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Les Cosaques à la conquête du pays de Sibir
Philippe Conrad



Au
moment où l'Europe occidentale, enrichie par la découverte des
nouveaux mondes, est déchirée par les guerres de Religion, l'État
moscovite rassemble la terre russe, rétablit des relations
commerciales avec les marchands anglais et entreprend la conquête de
la Sibérie occidentale ; poursuivant l'œuvre des premiers
Danilovitch, les souverains du XVIe siècle vont éloigner
le péril tartare, affaiblir l'aristocratie traditionnelle des
boyards et donner à la Russie les moyens de jouer un rôle de
premier plan dans l'histoire européenne.






L'unification
de la Russie


Fils de Vassili II, Ivan III, dit « le Grand », régna durant
quarante-trois ans, de 1462 à 1505. Lors de son avènement, Moscou
continue à payer tribut aux Tartares et quatre principautés, celles
de Riazan, Rostov, Iaroslavl et Tver, lui contestent l'autorité
qu'il entend exercer sur l'ensemble de la Russie. Ivan peut acheter
ou obtenir par testament les territoires des trois premières ;
Michel de Tver s'oppose à lui par la force des armes en s'alliant à
l'ennemi lituanien, mais, vaincu, il doit lui céder également sa
principauté. En 1478, Ivan contraint la puissante Novgorod à
accepter ses volontés et récupère ainsi les immenses territoires,
riches en fourrures, du Nord et de l'Est qui appartenaient à la cité
marchande des bords du lac Ilmen. Si l'on excepte le bassin du
Dniepr, Ivan III a d'ores et déjà reconstitué l'État fondé par
Rurik à la veille de l'an mille. La division des forces tartares
profite au souverain russe, qui cesse de payer tribut à l'héritier
de la Horde d'Or, lui-même menacé par les Khans de Crimée, de
Kazan et de k'Astrakhan. La lutte contre le grand-duc de Lituanie lui
permet également d'agrandir vers l'ouest les possessions moscovites.
Ivan prend le titre de tsar, dote son armée d'un corps
d'arquebusiers, les streltsy,
et fait venir dans sa capitale des architectes et des ingénieurs
italiens, qui construisent des églises ou fabriquent des canons.
Soucieux de garantir la pérennité de son œuvre, il se refuse à
partager ses domaines entre ses fils et remet la « terre russe »
unifiée à Vassili, l'aîné de ses enfants, associé de son vivant
au trône.



Le nouveau tsar complète l'héritage
qu'il a reçu en mettant un terme à l'autonomie dont jouissaient
encore Pskov et Riazan, en prenant Smolensk aux Lituaniens et en
établissant, face aux Tartares, les villes fortes de Toula, Kalouga
et Zaraïsk. Quand Vassili III meurt, en 1533, son fils ainé, Ivan
n'a que trois ans ; l'Histoire a donné à ce prince le surnom de «
Terrible », ou plutôt de « Redoutable » ; bien qu'il fût à demi
fou à beaucoup d'égards, il n'en reste pas moins l'un des plus
grands souverains qu'ait connus l'ancienne Russie. Les troubles de la
régence font que le jeune tsar s'imaginera entouré d'ennemis et
développent
son goût pour la dissimulation et l'intrigue. Couronné
tsra en 1547, il se fait le champion de l'autocratie et se déclare «
tsar et grand-prince de toute la Russie par la grâce de Dieu et non
par la volonté turbulente des hommes ». S'appuyant sur le peuple
contre les boyards, il poursuit la lutte contre cette noblesse
traditionnelle et, pour lui faire accepter sa dictature, crée la
tristement célèbre Opritchnina, administration et police dont les
commissaires devaient imposer par la terreur l'autorité du
souverain. Plus de trois mille boyards furent exécutés ; soupçonnée
de comploter contre le souverain, Novgorod fut mise à sac et les
cadavres de ses habitants furent jetés dans le Volkhov. En 1581, le
tsar tua son propre fils au cours d'une dispute… pour s'abandonner
ensuite au plus profond repentir. Ivan IV poursuivit la politique
d'expansion inaugurée par ses prédécesseurs. Les colons russes
s'avancèrent au sud et à l'est de l'Oka ; Kazan, assiégée, tomba
en 1552 (l'artillerie russe fit merveille en cette occasion).



