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Sibérie, l'exploration scientifique au XIXe siècle
Philippe Parroy




Rien, semble-t-il, n'avait pu
arrêter, aux XVIIe et XVIIIe siècles, la
poussée des Russes vers l'est — pas même l'océan : dans les
décennies qui avaient suivi l'arrivée de détachements de cosaques
sur les rivages de la mer d'Okhotsk (1649), aventuriers et marchands
avaient gagné le Kamtchatka, et, de là, les îles Aléoutiennes et
l'Alaska. A l'aube du XIXe siècle, la civilisation russe
était bien apparue sur l'ensemble du « continent »
sibérien — les colons (encore peu nombreux), les gens de service
et fonctionnaires du tsar marquant, de loin en loin, les lignes de
pénétration —, mais elle ne l'avait pas recouvert et n'avait
guère modifié les genres de vie des autochtones, exploités et sur
la défensive ; sur ces immensités, Saint-Pétersbourg exerçait
son autorité de façon superficielle, malgré un quadrillage
administratif du pays achevé en 1822 par le gouverneur général
Speranski, ancien grand ministre réformateur d'Alexandre Ier.
Les conditions naturelles, l'éloignement de l'Europe (rendant les
contacts épisodiques) et l'origine des immigrants (paysans fuyant le
servage, cosaques libres, déserteurs, hétérodoxes persécutés)
allaient contribuer, au XIXe siècle, à faire de la
Sibérie une « Russie nouvelle », plus proche, par bon
nombre de ses traits — le goût de la liberté et l'esprit
d'entreprise de ses habitants, notamment —, des jeunes États-Unis
d'Amérique que du pays bâillonné et militarisé de Nicolas Ier
ou d'Alexandre III.








Chercheurs d'or et
explorateurs



Pendant
les deux siècles précédents, des expéditions à caractère
militaire et commercial menées à partir du réseau de fortins
(ostrogi)
installés aux passages des fleuves par les promychlienniki
— pionniers hardis et peu scrupuleux sillonnant la Sibérie pour
le compte d'une poignée de négociants — avaient fait progresser
la connaissance géographique du pays. Si, au début du XIXe
siècle, le réseau fluvial, de l'Ob à l'Amour, était connu dans
ses grandes lignes, de vastes étendues restaient encore à
découvrir.



Vers 1840, de nouveaux agents
de l'expansionnisme russe, les chercheurs d'or, vinrent s'ajouter aux
marchands : la demande de fourrures en Occident et en Chine
déclinant, la faune ayant été décimée, la traite des peaux
périclitait ; l' « âge de l'or » de
l'histoire de la Sibérie commençait. Initialement, ce métal ne fut
extrait que dans la région de Nertchinsk, en Transbaïkalie ;
puis ce fut le tour de la taïga de l'Ienisseï, enfin du bassin de
la Lena. L'or attirait les chercheurs comme les avaient attirés la
zibeline et le renard : toujours plus loin vers l'est, dans les
marécages de la taïga, les massifs montagneux les plus reculés et
les solitudes glacées de la toundra. Cependant, parallèlement à
cette reconnaissance « sauvage », de véritables
expéditions étaient mises sur pied.



La
Sibérie occidentale, dont certains secteurs, autour de Tobolsk et
d'Omsk, avaient fait l'objet d'une politique de peuplement et de
colonisation agricole dès le XVIIe
siècle, fut le terrain des premières explorations détaillées :
en 1929, notamment, vingt-cinq ans après avoir sillonné
l' « Amérique équinoxiale », le grand voyageur
germano-français Alexander von Humboldt y effectua une expédition ;
de 1877 à 1881, Khandatchevski allait parcourir les bassins de l'Ob
et de l'Irtych.



Figure
dominante des explorateurs russes du XIXe siècle, Middendorf
reconnut en 1843, au péril de sa vie, la presqu'île de Taïmyr
(extrémité septentrionale du continent eurasien) et le bassin de la
Khatanga ; un second voyage allait le conduire, sur les traces
de Poyarkov et de Khabarov, au-delà du lac Baïkal, dans les monts
Stanovoï et le bassin de l'Amour, et sur le littoral de la mer
d'Okhotsk. En 1865, Lopatine dressait la première carte géologique
de la région de l'Ienisseï ; en 1868, Von Maysel explorait la
Kolyma au départ de Iakoutsk. Sept ans plus tard, Tchekanovski
étudiait la géologie et la topographie des bassins de la Lena et de
la Tougounska ; à la fin du siècle, Tcherski parcourait ceux
de la Kolyma et de l'Indighirka — laissant son nom à la chaîne
qui les sépare — avant de consacrer la fin de sa vie à l'étude
du lac Baïkal, sur les rives duquel il mourut en 1891. Enfin, dans
la première décennie du XXe
siècle, Tolmatchev, Wollosowitch et d'autre savants recueillirent
une moisson de données topographiques en dirigeant des expéditions
entre la Khatanga et la péninsule des Tchouktches.








