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Cuba, perle de l'Empire espagnol
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Le 28 octobre 1492, seize jours après avoir accosté pour la première fois dans le Nouveau Monde, Christophe Colomb atteignit Cuba. L'Amiral, éprouvant le vertige de l'espace sans limites, donna à la pointe de Maici le nom révélateur de cap de l'Alpha et de l'Oméga, le lieu où le vaste monde s'achève et commence. Il s'attendait à rencontrer les êtres fabuleux… C'est ainsi que la plus grande île de l'archipel des Caraïbes put devenir la « perle de l'Empire espagnol » avant de recouvrer son indépendance en 1902.

À la place des redoutables cyclopes et cynocéphales évoqués par les savants de l'Antiquité, les Espagnols découvrirent des Indiens pacifiques et accueillants : les Arawaks, connus également sous le nom de Tainos, qui peuplaient les Grandes Antilles et formaient des sociétés fortement stratifiées. Au sommet de l'échelle se trouvaient des « rois » ou caciques, terme vernaculaire qui deviendra générique pour tous les seigneurs indiens des Amériques. Les esclaves – naborias ou ciboney – constituaient la couche la plus basse. Ces Indiens vivaient de la pêche et de l'agriculture, cultivant principalement le maïs, le coton et le tabac. C'est d'ailleurs à Cuba que les Espagnols virent pour la première fois des chamanes fumer ces feuilles étranges et enivrantes.

Un paradis transformé en enfer en quelques décennies

Les descriptions les plus anciennes insistent sur la beauté de ces contrées tropicales et sur la douceur de leurs habitants. Pour mettre un terme aux exactions des premiers colons et aux révoltes indiennes, Nicolas de Ovando est nommé gouverneur des Antilles et débarque en 1502 à La Hispaniola (Saint-Domingue) avec deux mille cinq cents personnes environ, qui vont essaimer vers les autres îles des Caraïbes. À cette date, le désastre a déjà été accompli et, d'après les estimations de Bartolomé de Las Casas, qui appartient à la suite du gouverneur, plus de trois millions d'Indiens ont péri depuis le premier débarquement de Christophe Colomb. Vrais ou exagérés, ces chiffres traduisent l'hécatombe provoquée par le choc de la conquête, les mauvais traitements et les épidémies, qui ravagèrent des populations entières dépourvues de défenses immunitaires contre des microbes inconnus dans les Amériques.

Dans un premier temps, Cuba fut préservée en raison de sa situation géographique décalée par rapport à la route des caravelles, et surtout parce que Colomb n'y avait pas décelé d'or. La Couronne ne s'y intéressa qu'à partir de 1508, date à laquelle elle octroya à Diego Colón, fils cadet de l'Amiral, et à Diego Velázquez des licences pour s'y installer et mettre au travail les Indiens. Le second, personnage sinistre lié aux massacres de La Hispaniola, se chargea de la « pacification » de l'île et, pour l'exemple, fit exécuter le cacique Hatuey – figure emblématique de la résistance taino, qui deviendra au XXe siècle un héros national. Velázquez eut à son actif la fondation de sept villes, dont San Cristóbal de La Habana en 1513 et Santiago de Cuba en 1515, destinée à servir de capitale. Avec la découverte de l'or, le scénario tragique de La Hispaniola se répète à Cuba. Aux mauvais traitements infligés aux Indiens s'ajoutent les maladies, et la population diminue. D'autres facteurs plus complexes bouleversent en quelques années l'équilibre écologique de l'île. Dès 1514, les porcs importés d'Espagne se sont multipliés considérablement, pillant les cultures (conucos) des Indiens et contribuant ainsi à aggraver leur situation.

Au cours de la seconde décennie du XVIe siècle, une société de déracinés, profondément marquée par les clivages sociaux, se développe à Cuba. C'est de cette île que partent trois expéditions vers les côtes du Mexique. La dernière, en 1519, sous le commandement d'Hernan Cortés, réussit à débarquer dans le golfe de Veracruz. La conquête du Mexique amorce le déclin des Grandes Antilles. Cuba se dépeuple et devient une proie facile pour les corsaires français, anglais et hollandais, désireux de s'introduire aussi dans le Nouveau Monde. En 1554, Santiago de Cuba est mis à sac par les corsaires français, et l'année suivante, Jacques Sore incendie La Havane et s'y installe temporairement. Les Espagnols, conscients de l'importance stratégique de Cuba, protègent le port de La Havane avec des fortifications. Mais les menaces constantes des pirates expliquent l'instabilité économique et sociale de l'île durant tout le XVIIe siècle.