En 1556, avec la prise d'Astrakhan, la Volga
était un fleuve entièrement russe et après 1571, date du dernier
raid tartare contre Moscou, la capitale n'eut plus rien à craindre
des Asiatiques.



Les tentatives
visant à rétablir l'autorité de Moscou sur les rives orientales de
la Baltique ne purent aboutir
en raison de l'hostilité des Polonaisn, des Lituaniens et des
Suédois, mais déjà l'État russe se trouvait à l'étroit dans
son territoire d'origine, il aspirait à s'ouvrir sur l'extérieur et
à contrôler des espaces plus vastes.



Marchands et Cosaques étaient là pour lui
gagner les terres nouvelles.



Dès la seconde moitié du XVe siècle, les négociants en
fourrures remontent le cours de la Kama, fréquentent les rives de la
Petchora et les côtes de la mer de Kara. En 1483, Ivan III envoie
une expédition militaire au-delà de l'Oural, jusqu'à l'Irtych et
l'Ob.



Les rapports de ces pionniers permettent à l'Occident de connaître,
par l'intermédiaire de Siegmund von Herberstein – un représentant
de l'empereur Maximilien qui se rendit en Russie en 1517, –
l'existence des Ostiaks et des peuplades nord-sibériennes. La carte
établie par cet agent mentionne la mer Blanche, la Petchora et
l'Oural.







Les
Stroganov en Sibérie


Alors qu'Ivan III envoie des ambassadeurs en Perse et que des
marchands russes parviennent jusqu'à Ormuz, où ils entendent parler
de l'Inde et de Ceylan, c'est une étonnante famille de commerçants,
de pionniers et d'industriels qui va lancer la Russie dans l'aventure
sibérienne. Le premier représentant de la lignée des Stroganov
dont le souvenir soit parvenu jusqu'à nous s'appelait Spiridon ; cet
habitant de Novgorod vendait aux marchands hanséates les fourrures
qu'il allait chercher dans les pays de la Dvina.



Après la mort de Spiridon, survenue en 1395, son fils Kozma hérita
de l'entreprise familiale et la fit prospérer. A la génération
suivante, Louka, sentant que l'heure des Moscovites était venue,
réorienta son activité vers la capitale d'Ivan III.



Les liens entre Louka et Moscou se développèrent rapidement, et
quand les Tartares exigèrent une énorme rançon pour libérer, le
grand-duc Vassili qu'ils avaient fait prisonnier, c'est la maison
Stroganov qui fournit l'argent nécessaire, non sans espérer en
retour quelque avantage commercial. Le fils de Louka, Fiodor,
transféra ses activités des bords de la Dvina aux rives de la
Vytchegda et s'installa dans la localité de Solvytchegodsk, à
proximité de riches gisements de sel.



Ce nouveau produit allait permettre d'accroître les bénéfices déjà
réalisés dans le commerce des fourrures. Anika Stroganov multiplia
les salines et mit sur pied une affaire dont les dimensions
apparaissent, pour l'époque, tout à fait exceptionnelles. Placé à
la tête d'une immense fortune, il s'attacha à la faire prospérer
en fournissant les produits les plus divers au tsar de Moscou ;
vendant et rachetant aux commerçants allemands ou hollandais en
Lituanie et même dans la lointaine presqu'île de Kola, il se
procurait tout ce dont la Cour pouvait avoir besoin et lui devint
ainsi rapidement indispensable. Des missions de reconnaissance furent
envoyées au-delà de l'Oural, qui ramenèrent des fourrures de
zibeline ; les débuts de la découverte allaient être liés, là
aussi, aux préoccupations commerciales.