Une
entreprise cyclopéenne



C'est
au XIXe
siècle que la civilisation russe étendit son influence jusqu'aux
limites de l'U.R.S.S. Si en Asie centrale les explorateurs
précédèrent les militaires, en Sibérie orientale les découvreurs
se confondirent bien souvent avec les conquérants.



Au
sud du Kazakhstan, Fedorov explora dès 1934 le bassin du lac
Balkhach. Cinq ans plus tard, une expédition militaire contre Khiva,
dirigée par Perovski, gouverneur d'Orenbourg, se perdait dans les
sables : cette tentative de conquête des khanats d'Ouzbékistan
était prématurée. En attendant, les Russes allaient, dans les
années quarante, consolider leurs positions en Asie centrale en
créant des fortins dans les steppes qui environnent la mer d'Aral.
En 1860, Semionov et Goloubiev atteignirent les monts du
Kirghizistan. Au début des années soixante, le Hongrois Àrmin
Vàmbéry pénétrait dans l'actuel Ouzbékistan, suivi de Boutakov,
Struve, Burnes, Jenkinson. Infirme de naissance et marchant avec des
béquilles, Vàmbéry fut le premier Européen à pénétrer, en
1863, dans les khanats interdits de Khiva et de Boukhara, et dans la
cité de Samarcande, en se
mêlant, déguisé en derviche turc, à une bande de pèlerins qui
revenaient de La Mecque ; ses fameux Voyages en Asie
centrale constituent un
témoignage haut en couleur sur la cruauté des derniers émirs de
« Boukhara-la-Noble », ville de cauchemar où le
fanatisme de l'islam avait dégénéré en une sorte de folie
collective.



Avec la prise de Tachkent,
capitale du Turkestan, en juin 1865, de Samarcande, en mai 1868, et
de Khiva, en juin 1873, de nouveaux terrains s'offrirent à l'action
des fonctionnaires, des soldats, des colons, des commerçants russes.
Saint-Pétersbourg, soucieux de s'assurer un « glacis »
du côté de l'Inde anglaise et de garantir à la Russie le monopole
exclusif du transit des produits d'Asie centrale, annexa le Turkestan
(1867) et soumit à un protectorat les khanats de Khiva et de
Boukhara (1873). En 1880, l'Amou-Daria était entièrement reconnu
et, à partir de 1881, les soldats du général Annenkov établirent
le tracé du chemin de fer transcaspien dans le désert de Kara-Koum,
et ce, au prix d'efforts surhumains. Cette entreprise cyclopéenne
avait été rendue possible par la conquête progressive des espaces
compris entre la mer d'Aral et le Khorassan perse, l'actuel
Turkménistan : en 1869, un poste militaire était établi à
Krasnovodsk, sur la côte orientale de la mer Caspienne, sur
l'emplacement d'une forteresse russe abandonnée à la fin du XVIIIe
siècle ; après des combats acharnés contre les Turcomans, une
nouvelle province « transcaspienne » fut créée en 1881,
mais la région ne devait être définitivement pacifiée qu'en 1895.








Le nouveau Yermak



Après
la pause qui avait suivi la conquête du Kamtchatka et de l'Alaska au
XVIIIe
siècle, l'expansion russe en direction du Pacifique reprit de plus
belle au milieu du XIXe
siècle. En fait, depuis Poyarkov et Khabarov, on n'avait jamais
cessé de penser au fleuve Amour en Sibérie : gouverneurs,
généraux, diplomates avaient insisté auprès de Saint-Pétersbourg
sur la nécessité d'annexer la vallée du « Dragon Noir »,
seule voie d'accès vers l'océan.



