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Vietnam et Cambodge : légendes de la terre et de l'eau
Didier Trock
Agrégé de géographie

En 1860, le Français Henri Mouhot qui conduisait une expédition consacrée à l'entomologie et à l'ornithologie dans les terres hostiles de l'Indochine découvrait l'immense complexe d'Angkor Vat. Cet événement passionna les esprits du XIXe siècle : une aura de mystère planait sur les origines d'Angkor et de la civilisation qui en était à l'origine. Les hypothèses les plus saugrenues furent émises. On alla jusqu'à prétendre qu'il s'agissait de l'œuvre d'Alexandre le Grand ou de l'empereur Hadrien, mais une seule paraissait exclue : celle selon laquelle les Khmers pourraient être les bâtisseurs d'Angkor.

Si ce sont indiscutablement les Khmers du Cambodge qui laissèrent à Angkor les vestiges architecturaux les plus impressionnants, il ne faut pas oublier que l'Indochine fut le lieu d'éclosion de plusieurs civilisations qui jouèrent un rôle important dans le Sud-Est asiatique. Émergeant d'une préhistoire encore mal connue, marquée par des vagues de peuplements mélanésien puis austroasiatique, les chefferies tribales de l'âge du bronze s'organisèrent en entités politiques structurées. Lorsque l'historien se penche sur la naissance du royaume de Fou-Nan, les premiers royaumes du Nord-Vietnam, du Nam Viet, du Champa, des Khmers, il est amené à constater, dans l'évolution du Vietnam et du Cambodge, deux traits originaux :

• l'opposition entre les hautes terres de peuplement ancien et les plaines amphibies que les hommes durent conquérir péniblement contre les débordements fougueux du Mékong ou du Fleuve Rouge. Deux mondes différents, deux modes de vie opposés qui ont marqué toute l'histoire de l'Indochine et sont encore sensibles de nos jours ;

• la situation au point de convergence des grands courants de civilisations issus de la Chine et de l'Inde. La domination chinoise se fera sentir de plus en plus dans le nord à mesure que l'empire du Milieu se structurera, et le Tonkin tombera progressivement sous la domination chinoise. En revanche, le Cambodge et le Champa, au centre du Vietnam, seront influencés par une forte empreinte spirituelle et religieuse de l'Inde.

Bien avant que les historiens et les archéologues ne mettent en évidence ces aspects fondamentaux, les peuples d'Indochine en avaient conservé la mémoire à travers les légendes préservées par la tradition orale.

Je suis de la race des dragons

« Je suis de la race des dragons, tu es de la race des immortels. L'eau et le feu se détruisent : nous vivrons difficilement d'accord. Il nous faut maintenant nous séparer » : tels étaient les propos que le roi légendaire « Seigneur – Dragon – Lac », descendant du mythique empereur chinois Shen Nong, tenait à sa femme Au Co, princesse des montagnes. Des cent œufs issus de leur union naquirent cent enfants : la moitié d'entre eux rejoignit leur mère dans la montagne et les cinquante autres suivirent leur père au bord de la mer orientale pour fonder la dynastie des Hung. La légende consacre le divorce entre les peuples fidèles à l'agriculture de montagne et ceux qui se consacrèrent à la conquête du delta du Fleuve Rouge.

Les civilisations qui firent l'originalité de l'Asie du sud-est sont nées de cette étroite association des domaines terrestre et aquatique : les eaux bienfaitrices et fécondantes peuvent également se révéler dévastatrices. La lutte de l'homme contre la nature paraît si démesurée que le mythe fait appel à l'intervention des dieux ou des esprits. Ne retrouve-t-on pas la même démarche en Occident où les grandes victoires de l'homme sur un environnement hostile sont attribuées au demi-dieu Hercule ? La légende de la fille du dernier roi de la dynastie Hung illustre bien ce propos. Celle-ci était courtisée par l'Esprit des Monts, Son Tinh, et par l'Esprit des Eaux, Thuy Tinh. Son Tinh obtint les faveurs de la belle mais son rival déchaîna alors les eaux et les vents. Son Tinh lui lança la foudre et fit rentrer les eaux dans leur lit. Depuis ce temps, chaque année, le combat reprend à la septième lune.

Le dragon, seigneur des eaux célestes et fécondantes dans la tradition chinoise, est souvent investi de la puissance océanique dans les traditions de l'Asie du sud-est. Symbole de la mousson, le dragon qui occupe le ciel au printemps regagne les profondeurs de la mer à l'automne. Il ne pouvait choisir de meilleur refuge que cette baie au dédale inextricable de pointements calcaires qui frange le nord du Vietnam. Il soumit à sa volonté les courants marins de ce lieu désormais connu sous le nom de « la descente du Dragon » : Ha Long. Depuis, la baie d'Along est devenue le refuge des navires qui trouvent abri dans ces eaux calmes même au sein des plus fortes tempêtes.

Rois légendaires, esprits et demi-dieux furent également à l'origine de l'émergence des terres cambodgiennes. L'homme y apparaît cependant comme l'élément porteur d'une civilisation venue de l'extérieur. Les traditions ont retenu l'apport de ces sages venus de Chine ou d'Inde qui subjuguent les reines de peuples sauvages ou épousent des « nagi », princesses à l'odeur de poisson. Ici le dragon fait place au naga, le serpent, symbole chtonien associé à ces domaines de terre ferme gagnée sur les marécages de la basse plaine du Mékong. La complémentarité des eaux et de la terre, des principes masculins et féminins, des principes solaires et lunaires, des influences indiennes et chinoises forme l'armature principale des mythes cambodgiens.