La richesse de Stroganov faisait jaser à Moscou ; d'aucuns
l'accusaient d'avoir secrètement soumis les pays du Nord,
perpétuellement plongés dans la nuit, pour en tirer de l'or et des
fourrures, sans en avoir averti le tsar. Ces régions étaient
baptisées « Mangaseïa » et les légendes les plus folles
circulaient à leur propos. Leurs habitants mangeaient du poisson et
de la viande de renne, mais se dévoraient aussi entre eux, d'où
leur nom de « Samoyèdes » (« qui se mangent eux-mêmes »). Ces
hommes du Nord étaient également accusés de tuer leurs propres
enfants pour les offrir à manger aux hôtes de marque et de
consommer leurs morts. Certaines tribus étaient censées vivre l'été
dans la mer pour échapper aux rayons trop ardents du soleil,
d'autres voyaient leurs membres geler pendant l'hiver, ce qui
permettait d'économiser plusieurs mois de nourriture… jusqu'au
dégel printanier. Un autre peuple préférait la reptation à la
marche, et certains individus avaient la bouche en haut de la tête…
Des ours blancs dressés pêchaient pour le compte des indigènes,
qui trayaient les renards comme ils l'auraient fait avec des vaches…



Inquiet des bruits qui couraient sur son compte, Anika Stroganov se
rendit à Moscou en 1557 pour expliquer au tsar ce qu'était
réellement le pays de Mangaseïa. Il sut si bien convaincre Ivan IV
de sa sincérité et de son honnêteté que, l'année suivante, le
tsar confia le pays de Perm en concession pour vingt ans à Grigori,
le fils aîné du vieux patriarche du Nord. Les Stroganov pourraient
construire des villes et se doter d'une force militaire, cultiver la
terre, exploiter le sel et le fer. Seule restriction : ils devraient
signaler au souverain les découvertes d'argent, de cuivre et
d'étain, sans fondre eux-mêmes ces divers métaux.



D'importantes exonérations fiscales complétaient ces différents
privilèges, qui faisaient du fils d'Anika le maître souverain d'un
véritable État, à la frontière entre la « terre russe » et la
Sibérie inconnue.



Dès 1559, Anika et ses deux fils aînés vinrent s'installer sur les
22000km2 qu'Ivan IV leur avait concédés ; ils créèrent
des salines, fondèrent le village de Kantorn, qui devint la capitale
du pays (Perm ne sera fondée que sous Pierre le Grand),
construisirent un monastère et mirent la contrée en valeur en
exploitant le bois et en chassant les animaux à fourrure. Quand
Anika mourut, à l'âge de quatre-vingt-un ans, il avait, avec l'aide
de ses fils,posé les premiers jalons de la conquête des grands
espaces qui s'étendent à l'est de la Volga.



Les rapports avec les indigènes n'étaient pas toujours faciles.



Si les Ostiaks étaient tout à fait pacifiques, les Tchérémisses
et les Tartares ne se laissaient pas déposséder facilement de leurs
terrains de parcours et de leurs territoires de chasse, et recevaient
le soutien de leurs cousins installés au-delà de l'Oural. Ces
régions se trouvaient alors placées sous l'autorité de Koutchoum,
un chef tartare qui se prétendait le descendant de Gengis khan.
Après avoir soumis les peuplades installées sur le cours de l'Ichim
et du Tobol, il imposa aux Ostiaks, aux Vogouls et aux Samoyèdes de
lui payer tribut. Puis il se débarassa d'Etiger, le sultan local, et
s'installa dans sa capitale, Isker, appelée aussi Sibir, dont le nom
fut ensuite étendu à tout le pays situé au-delà de l'Oural. Le
nouveau maître des steppes et des forêts de l'Est refusa de payer
au tsar de Moscou le tribut de peaux de zibeline qu'il exigeait de
son prédécesseur et ne se préoccupa guère des remontrances qui
lui furent adressées à ce propos. Ivan le Terrible n'était pas
homme à accepter d'être ainsi mis devant le fait accompli. Dès
1567, il envoya une mission de reconnaissance au-delà de l'Oural.
Deux atamans cosaques, Petrov et Yalytchev, s'avancèrent à travers
le territoire de Koutchoum, traversèrent la Mongolie et atteignirent
Pékin, d'où ils revinrent avec une énorme moisson de
renseignements les plus divers relatifs à la Sibérie.







