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L’impossible union et la grande famine

« L’Angleterre doit à présent former une union avec la nation irlandaise plutôt qu’avec un parti en Irlande. » La majorité des membres de l’Ascendancy protestante ne voient pourtant dans l’Union qu’un moyen de maintenir leur domination et trouvent un allié de poids en la personne de George III lui-même, qui déclare qu’« à l’avenir, il considérera tout homme qui proposerait de nouvelles concessions aux catholiques comme un ennemi personnel ». À titre d’exemple, 187 lois répressives seront votées au cours du siècle dans le but de restreindre, suspendre ou supprimer les libertés publiques dont l’Irlande était censée jouir au même titre que tous les habitants du Royaume-Uni. Ce n’est donc que contrainte et forcée que l’Angleterre acceptera de légiférer pour améliorer la misérable condition sociale des paysans catholiques, avant de devoir se pencher sur la question de l’autonomie d’« un pays qui est pour l’Angleterre un miroir où elle n’aime pas se regarder » (Lord Fitzwilliam). Cette dernière est toujours défendue par les élites ralliées au nationalisme, lasses de voir leur île faire figure d’annexe agricole et de marché incontournable des produits manufacturés anglais, ulcérées de voir Dublin ravalée au rang de ville de province après l’âge d’or de la fin du XVIIIe siècle. Néanmoins, les défenseurs de l’indépendance doivent choisir entre deux options : s’engager dans un mouvement pacifiste, parlementaire, réformiste, fort du soutien de l’Église et cela dans le but d’obtenir une réelle autonomie interne, ou bien opter pour le combat révolutionnaire, romantique, visant à une rupture totale avec l’Angleterre. Il lui faut enfin se décider à la mise en œuvre d’un projet laïc, ou se résigner à voir le discours nationaliste devenir l’apanage de la majorité catholique.

Juillet 1803 : Robert Emmet, un jeune nationaliste protestant, attaque le château de Dublin. Sa tentative d’insurrection se solde par une émeute, facilement réprimée par les autorités. En dépit de la défense de son avocat, John Philpot Curran, le père de sa fiancée, Robert Emmet est condamné à mort. Incarnation du jeune héros romantique, il prend immédiatement place dans le folklore national aux côtés des martyrs irlandais.

1806 : La société secrète des Threshers s’insurgent contre le paiement de la dîme au clergé anglican et ravagent les comtés de Sligo, Mayo, Cavan, Leitrim et Longford.

1808 - 1834 : Le poète Thomas Moore évoque son attachement à la culture gaélique dans ses « Mélodies irlandaises ».

1813 : Le cabinet britannique propose à l’Église catholique d’Irlande quelques concessions, moyennant un veto du roi sur la nomination des évêques. L’intervention d’un jeune avocat, Daniel O’Connell, fait échouer le projet. Cet avocat d’une trentaine d’années, appartenant à une vieille famille aristocratique gaële, catholique fervent effrayé par les excès de la Révolution française, acquiert rapidement une emprise profonde sur le peuple irlandais. Ses talents d’orateur lui permettent de rallier Grattan contre le projet de concordat. Il groupe autour de lui une grande partie du clergé irlandais, dont la nouvelle génération sortant de Maynooth est devenue plus nationaliste qu’au XVIIIe siècle.

1814 : Fondation du collège de jésuites de Clongowes Wood.

1815 : La fin du blocus contre l’Angleterre marque le fléchissement des prix agricoles. Les pâtures, jugées plus rentables, entament la superficie des emblavures et de nombreux tenanciers sont expulsés. Certains émigrent aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. D’autres rallient les sociétés secrètes (Whiteboys, Ribbonmen) qui s’en prennent aux fermes et aux cultures des protestants. Le secrétaire pour l’Irlande, Robert Peel, crée une force de police spéciale chargée de la répression des troubles : la Royal Irish Constabulary. Entre 1801 et 1846, 17 lois répressives (coercion acts) viseront à juguler ces troubles agraires. Par ailleurs, à l’exception notable de l’Ulster, l’industrie irlandaise périclite, dans la mesure où elle cesse peu à peu d’être protégée contre la concurrence britannique.