En
1843, le contre-amiral Poutiatine suggéra à Nicolas Ier
de tirer parti de la défaite de la Chine dans la guerre de l'Opium —
conflit qui l'avait opposée aux nations occidentales de 1839 à 1842
— et d'envoyer une expédition explorer l'embouchure de l'Amour
(région encore nimbée de mystère) et redéfinir la frontière de
la Russie avec la Chine. Signée au terme de combats violents et
longtemps incertains entre les Cosaques et les soldats de l'Empire du
Milieu, la paix russo-chinoise de Nertchinsk, en 1689, avait chassé
les conquérants blancs de la « Daurie » (la rive gauche
de l'Amour en aval d'Albazin) et fait reculer la frontière entre les
deux empires jusqu'aux monts Stanovoï.



Le
tsar considéra avec intérêt les propositions de Poutiatine, mais
ne prit aucune initiative. Toutefois, en 1847, il nomma gouverneur
général de Sibérie orientale celui qui allait devenir le « nouveau
Yermak », Nicolas Mouraviev, jeune fils de famille de
trente-huit ans et ancien gouverneur de Toula, connu pour ses idées
« libérales » et ses états de service
dans lutte contre les Polonais insurgés et contre les Turcs. Avant
de partir pour Irkoutsk, le nouveau proconsul se rendit à
Saint-Pétersbourg pour y plaider la cause d'une expédition sur
l'Amour. La Sibérie n'avait-elle pas besoin d'entretenir des
relations régulières et rapides avec la Russie d'Amérique et la
Chine, jusque-là respectivement accessibles, au prix de longs
détours terrestres, par les deux « fentes » étroites
d'Okhotsk et de Kiakhta ? La maîtrise de l'estuaire de l'Amour
était une nécessité pour la Russie, dont les intérêts
commerciaux en Chine étaient menacés depuis peu par l'Angleterre.



Mouraviev
se vit opposer une fin de non-recevoir. Le ministre des Affaires
étrangères, Nesselrode, craignait des complications avec l'Empire
du Milieu ; d'autres redoutaient que l'Amour n'ouvrît la
Sibérie aux Américains et aux Anglais, et, avec eux, aux idées
occidentale « subversives » ! Dans les hautes
sphères de la capitale, nombreux étaient ceux qui, s'appuyant sur
les écrits de La Pérouse, de Broughton et de Krusenstern, croyaient
que l'Amour se perdait dans
les sables et les marais à proximité de la mer. Un seul homme, à
Saint-Pétersbourg, n'était
pas de cet avis, le lieutenant de vaisseau NevelskoÏ. Chargé de
conduire une cargaison de marchandises de Cronstadt au Kamtchatka, il
se proposa d'explorer en secret, sur le chemin du retour, les bouches
de l'Amour. Mouraviev lui promit de le « couvrir » devant
le tsar en cas d'incident.



En
juillet 1849, Nevelskoï entrait dans l'embouchure de l'Amour et,
découvrant un chenal, navigua sur le fleuve pendant vingt-deux
jours. Le 3 août — plus de quarante ans, il est vrai, après le
Japonais Mamia Rinso —, il constatait que Sakhaline était une île
et que le « golfe » de Tartarie, dont les hauts-fonds
avaient rebuté de nombreux navigateurs, était en fait un détroit.
Désireux de se rendre compte par lui-même de l'étendue de son
« gouvernement », Mouraviev, accompagné de sa jeune
épouse, descendit la Lena jusqu'à Iakoutsk, parcourut 1100 km à
cheval à travers la toundra
et les montagnes jusqu'à Okhotsk et s'embarqua pour le Kamtchatka ;
de là, il se porta à la rencontre, de Nevelskoï, qu'il trouva dans
la baie d'Ayan, où le navigateur lui fit part de ses découvertes
capitales.



Une
fois de retour à Saint-Pétersbourg, Nevelskoï, que l'Amirauté
avait d'abord dégradé et réduit au rang de simple matelot — pour
« effronterie » et « insubordination » —,
fut promu capitaine de corvette sur intervention su tsar. Ce dernier
lui ordonna de retourner en Sibérie, avec la mission d'établir un
camp d'hivernage sur les côtes de la mer d'Okhotsk, non
loin de l'embouchure de l'Amour, à la seule condition de ne remonter
le fleuve sous aucun prétexte. A la fin du mois de juillet 1850, le
marin était de nouveau à l'embouchure du « Dragon noir »,
au nord de laquelle il fonda le camp de Petrovskoï. Mais il ne put
s'empêcher d'y pénétrer, et le 1er
août il planta sur la rive droite du cours d'eau un grand mât au
sommet duquel il hissa un drapeau russe ; puis il aménagea un
second poste, qu'il baptisa Nicolaïevsk. Cette initiative allait
susciter une véritable levée de boucliers dans les milieux
gouvernementaux : « Où le drapeau russe a flotté une
fois, déclara-t-il, il ne doit plus jamais être ramené. »