Premiers
heurts avec les Tartares


Ces informations confirmaient celles dont disposaient les Stroganov :
depuis l'avènement de Koutchoum, les indigènes s'agitaient beaucoup
plus, et les agressions se multipliaient. En 1569, un raid tartare
fit quatre-vingt-sept morts chez les colons russes et détruisit de
nombreuses installations. L'année suivante, le frère de Koutchoum,
Mahmetkoul franchit l'Oural à la tête d'une véritable armée et
tenta de prendre Oriol, la cité nouvellement fortifiée des frères
Stroganov. Il échoua, mais ravagea tout le pays alentour et massacra
une ambassade du tsar qui se rendait chez les Kirghizes. Grigori et
Iakov Stroganov réagirent vigoureusement, mais ne poursuivirent pas
leurs adversaires au-delà de l'Oural. Ils voulurent tout d'abord
rendre compte au tsar, avec l'espoir que celui-ci, rendu furieux par
le meurtre de son ambassadeur, allait leur laisser les mains libres
pour étendre encore leurs possessions. Ils ne furent pas déçus :
en 1574, Ivan IV leur attribua pour vingt ans la concession de l' «
Ukraine sibérienne », c'est à dire le territoire du Toboln avec la
liberté d'y construire des forts et d'y entretenir des troupes afin
de pouvoir défricher, mettre en culture, pêcher et exploiter les
ressources minérales.



Il s'agissait de conquérir la Sibérie occidentale, mais le tsar ne
fournissait aucune troupe aux Stroganov. Ceux-ci disposaient
d'effectifs suffisants pour défendre leurs territoires de
colonisation mais n'avaient pas les moyens d'entreprendre une action
offensive. Certes, l'argent ne leur faisait pas défaut, mais il n'y
avait pas assez de combattants disponibles.



Cette situation amena les Stroganov à tourner leurs regards vers les
pays du Don, là où vivaient les Cosaques, mi-guerriers mi brigands,
toujours prêts à partir en campagne pourvu qu'il y eût de la
gloire et du butin à gagner.



Ces hommes farouches venaient justement de raser SaraÏtchik, la
capitale du khan des Noghay. Cette expédition avait suscité le
courroux du tsar, qui entendait maintenir de bons rapports avec les
Tartares de la Volga. Pour échapper à ses voïvodes, les Cosaques
décidèrent de remonter vers le nord, en direction de la Kama, sous
la direction de l'ataman Yermak Timofeïevitch. Ils avaient pris
cette décision après avoir eu connaissance, en avril 1579, des
propositions que leur avaient faites les Stroganov. L'histoire de la
conquête de la Sibérie par Yermak nous est parvenue sous la forme
d'une épopée écrite un demi-siècle après les événements, sous
la direction de Cyprien, premier archevêque de Sibérie. Ce récit
doit être soumis à une sévère critique. Il est probable que celui
qui a parfois été présenté comme le « Pizarro russe » n'a pas
participé à l'expédition dirigée contre Saraïtchik ; à cette
époque, il combattait en effet en Livonie, à la tête d'une sotnia,
c'est à dire d'un escadron de Cosaques du Don. Né sur les bords de
la Tchoussovaïa, dans les domaines des Stroganov, il s'était initié
à l'art de ka guerre dans les steppes d'Ukraine et y était devenu
un chef redouté. C'est après avoir rallié les cinq cents hommes
qui remontaient la vallée de la Volga après l'affaire de Saraïtchik
que Yermak les conduisit auprès des Stroganov. Peut-être ceux-ci
l'avaient-il chargé de recruter des mercenaires dans la perspective
de l'expédition prévue au-delà de l'Oural? On l'ignore. En juillet
1581, un vassal de Koutchoum, Begouli, poussa un raid éclair sur les
territoires de Maxime Stroganov, le fils de Iakov. Il ne semble que
les hommes de Yermak aient été engagés à ce moment, ce qui peut
paraître surprenant, mais s'explique sans doute par le fait que les
Cosaques voulaient négocier leur soutien au prix fort et montrer ce
qui adviendrait si l'on hésitait trop à s'assurer leur concours.



