L'année Shakespeare en Angleterre
Retenue pour l’organisation, l’été prochain, des jeux Olympiques, la capitale britannique profite de la circonstance pour célébrer, à l’occasion d’une exposition présentée au British Museum, la figure de William Shakespeare dont l’œuvre s’est progressivement imposée comme l’un des monuments de la littérature universelle.
Né à Stratford-sur-Avon en 1564, issu d’une lignée de propriétaires terriens, le futur auteur d’Hamlet était le fils d’un gantier que ses affaires prospères avaient conduit à la fonction de maire de Stratford, avant qu’il ne connût un complet revers de fortune. Marié très jeune, William dut interrompre ses études et travailler comme maître d’école à la campagne. On ne connaît guère son parcours jusqu’en 1592, date à laquelle il est installé à Londres et y jouit d’une certaine renommée comme acteur et dramaturge, ce qui lui vaut d’être protégé par divers personnages de la haute société, dont le jeune comte de Southampton. Une première pièce, Titus Andronicus, est imprimée en 1594, l’année qui voit William rejoindre la compagnie du Lord Chambellan, rapidement favorisée par les largesses de la Cour, et installée au théâtre du Globe en 1599.
Shakespeare donne toute sa mesure à partir de 1599, avec des comédies – Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, La Nuit des rois, Les Joyeuses Commères de Windsor – et des drames historiques comme Richard II, Henri IV, Henri VI ou Jules César. Hamlet est présenté en 1601 et, après la mort de la reine Elizabeth survenue en 1603, Le Roi Lear, Macbeth et Antoine et Cléopâtre viennent compléter la production de celui qui apparaît, avec Christopher Marlowe et Ben Jonson, comme l’une des principales figures du théâtre de son temps. Sa carrière se poursuit au cours des premières années du règne de Jacques Ier Stuart, mais, revenu à Stratford en 1612, il y meurt en avril 1616, trois ans après que le Globe a été détruit lors d’un incendie.
Cette vie et cette œuvre s’inscrivent dans un contexte historique qui correspond à l’émergence de l’Angleterre au rang de puissance majeure dans l’espace européen. Malgré les ravages dus aux épidémies de peste survenues en 1578 et 1593, la population du pays s’accroît rapidement au moment où décolle le capitalisme commercial. Alors que sont en cours les Grandes Découvertes – auxquelles participent les Frobisher, Chancellor, Raleigh ou Hudson –, l’Angleterre des Tudor et des Stuart se retrouve magnifiquement placée au cœur des nouvelles routes atlantiques et son long duel avec l’Espagne va lui permettre de prendre sa part des richesses américaines, quand Francis Drake peut rapporter quarante-sept fois leurs mises à ses commanditaires à l’issue de son périple autour du monde. Les Merchant Adventurers ou les commerçants de la Compagnie du Levant confortent ensuite ces profits et contribuent à faire de l’Angleterre la principale bénéficiaire de l’ouverture du monde alors en cours.
Bientôt promue première place commerciale du monde, Londres accueille aussi une bourse qui va faire d’elle le premier marché financier. Dès 1571, l’interdit médiéval de l’usure disparaît alors que se dissolvent progressivement, au nom de la liberté et de l’individualisme, les vieilles solidarités religieuses et corporatives, tout comme les droits communaux condamnés par les enclosures qui réduisent à la misère les paysans pauvres appelés à fournir les contingents d’émigrés ou le prolétariat urbain. Cette Angleterre en mutation est placée alors dans la main de fer d’Elizabeth Ière, fille bâtarde d’Henri VIII, tenue à l’écart par Edouard VI, détestée par sa sœur Marie Tudor, meurtrière de Marie Stuart et championne d’une cause protestante qui lui fournit surtout un prétexte pour affirmer en Europe l’influence de son royaume. Celui-ci connaît alors, quelques décennies avant de basculer un temps dans l’obscurantisme imposé par la République puritaine de Cromwell, une belle vitalité culturelle dont l’œuvre de Shakespeare et le succès rencontré par le théâtre populaire constituent les plus brillantes manifestations.