Mouraviev, pratiquement seul
maître en son domaine, résolut d'aller de l'avant. Afin d'amadouer
la camarilla, il décida d'intensifier l'extraction de l'or dans le
district minier de Nertchinsk (des centaines de déportés devaient
mourir à la tâche, dans des conditions effroyables). Il leva une
armée, en transformant les colons et les Bouriates de Transbaïkalie
en cosaques, et créa une usine pour construire des machines
destinées aux futurs vapeurs de l'Amour… Nevelskoï s'installa à
Petrovskoïe, ses hommes explorèrent en tous sens la région de
l'estuaire (inconnue aussi bien des Russes que des Chinois) et
Sakhaline, où ils découvrirent des gisements de houille.



En 1853, Mouraviev fit le
voyage de Saint-Pétersbourg afin de réclamer des soldats et des
canons pour les nouveaux postes avancés de l'Empire (la guerre avec
la Turquie couvait, les Anglais et les Français menaçaient de voler
au secours de la Sublime Porte) ; point n'était besoin de leur
faire contourner l'Afrique et l'Asie par voie de mer, déclara-t-il
au tsar : ils descendraient l'Amour, à la barbe des Chinois !
En mars 1854, la guerre de Crimée éclatait : il était plus
que jamais nécessaire de devancer une initiative de la Royal Navy au
Kamtchatka ou de l'embouchure de l'Amour.



Nicolas donna son aval.








La descente du fleuve Amour



L'expédition
commandée par Mouraviev en personne, devrait se rassembler à
Tchita. Son organisation constitua un véritable tour de force :
3000 km sur un fleuve inconnu, en territoire étranger, avec un
détachement de 700 hommes, plus le train (90 barques et radeaux
équipages, artillerie, bétail, fourrage, etc.). Les marchands
sibériens, reconnaissants, financèrent la construction du vapeur de
Mouraviev.
Des messes furent dites, suivies de festins et de feux d'artifice. Le
14 mai, la « caravane » fluviale s'ébranla ; dix
jours plus tard, elle défilait sous les yeux des Chinois d'Aïgoun,
réduits à l'impuissance.



A
Mariinsk, poste avancé créé par Nevelskoï
à 300km en amont de l'embouchure, Mouraviev apprit qu'une escadre
franco-anglaise croisait en mer du Japon. Sans tarder, le gouverneur
gagna le delta par voie de terre, créa des postes fortifiés,
aménagea des ports et envoya 350 hommes défendre le Kamtchatka (en
septembre, ils devaient repousser victorieusement une tentative de
débarquement ennemie à Petropavlovsk). A Ayan, sur le chemin du
retour, il rencontra Poutiatine accompagné de l'écrivain
Gontcharov, qui précédait en ces parages Anton Tchekhov, lequel
écrira, après 1890, un reportage sur Sakhaline ; un an durant,
l'amiral avait négocié en vain l'ouverture du Japon au commerce
russe.



De
retour à Irkoutsk, Mouraviev s'employa à préparer une seconde
expédition. Résolu à construire une citadelle à Nikolaïevsk, il
fit transporter des canons de forteresse de l'Oural à Tchita. Chaque
pièce, pesant 3 t et tirée par soixante chevaux, parcourut 4000 km
sur les routes sibériennes. Au début du mois de mai 1855, deux mois
après la mort de Nicolas Ier,
les premières barques, transportant cette fois des colons, partaient
vers l'est. A
nouveau, d'interminables convois nautiques défilèrent devant les
postes chinois. Parvenu à l'embouchure de l'Amour, Mouraviev joua
« à cache-cache » pendant tout l'été avec l'escadre
anglaise à la recherche de la flottille russe du Pacifique,
commandée par Nevelskoï et embusquée dans l'estuaire. A l'automne,
empêtrés dans les sables du détroit de Tartarie et pilonnés par
les batteries des fortins côtiers russes, les Britanniques devaient
être définitivement chassés de la région. Pendant l'été 1856,
avec la fin de la guerre de Crimée, les troupes postées à
Nikolaïevsk reçurent l'ordre de regagner Irkoutsk en longeant , par
voie de terre, le cours de l'Amour. Cette retraite devait vite
tourner à la tragédie : halant eux-mêmes les barcasses sur
3000 km, refluant dans le plus complet désordre, les soldats se
firent surprendre par l'automne ; 300 d'entre eux périrent de
froid, de faim ou victimes du typhus.