Une économie florissante reposant sur l'esclavage

La contrebande d'esclaves et de marchandises est inévitable dans la mer des Caraïbes. Cuba vit de l'exportation des cuirs de vache et de la culture du tabac, monopole de la Couronne dès 1717, qui apporte des profits considérables. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, l'expansion du commerce de l'île s'accompagne d'une augmentation considérable de sa population qui passe, dans un laps de cinquante ans, de 50 000 à 160 000 habitants. En 1762, La Havane est occupée pendant quelques mois par les Anglais, au cours de la guerre de Sept Ans. Ce n'est qu'à partir de 1763 que Cuba, récupérée par l'Espagne, fera l'objet d'une attention particulière de la part de la Couronne et deviendra la « perle des Antilles ». Pourvue de remparts défensifs réputés imprenables, l'île attire les capitaux péninsulaires. La révolte des esclaves de Saint-Domingue et la ruine de l'industrie sucrière marquent alors un tournant dans l'économie de l'île. Techniciens et entrepreneurs de Saint-Domingue se réfugient à Cuba avec leurs capitaux, leur expérience et leurs techniques, et la culture de la canne à sucre, introduite en 1510, connaît un essor sans précédent. En 1792, Cuba devient le troisième pays producteur de sucre, après la Jamaïque et le Brésil.

La canne à sucre implique déboisement, appauvrissement des sols et esclavage. Ce dernier objectif est atteint par la libre introduction d'esclaves noirs dans l'île. Alors que, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il y avait dans l'île 30 000 esclaves, entre 1790 et 1820, 369 000 Noirs sont introduits, malgré l'abolition de la traite par l'Angleterre en 1807, puis par l'Espagne en 1817. Les esclaves continuent d'affluer jusqu'en 1841. Mais les temps ont changé et la bourgeoisie sucrière craint une insurrection de la population noire, suivant l'exemple de Haïti – peur justifiée car, depuis 1790, l'île est régulièrement secouée par des rébellions d'esclaves, aussi bien dans les villes qu'à la campagne. Au fil des années, les révoltes des ateliers deviennent plus fréquentes que le marronnage et, en 1843, l'exécution de José Mitchell, mulâtre libre soutenu par le consul britannique, ne démantèle pas le réseau rebelle.

De la dépendance espagnole à l'intervention américaine

Le trafic connaît une dernière pointe entre 1851 et 1860 avec l'entrée à Cuba de 131 000 esclaves détournés du Brésil. La bourgeoisie sucrière acquiert une énorme richesse grâce au travail des 720 000 esclaves arrivés à Cuba entre 1790 et 1860. Les plantations de canne s'étendent au détriment des terres des paysans ; la culture9 % de la production agricole totale, concentrée dans les départements de La Havane et de Matanzas. Autour de 1885, la concurrence du sucre de betterave marque le déclin de l'économie cubaine : le sucre ne peut être compétitif qu'au prix de transformations technologiques radicales. La fermeture des marchés européens rend Cuba dépendante des États-Unis, surtout après la ruine de la Louisiane. Les Américains achètent des plantations, concentrent les raffineries, fixent le cours du sucre et contrôle tout le cycle de la production sucrière en quelques années. L'esclavage, signe d'arriération, est aboli progressivement à partir de 1878 et disparaît définitivement en 1886.

C'est dans ce contexte de crise qu'éclate la guerre de Dix Ans – dite de Yara (1868-1878) – déclenchée par des paysans auxquels se joignent des intellectuels, dont le poète José Marti, et des gens des classes moyennes et inférieures, contre la bourgeoisie sucrière et, par extension, contre la Couronne d'Espagne. La dernière phase de la lutte commence en 1895, année de la mort de José Marti. En 1898, la canonnade du Maine, navire américain qui se trouvait dans la baie de La Havane, fournit le prétexte aux États-Unis pour intervenir militairement. L'Espagne ne peut plus résister et capitule. Elle abandonne Cuba et cède aux États-Unis, en guise de compensation, Puerto Rico et l'archipel des Philippines. Ainsi, la domination espagnole en Amérique prend fin. L'impérialisme américain, sous couvert de la doctrine de Monroe, prend la relève, et les intérêts des producteurs de sucre sont garantis.

Carmen Bernand
Février 2001
 
Bibliographie
Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550 Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1991

Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640 Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1993

El ingenio. Complejo socio-económico del azúcar El ingenio. Complejo socio-económico del azúcar
Moreno Fraginals, Manuel R. 
In La Habana, Ed. Ciencias Sociales, 1977, 3 vol.


The Early Spanish Main University of California Press The Early Spanish Main University of California Press
Carl Otwin Saer
Berkeley, 1966.
Traduction espagnole : Descubrimiento y dominación española del Caribe, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1984.
Gradual Abolition and the Dynamics of Slave Emancipation in Cuba, 1868-1886 Gradual Abolition and the Dynamics of Slave Emancipation in Cuba, 1868-1886
Rebecca Scott
In Hispanic American Historical Review, 1988, 3, pp. 407-428.


Le projet des révoltes serviles de l'île de Cuba dans la première moitié du XIXe siècle (1790-1843) Le projet des révoltes serviles de l'île de Cuba dans la première moitié du XIXe siècle (1790-1843)
Alain Tacou
In Annales des pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, n°5, pages 175-188.
Presses Universitaires d’Aix-Marseille, Marseille, 1985

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