1823 : Pour remplacer le Comité catholique supprimé en 1812, O’Connell fonde l’Association catholique, soutenue par le clergé irlandais et financée par le peuple, à raison d’une souscription mensuelle d’un penny. La puissance sociale considérable des prêtres, restés jusque-là à l’écart de la politique active, est désormais canalisée, ce qui ne fait que renforcer la défiance des protestants libéraux à l’égard du mouvement. Avec l’aide de Richard Sheil, O’Connell discipline ses troupes dont les principales armes deviennent la résistance passive et les manifestations de masse réclamant l’émancipation des catholiques et une réforme agraire. Gustave de Beaumont évoque à cette époque « un état de guerre constitutionnelle, de paix sans cesse agitée, d’état intermédiaire entre le régime des lois et l’insurrection ».

1824 : Thomas Moore rencontre un certain succès en publiant Les mémoires du capitaine Rock, qui raconte l’histoire du chef d’une société secrète.

1826 : L’influence de l’Association est telle qu’elle met en échec lord George Beresford lors d’une élection dans le comté de Waterford, que sa famille possédait en grande partie. De façon générale, en dépit de la publicité du vote, les Irlandais ont désormais le courage de voter contre les candidats des landlords. L’Association se charge d’indemniser les électeurs qui sont punis pour leur hardiesse.

1828 : En dépit de son inéligibilité, O’Connell se présente contre un protestant libéral, Fitzgerald, à l’élection de Clare qu’il remporte triomphalement. Sa victoire est annulée, car il refuse de prêter le serment antipapiste de 1692.

1829 : Bill d’émancipation des catholiques. La modification de la formule du serment d’allégeance leur permet désormais, comme aux dissenters l’année précédente, de remplir tous les emplois publics, sauf la royauté, la régence, la chancellerie et la lieutenance d’Irlande. Mais Wellington, dans le même temps, prononce la dissolution de l’Association catholique et élève le cens électoral, réduisant de façon conséquente le nombre d’électeurs catholiques.

1831 : Création d’écoles primaires confessionnelles dites « nationales », qui doivent contribuer à l’intégration de l’Irlande au sein de l’ensemble britannique dominé par l’Angleterre. Les progrès de la langue et de la culture anglaises s’en trouvent favorisés.

1834 : O’Connell, désormais député, demande officiellement aux Communes l’abrogation de l’Union : 523 voix contre 38 se prononcent contre une telle mesure.

1835 : À la chambre des Communes, libéraux et conservateurs s’équilibrent. Les Whigs ont besoin de l’appoint des voix irlandaises. O’Connell accepte de s’entendre avec eux sur un programme modéré : c’est le pacte de Lichfield House, première manifestation d’une longue collaboration entre constitutionnalistes irlandais et libéraux anglais. Thomas Drummond, sous-secrétaire pour l’Irlande, en appliquant avec rigueur le principe de l’égalité religieuse et en refusant de se laisser inféoder aux intérêts de l’Ascendancy coloniale, incarne cette nouvelle politique. Il n’hésite pas à rappeler aux landlords que « la propriété a ses obligations tout comme ses droits ».

1836, 1837, 1839 : La culture de la pomme de terre connaît de façon récurrente des crises partielles et localisées.

1838 : O’Connell remporte son combat contre la dîme que tout Irlandais, même catholique, devait payer à l’Église établie. Depuis des années, l’agitation suscitée par son recouvrement avait pris l’allure d’une véritable guerre (la « tithe war »). L’amnistie fiscale, la réduction du taux de la dîme et sa conversion en rente foncière réussissent à calmer les esprits.

1840 : La mort de Drummond fait perdre un solide allié à O’Connell. Leur collaboration avait permis d’obtenir des concessions comme la dissolution officielle de l’ordre d’Orange en 1835, l’extension à l’Irlande de la Loi sur les pauvres de 1838 et l’accès des catholiques à l’administration locale. O’Connell décide néanmoins d’aller plus loin dans ses revendications qui se font désormais plus politiques et crée l’Association pour la révocation de l’Acte d’Union (Repeal Association).

1841 : O’Connell est élu maire de Dublin.

1842 : Création du journal The Nation par un groupe de « Jeunes Irlandais » venant de tous les horizons confessionnels.