L'annexion
de l'Amour et de l'Oussouri



Mouraviev
entreprit alors la seconde partie de son œuvre : il fallait
désormais que l'Amour devînt un fleuve russe. En 1857, il
intensifia la colonisation du bassin, fonda à Saint-Pétersbourg une
« Compagnie de l'Amour », proposa la construction d'une
voie ferrée et, surtout, l'ouverture de négociations avec la Chine.
Celle-ci, de nouveau en guerre avec les puissances européennes,
était en position de faiblesse quand l'amiral et diplomate
Poutiatine débarqua à T'ien-tsin, où s'engagèrent d'interminables
pourparlers. En avril 1858, Mouraviev, de son côté, faisait
mouiller deux canonnières devant Aïgoun, où étaient concentrées
les troupes chinoises du prince I-Jan ; les deux parties
entamèrent de fastidieuses négociations — copieusement arrosées
de thé à la menthe — pour redéfinir la frontière entre les deux
empires. L'argument
selon lequel les Anglais faisaient planer un danger sur l'Amour et la
Mandchourie n'ayant pas porté, le gouverneur menaça de faire parler
les armes. Les Chinois cédèrent : la rive gauche de l'Amour
était reconnue propriété de la Russie ; les deux empires
contrôleraient en commun la région comprise entre l'Oussouri et la
mer. Deux semaines plus tard, Poutiatine signait à T'ien-tsin un
traité commercial avec la Chine.



Le
bouillant gouverneur de Sibérie orientale, bientôt élevé à la
dignité comtale sur le désir d'Alexandre II, descendit alors
l'Amour pour la troisième fois — mettant le pied à terre pour
fonder des villes (Blagovechtchensk, Khabarovsk) —, remonta
l'Oussouri et inspecta Nikolaïevsk. Le comte Mouraviev-Amourski (tel
était son nouveau nom) rentra à Irkoutsk sous un arc de triomphe,
avec une seule idée en tête : repartir vers l'est et annexer
la région de l'Oussouri. En effet, Nikolaïevsk et les postes de
l'embouchure du « Dragon noir » ne résolvaient pas la
question d'un port de guerre russe permanent en Extrême-Orient.
(Pendant la guerre de Crimée, les
vaisseaux du tsar, bloqués un moment par les glaces devant
l'estuaire de l'Amour, avaient failli être coulés.)



Au printemps 1859, Mouraviev
descendit pour la quatrième fois l'Amour, gagna la mer et mit le cap
au sud. Après avoir exploré le littoral sibérien de la mer du
Japon, il s'arrêta dans un golfe, auquel il donna le nom de Pierre
le Grand, et déclara : « Ici s'élèvera Vladivostok
(« Dominateur de l'Orient »). » Quelques mois plus
tard, les premiers colons et les ouvriers affectés à la
construction d'un port et de citadelles arrivaient sur les lieux.



Mouraviev visita ensuite le
Japon et négocia avec la mikado la cession de la moitié nord de
Sakhaline (seize ans plus tard, l'île allait être déclarée russe
dans sa totalité). Il poursuivit sa route jusqu'au golfe du
Petchili, d'où il envoya au gouvernement chinois une carte de la
frontière sino-russe sur laquelle la région de l'Oussouri était
teintée de la même couleur que la Sibérie… L'année suivante,
profitant de la situation difficile de la Chine, de nouveau en guerre
avec les Anglais et les Français, l'ambassadeur russe, le jeune
comte Ignatiev, conclut un nouveau traité reconnaissant l'Oussouri
comme frontière entre les deux empires. Mouraviev avait achevé son
œuvre ; nommé conseiller d'État, il partit bientôt pour
Paris, où il mourut en 1881.



A
la fin du XIXe
siècle et au début du XXe,
l'exploration et la colonisation de la région de l'Amour et de
l'Oussouri devaient être systématiquement encouragées. La Société
impériale de géographie de Saint-Pétersbourg l'inscrivit au
premier rang de son programme de recherches ; Schwarz,
accompagné de plusieurs savants naturalistes et du géologue
Schmidt, y dirigea la « grande expédition de Sibérie
orientale ». D'autres explorateurs, comme Petchourov et
Arseniev, en étudièrent la topographie. Le tsar Alexandre III, par
le rescrit impérial du 17 mars 1891, ordonna la construction du
chemin de fer transsibérien. De grandioses perspectives semblaient
s'ouvrir à la Russie en Extrême-Orient.

Philippe Parroy
 
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