L'accord fut enfin conclu entre l'ataman cosaque et Maxime Stroganov
; le premier devait conquérir pour le compte du second le territoire
qui avait été concédé à ce dernier par la charte de 1574.








La conquête des steppes


A la fin du mois de septembre 1581,
Yermak avait franchi l'Oural à la tête d'environ huit cents hommes,
dont trois cents avaient été fournis par les frères Stroganov. La
passage de la Toura marqua l'arrivée sur les territoires contrôlés
par Koutchoum. La résistance de Yepantchan, un chef local, fut
aisément brisée, et il fallut rapidement prendre les dispositions
nécessaires pour l'hivernage. En mai 1582, l'expédition reprit la
descente de la Toura et atteignit son confluent avec le Tobol.
Averti, Koutchoum avait dépêché sur place son lieutenant Tausan,
chargé d'arrêter les Russes. Ceux-ci l'emportèrent aisément,
leurs adversaires s'étant dispersés au premier coup de feu.
Koutchoum refusant de s'avouer vaincu, il envoya son frère
Mahmetkoul contre les envahisseurs, qui, s'ils furent de nouveau
vainqueurs, subirent néanmoins des pertes sensibles au cours des
embuscades qui suivirent. Le 1er
octobre, le chef tartare accepta de nouveau la bataille et fut encore
une fois battu, au confluent du Tobol et de l'Irtych. L'hiver
approchait, et Yermak devait décider de la direction qu'allait
prendre l'expédition ; il choisit de remonter l'Irtych pour aller
attaquer le camp retranché de Koutchoum. La bataille pour Isker (23
octobre) fut acharnée, mais se termina par une victoire des Russes,
qui laissèrent cependant une centaine des leurs sur le terrain.
Koutchoum n'eut d'autre ressource que de fuir vers le sud. Les
Ostiaks et les Tartares sédentaires de la région vinrent proposer
leur soumission et s'engagèrent à payer aux Russes le tribut
jusque-là versé à Koutchoum. Les Cosaques durent encore compter
avec les embuscades meutrières, mais les représailles dissuadaient
les indigènes d'apporter leur aide aux hommes de Koutchoum, et quand
Mahmetkoul fut fait prisonnier et gardé en otage, les coups de main
adverses cessèrent rapidement.








La mort de Yermak


Yermak expédia à Moscou l'un de ses lieutenants, Ivan Koltso, pour
réclamer des renforts et surtout des munitions, car la poudre
commençait à manquer. En deçà de l'Oural, les Stroganov avaient
dû faire face à un raid conduit par le prince de Pelym, Bekbeleï,
dont la troupe fut taillée en pièces. Mais l'insurrection des
Tchérémisses inquiétait vivement le souverain de Moscou, qui
s'indignait de voir se sprotégés gaspiller leurs forces dans la
conquête de la Sibérie, alors que la révolte atteignait presque la
Volga. L'annonce de la victoire remportée à Isker réconforta Ivan,
mais Yermak, dont les hommes se virent pardonner tous les forfaits
qu'ils avaient perpétrés à Saraïtchik, ne reçut pas de renforts
pour autant. Il en fut très affecté, se rendant compte du fait que,
pour s'imposer durablement aux populations locales, il était
indispensable de montrer sa force.