1843 : Point culminant de la campagne du bouillonnant et décidément très populaire O’Connell, qui organise plus de trente meetings durant cette seule année 1843, en des lieux chargés de sens pour les Irlandais. Ainsi, le 15 août, 250 000 personnes viennent l’écouter sur la colline de Tara. À Tuam, le leader n’a pas hésité à déployer l’Union Jack sur le clocher de la cathédrale pour bien marquer sa loyauté envers l’Angleterre. Mais en dépit du légalisme de O’Connell et de son aversion pour toute action violente, l’Angleterre prend peur et envoie des troupes en Irlande. Les autorités interdisent, le 7 octobre, le rassemblement grandiose que O’Connell souhaitait tenir sur la rive de Clontarf où Brian Boru avait vaincu les Scandinaves en 1014. Arrêté, le leader préfère annuler le meeting. C’est la fin de l’action non violente des masses populaires.

1844 : Le procès intenté à O’Connell est si scandaleux que la sentence est cassée par la Chambre des lords. Mais en acceptant d’annuler le meeting et en s’adressant aux lords pour faire réviser son procès, O’Connell s’est déconsidéré aux yeux de certains de ses partisans.

1845 : Désaccord entre les membres de la Jeune Irlande et O’Connell quand le gouvernement établit des collèges universitaires « neutres » à Belfast, Cork et Galway. O’Connell crie au scandale et dénonce le caractère non confessionnel de ces établissements, tandis que la jeune génération se félicite d’un tel rapprochement œcuménique. Par ailleurs, jusqu’en 1847, Thomas Davis (qui meurt en septembre 1845 du choléra) et ses amis de la Jeune Irlande publient les 22 ouvrages de la Library of Ireland, destinés à instruire le peuple dans l’histoire et la littérature d’Erin. Ils cherchent en effet à investir le terrain de l’éducation et de la culture, délaissé par O’Connell, trop absorbé par les luttes matérielles et politiques. « Un peuple sans sa langue n’est que la moitié d’une nation. Une nation se doit de conserver sa langue plus que ses territoires. C’est une barrière plus sûre et une frontière plus importante que forteresses et fleuves. Perdre votre langue maternelle et apprendre celle de l’étranger, c’est la pire marque de la conquête : c’est l’âme que l’on charge de chaînes. » La même année enfin voit la réorganisation de l’ordre d’Orange, l’organe essentiel du régime colonial, trop puissant pour être inquiété par les autorités.

1845 : Début de la Grande Famine qui dure jusqu’en 1849. Vingt ans avant la catastrophe, Walter Scott disait déjà de la paysannerie irlandaise : « Leur pauvreté n’est pas exagérée, ils sont au bord de la misère humaine. » 45 % des fermes sont si petites (5 acres ou moins) qu’il est en effet impossible de faire vivre une famille de façon décente, en ayant par ailleurs les fermages à payer. Aussi, quand une importante partie de la récolte de pommes de terre, le principal aliment de la majorité des paysans (qui vivent de la pomme de terre comme les Chinois du riz, a-t-on écrit), est détruite par un champignon, la catastrophe, humaine et culturelle, prend une ampleur sans précédent. L’île qui comptait encore en 1845 quelque 9 millions d’habitants, verra sa population descendre à 4 millions d’âmes avant la fin du siècle et continuer à diminuer au XXe siècle encore. Il faut dire que durant les seules années 1846-1849, un million et demi de personnes meurent de faim ou de maladie, tandis qu’un autre million choisit de quitter l’Irlande, ouvrant les vannes d’une émigration qui finira par fortement inquiéter le pouvoir politique. L’émigration, certes, existait déjà : mais elle n’avait jusqu’alors concerné que des élites (clercs, aristocrates, soldats) qui, pour des raisons essentiellement politiques et religieuses, s’exilaient sur le vieux continent. Ce sont désormais les populations les plus pauvres qui partent outre-Atlantique ou en Grande-Bretagne, où elles sont en général mal accueillies par des Anglais ou des Américains protestants craignant l’arrivée de cette nouvelle main d’œuvre bon marché qui ne tarde pas à constituer un sous-prolétariat misérable. C’est dans les années 1850 que naît aux États-Unis la société nativiste des Know Nothing, revendiquant l’Amérique aux Américains. En 1900 néanmoins, un tiers de la population new-yorkaise est irlandaise. Au-delà de cette hémorragie humaine, l’Irlande est également touchée dans son âme : en ravageant tout particulièrement l’ouest de l’île, cette Irlande de l’Irlande, la famine détruit davantage la langue gaélique que les sept siècles d’occupation anglaise. Face à la catastrophe, le gouvernement réagit tardivement et de façon insuffisamment conséquente. Peel fait bien acheter durant l’automne pour 100 000 livres sterling de maïs aux États-Unis ; mais le libre-échangisme lui interdit d’impliquer davantage l’État dans la résolution de la crise dont il a d’ailleurs du mal à mesurer l’étendue. Il met sur pied un plan de secours contre la famine, le chômage et la maladie et développe également une politique de travaux publics dont la mise en œuvre s’avère difficile.

