œuvres dans différents musées irlandais.

« L'île des saints et des savants »

La conversion de l'Irlande au christianisme fut tardive : elle date du Ve siècle. Elle fut aussi originale : la vie religieuse s'organise autour d'ermitages ou de monastères comme Glendalough, Clonmacnoise… et non sous la forme d'évêchés et de paroisses. Saint Patrick et les premiers missionnaires adaptent habilement la nouvelle religion aux anciennes croyances païennes. Se réalise ainsi une heureuse synthèse entre un christianisme original et la tradition celtique.

L'Irlande devint rapidement « l'île des saints et des savants » tandis que le reste de l'Europe subissait les invasions germaniques. Les monastères étaient non seulement des centres d'évangélisation pour le continent – des missionnaires irlandais, comme saint Colomban, sillonnèrent l'Europe du VIe au Xe siècle – mais aussi des foyers artistiques. Leurs copistes excellaient particulièrement dans ce qui était alors un des arts majeurs de l'Occident, l'enluminure, dont le chef-d'œuvre est incontestablement le Livre de Kells (fin du VIIIe siècle) que l'on peut admirer au Trinity College de Dublin. C'est également au cours de ce premier « âge d'or » que furent érigées les premières grandes croix irlandaises, sculptées dans la pierre avec des motifs celtiques.

La survie de l'Irlande celtique

La richesse de ces monastères attira la convoitise des Vikings. Les premiers raids de pillage en Irlande, à partir de la fin du VIIIe siècle, firent bientôt place à une installation à demeure. Les Vikings qui à l'origine de la plupart des villes irlandaises : Dublin en 841, puis Wexford, Waterford, Cork, Limerick… De cette période datent les fameuses tours rondes, curiosités archéologiques de l'île ; elles servaient davantage de tours de guet et de lieux de refuge – l'entrée est à plusieurs mètres du sol – que de clochers, ce qui était pourtant leur fonction première.

Peu nombreux, les Vikings finirent par être assimilés et l'Irlande celtique continua de prospérer jusqu'au XIIe siècle. Mais la reprise en mains, par Rome, de cette chrétienté trop indépendante, et la conquête anglo-normande portèrent un premier coup sérieux à cette civilisation millénaire. L'implantation des ordres monastiques continentaux, les cisterciens notamment, fit perdre à l'Irlande son originalité artistique. Toutefois, pour quelque temps encore, les motifs celtiques trouvèrent place dans la décoration des nouvelles grandes abbayes de style roman, puis gothique. Le magnifique portail de la cathédrale de Conflert constitue le plus bel exemple de cette synthèse. Quant aux barons anglo-normands, ils couvrirent l'Irlande de puissants châteaux forts, analogues à ceux de l'Europe continentale.

La civilisation celtique résista cependant à cette première conquête militaire de l'Irlande par l'Angleterre. Les familles anglo-normandes, établies dans l'île, subirent tellement son influence qu'en 1366 le roi d'Angleterre prit vainement des mesures législatives pour empêcher cette assimilation. En dehors de la région de Dublin (le Pale), l'Irlande resta en fait profondément celtique jusqu'à la fin du XVIe siècle.

La colonisation anglaise

Pour assurer sa domination sur l'île voisine, l'Angleterre n'eut d'autre ressource que de détruire cet ancien ordre social aux plans politique, économique et culturel. Dès la fin du XVe siècle, le Parlement de Dublin fut entièrement subordonné à celui de Londres. Aux XVIe et XVIIe siècles, des colons anglais et écossais furent « implantés » en Irlande, dépossédant les autochtones de leurs terres. Coïncidant avec le début de la réforme religieuse en Angleterre, cette double mainmise politique et économique prit également un aspect religieux. En effet, les Irlandais, restés catholiques, s'opposaient à l'Église anglicane – et aux presbytériens écossais.

À plusieurs reprises, au XVIIe siècle, les Irlandais tentèrent en vain de se révolter et furent sévèrement réprimés par Cromwell, puis par Guillaume d'Orange. Devenue véritable colonie anglaise au XVIIIe siècle, l'Irlande offrait alors deux visages bien différents : celui des riches demeures de l'aristocratie agricoles, des landlords.

La « renaissance » celtique

Ce n'est qu'à l'extrême fin du XVIIIe siècle qu'un premier mouvement nationaliste entreprit de libérer l'Irlande de la tutelle anglaise, œuvre qui ne sera accomplie, de façon partielle, qu'en 1921 – le nord-est de l'île reste encore actuellement sous domination britannique. Dès le milieu du XIXe siècle, ce nationalisme irlandais puisa une partie de son énergie dans ses racines celtiques. Il fit revivre de vieilles légendes mythologiques, des chansons traditionnelles et même, dans les années 1880, d'anciens jeux celtiques comme le hurling et le football gaélique pour s'opposer aux sports anglais, tels le rugby ou le cricket.

La création en 1893 de la Ligue gaélique, pour défendre la langue irlandaise de plus en plus menacée par l'anglais, et l'éclosion d'une grande littérature irlando-anglaise au début du XXe siècle avec W.B. Yeats, J.-M. Synge et Sean O'Casey soulignèrent ce renouveau celtique. Celui-ci se manifeste encore aujourd'hui par une floraison d'écrivains de talent et par le succès international de la musique irlandaise. Et ce n'est pas un hasard si, par référence aux « tigres asiatiques » des années 1980, on décerne le qualificatif de « tigre celtique » à la république d'Irlande pour ses excellents résultats économiques depuis dix ans.

Jean Guiffan
Avril 2000
 
Bibliographie
L'Irlande contemporaine de A à Z L'Irlande contemporaine de A à Z
Jean Guiffan
Armeline, Crozon, 2000

La question d'Irlande La question d'Irlande
Jean Guiffan
Complexe, Bruxelles, 2001

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