Par ailleurs, le tsar envoya un
voïvode
chargé d'administrer la
Sibérie et demanda qu'on lui expédiât Mahmetkoul, dont la présence
au camp contraignait pourtant Kouchoum à se tenir tranquille. La
guérilla reprit rapidement, et un guet-apens monté par Karatcha,
l'un des princes locaux que l'on croyait soumis, coûta la vie à
Ivan Koltso et à une quarantaine de Cosaques. Le même Karatcha mit
le siège devant Isker, où Yermak ne disposait plus que de trois
cents hommes. L'ataman organisa une sortie qui permit d'infliger une
défaite totale aux assiégeants ; une nouvelle tentative de Karatcha
connut la même issue malheureuse : il abandonna sur le terrain une
centaine des siens, alors que les Cosaques ne comptaient dans leurs
rangs que vingt tués (en revanche, il ne leur restait plus du tout
de poudre). Ce n'est qu'au printemps 1584 que le voïvode Bolkhovski
franchit l'Oural avec trois cents arquebusiers et cinquante cavaliers
fournis par les Stroganov.



Laissé à lui-même, Yermak
entreprit au cours de l'été de remonter l'Irtych
pour rechercher le contact avec les marchands de Boukhara qui
fréquentaient la région. Cette tentative lui fut fatale ; dans la
nuit du 4 au 5 août 1584, son campement fut attaqué par Koutchoum,
et le conquérant de la Sibérie, surpris au cours de son sommeil,
mourut avec tous ses hommes, à l'exception d'un seul, qui parvint à
s'échapper pour porter la nouvelle aux autorités russes. La
tradition veut que Yermak ait réussi à se dégager avec
quelques-uns de ses Cosaques, mais la lourde armure qui lui avait
remise en présent le tsar Ivan IV l'empêcha de traverser à la nage
le fleuve voisin, et l'ataman périt noyé. La disparition du chef
allait être fatale à l'entreprise sibérienne.



L'arrivée
des renforts venus d'Europe avait porté à quatre cents hommes
l'effectif de la garnison d'Isker ; c'était suffisant pour s'y
maintenir, mais Gloukhov et Mechtcheriak, qui avaient pris le
commandement, préférèrent ordonner la retraite. La troupe se
transforma rapidement en une horde déchaînée, surtout préoccupée
de pillage, et à l'automne 1584 les envahisseurs russes évacuaient
la Sibérie.



Le successeur d'Ivan IV, Fiodor
Ivanovitch, ne voulut pas arrêter là l'entreprise sibérienne et
envoya au-delà de l'Oural le voïvode Mansourov. Celui-ci battit
sans difficultés les Vogouls et les ostiaks, et reçut leur
soumission. Peu après, le voïvode Soukine édifia sur la Toura le
fort de Tioumen. En 1587, des canons pour fonder de nouvelles places
fortes, ou « ostrogs », ainsi celle de Tobolsk, au confluent de
l'Irtych et du Tobol. Un guet-apens lui permit de prendre les
principaux lieutenants de Koutchoum et de réoccuper Sibir. Durant
l'été 1591, le prince Koltsov-Mossalski battit Koutchoum près de
la rivière ichim, mais le khan tartare parvint encore une fois à
s'enfuir. En 1594, le prince Yeletski construisit le fort de Tara au
coeur des territoires restés sous la dépendance de Koutchoum. Son
fils Aleï fut battu près du
lac d'Osiouk en 1595.



Trois ans plus tard, le vieux
Koutchoum fit une dernière tentative contre Tara, mais ses hordes
furent vaincues par le voïvode Voyeïkov. Le vieux khan, qui avait
lutté durant dis-sept ans contre les envahisseurs russes, erra
encore sur les rives de l'Ob, entre la steppe et la forêt, jusqu'à
l'hiver 1598, où il fut assassiné par des Tartares Noghay.

Philippe Conrad
 
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