Un jour le sage ermite forestier, Kambu, « existant par lui-même », se vit offrir par Shiva une femme céleste, Merâ, d'une indescriptible beauté. De leur union naîtra – le Kambuja, le Cambodge, signifiant « nés de Kambu » – le Nagî, associé à la lune, la nuit, l'eau et le serpent et l'Apsara solaire associée au jour, au feu et à l'oiseau divin Garuda.

On retrouve ici le dualisme originel entre les régions de marais et les régions de montagnes forestières qui se perpétuera dans les cultes royaux et les fêtes. L'intervention de Shiva marque ici la forte empreinte de l'Inde qui est attestée par une autre légende.

Sage indien, sage chinois

Insufflé par les dieux, un rêve incite le brahmane Kaundinya à s'embarquer sur la mer. Au terme d'une longue navigation il aborde dans un pays inconnu : le roi en était un naga ; sa fille, Soma, était issue de son union avec les eaux. Kaundinya s'éprend de Soma et l'épousera. Le naga, son beau-père, boit alors toutes les eaux qui recouvraient le pays pour en faire émerger une terre noire et fertile qui sera son royaume.

Une aventure assez semblable est attribuée à un autre sage, d'origine chinoise cette fois : Houen T'ien fit un rêve à la suite duquel il part sur l'océan. Il aborde une « rive plate » en Indochine du sud. La reine du pays, Lieou Ye, « feuille de saule », essaye de piller son navire. Houen T'ien perce sa barque d'une flèche magique. Devant cet exploit, Lieou Ye se soumet. Il prend une étoffe qu'il plie en deux, il y découpe une ouverture à l'aide de son couteau et il en vêt la reine, sa reine, car celle-ci était nue. Il l'épouse et organise le royaume…

Qui de la Chine ou de l'Inde apporta la civilisation ? Cette question ne saurait être formulée de cette manière. En effet, la richesse des cultures indochinoises repose sur la préexistence d'une tradition culturelle déjà très riche qui sut préserver son génie propre tout en synthétisant les apports de l'Inde et de la Chine.

Les influences indiennes et chinoises diffèrent cependant sensiblement. Au moment de la constitution des premiers États d'Indochine, l'Inde connaît une période particulièrement brillante. Les expéditions pacifiques, conduites par des marchands, se multiplient et l'hindouisme imprime une marque qui restera profondément ancrée dans les régions du Mékong. Et même, par-delà le monde indien, des relations ténues se nouent avec l'Occident : n'a-t-on pas retrouvé à Oc Eo, le comptoir de l'antique royaume du Fou Nan, des monnaies d'Antonin le Pieux ? Prolongement naturel de l'expansion chinoise dans les provinces du sud, c'est essentiellement le Vietnam qui a connu les expéditions militaires, les annexions, l'oppression par des gouverneurs soucieux de s'enrichir. La marque de la Chine y restera profonde : le confucianisme imprégnera de ses principes la structure de l'État et de la société. C'est également à partir de la Chine que, sous la forme du Mahayana (le Grand Véhicule), le bouddhisme pénètre dans la péninsule. Dès lors pagodes et monastères se multiplient et le bouddhisme est resté de nos jours la religion prépondérante de cette région du monde.

Angkor : une expérience unique

Entre les luttes qui opposèrent les dynasties rivales, la constitution de royaumes ou d'empires plus ou moins éphémères, les interventions occidentales, les civilisations du Vietnam et du Cambodge n'ont jamais perdu leur singularité. Des « Chua » du Tonkin aux « Vat » du Mékong, de la cité impériale d'Hué à la pagode d'argent de Phnom Penh, les richesses architecturales et artistiques témoignent de l'originalité de ces brillantes civilisations.

Angkor représente cependant une expérience unique en son genre : la création par l'homme d'un milieu artificiel dans lequel une civilisation a réussi à atteindre un point d'équilibre et de cohésion exceptionnel. La puissance et l'élégance des réalisations khmères semblent défier les possibilités humaines. Après la chute du royaume khmer, le souvenir des grands devaraja – rois-dieux, rois architectes bâtisseurs d'Angkor – s'estompa dans les esprits : seule une origine divine pouvait expliquer l'ampleur architecturale, l'élégance des formes, la finesse des sculptures, la précision de la réalisation.

La légende reprit ses droits : fils d'une reine et d'Indra, Preah Ket Melea est invité par son père au royaume céleste. Indra lui fait don de la terre du Cambodge. De retour ici-bas, il n'ose pas y reproduire les merveilleux temples célestes qu'il a pu admirer, de peur de faire preuve de démesure : il se contentera de reproduire l'étable des bœufs céleste : c'est ainsi que naquit Angkor Vat. À sa demande, l'architecte céleste Preah Pisnukar modèle l'ensemble en terre d'un seul tenant et le transforme ensuite en pierre grâce à un enduit magique. Selon d'autres légendes, Angkor serait l'œuvre des devatas, ces merveilleuses créatures divines dont la danse est à jamais figée dans la pierre des temples.

Œuvre divine, œuvre d'hommes inspirés par les dieux ou plus prosaïquement par la volonté de puissance ? Ce n'est qu'au cœur de la cité fabuleuse, quand le soleil couchant accroche ses derniers feux aux tours-visages d'Angkor Thom, que l'on peut, au fond de son âme, trouver la réponse.

Didier Trock
Février 1997
 
Bibliographie
Angkor Angkor
Henri Stierlin
Architecture universelle
Office du Livre, Fribourg, 1970

Angkor, la forêt de pierres Angkor, la forêt de pierres
Bruno Dagens
Découvertes
Gallimard, Paris, 1989

La Nuit du dragon, voyages en Indochine La Nuit du dragon, voyages en Indochine
Norman Lewis
Objectif Terre
Olizane, 1993

Histoire du Vietnam des origines à 1858 Histoire du Vietnam des origines à 1858
Lê Thành Khôi
Sudestasie, Paris, 2000

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