1846 : Le groupe parlementaire irlandais se divise : William Smith O’Brien, opposé à la collaboration avec les libéraux, fonde la Confédération irlandaise. La récolte de pommes de terre est cette fois entièrement détruite. Un nouveau Coercion Bill permet au lord-lieutenant de proclamer une sorte de loi martiale et de faire face aux premiers troubles : à défaut de nourriture, l’Angleterre choisit d’envoyer des soldats.

1847 : Mort de O’Connell qui s’était retiré de la politique l’année précédente. Par son acceptation du jeu parlementaire et par son emploi préférentiel de l’anglais, il a contribué à l’anglicisation de l’Irlande, tout en éveillant la conscience politique des masses catholiques. En faisant de l’Église le relais de son action, il a néanmoins définitivement perdu pour la cause irlandaise l’Ulster presbytérien. L’élan impulsé par son action politique s’était brisé avec la catastrophe de la Grande Famine.

1847 : L’Irish Poor Law met les indigents à la charge des contribuables et des grands propriétaires, pourtant presque tous en faillite. Certains sont contraints d’expulser des tenanciers pour restreindre la population des assistés.

1848 : La « Jeune Irlande », qui paraît trop intellectuelle et trop peu religieuse aux yeux des masses catholiques, se divise. Certains, comme John Mitchell, qui prêche l’insurrection dans son journal United Irishman (il y enseigne comment saboter les voies ferrées ou faire sauter les ponts), préconise la révolution agraire. D’autres, comme Gavan Duffy et Smith O’Brien, se refusent à lancer l’Irlande exsangue dans toute nouvelle rébellion. Pourtant, encouragés par les succès apparents des mouvements révolutionnaires européens de 1848, les « Jeunes Irlandais » préparent un soulèvement et entrent en contact avec un représentant de la IIe République, Lamartine. La plupart des révolutionnaires sont arrêtés avant de passer à l’action et l’insurrection n’est pas suivie par les masses : c’est une escarmouche insignifiante à Ballingarry (« la bataille du carré de choux de la veuve Mac Cormack »), le 30 juillet 1848, qui met un terme à l’aventure. La Jeune Irlande entre néanmoins dans la mémoire nationale, et son drapeau tricolore va devenir le symbole du mouvement républicain. Plusieurs chefs s’exilent aux États-Unis. Quant à Mitchell, il est condamné à quatorze ans de déportation.

1849 : Suppression presque totale des droits sur le blé (Corn Laws) grâce à Peel, un conservateur rallié aux idées libre-échangistes. La majorité protectionniste du parti tory ne pardonne pas cette trahison à son leader. Mais cette mesure ne change pas grand-chose en Irlande, car le gouvernement ne songe pas une seule fois à se départir de la sacro-sainte théorie du « laisser faire, laisser passer » et du principe de non intervention : rien ne doit entraver la libre concurrence et l’initiative privée. Ainsi voit-on toujours d’énormes quantités de produits exportés vers l’Angleterre. « Pendant la famine, pour un navire chargé de grains qui entrait dans un port irlandais, six partaient avec un chargement analogue » (John Mitchell). L’Incumbered Estates Act permet aux landlords, eux-mêmes gravement touchés par la crise, de vendre leurs propriétés endettées. En dix ans, une grande partie de la terre irlandaise va ainsi changer de mains, rachetée à des fins purement spéculatives par des hommes d’affaires. Une nouvelle aristocratie foncière, encore plus étrangère que la précédente à la réalité irlandaise, se constitue.

12 juillet 1849 : à Dolly Brae, 1 400 orangistes prennent d’assaut une colline tenue par un millier de Ribbonmen.

Août 1849 : Visite de la jeune reine Victoria.
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