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L'Arabie chrétienne
Michele Piccirillo

Professeur au Studium Biblicum Franciscanum


 Directeur du Musée du Studium Biblicum Franciscanum


 

Ce titre un peu provocateur recouvre une réalité qui concerne plus spécialement les populations chrétiennes de la province romano-byzantine d'Arabie. Unité administrative située sur les frontières méridionales de l'Empire romain, l'Arabie naît par décision de l'empereur Trajan en 105-106 de notre ère, qui donne ordre au gouverneur de la Syrie Cornelio Palma d'annexer le territoire du royaume nabatéen de Pétra que les Romains appelaient « royaume arabe ». Ce changement apporta aux populations de la province la stabilité politique et une amélioration de la situation économique, grâce à la présence de l'armée romaine qui entreprit la construction de la Via Nova Traiana entre Eilat sur la mer Rouge et Bosra dans le Hauran, la nouvelle capitale administrative. Le long de la route se développa le réseau de défense romaine avec forts et tours, et les villes fleurirent : le port d'Eilat, Pétra, Augustopolis (à identifier avec Udru'), Kerak Moba, Madaba, Esbous, Philadelphie-Amman, Jerash, Adraa et Bosra et bien d'autres centres mineurs. Dans la province on assista à une sédentarisation massive des familles semi-nomades qui vivaient en marge de la ville, donnant vie à de nouveaux villages qui connurent leur extension maximale à la période byzantine.

La diffusion précoce du christianisme

Prêché dans la province voisine de Palestine dont le territoire s'étendait aussi en Pérée à l'est du fleuve Jourdain, de la mer Morte et de la vallée de l'Araba, région fréquentée, selon le récit évangélique, par Jean-Baptiste et par Jésus (Évangile de Jean 1, 28 ; 10, 40-42), le christianisme commença sa pénétration dans ces régions dès le premier siècle de l'ère chrétienne. Des Arabes sont mentionnés à Jérusalem parmi ceux que Pierre a convertis le jour de la Pentecôte (actes II, 11). L'apôtre Paul, qui fut converti sur la route de Damas, passa quelques années en Arabie (Lettre aux Galates 1, 15-17). Les premières communautés chrétiennes en Arabie abritaient en leur sein divers groupes hérétiques qui sont mentionnés par les auteurs ecclésiastiques du IVe et du Ve siècles : Épiphane évêque de Salamine, entre autres, rappelle les Sampsei et les Elchasaïtes « qui se trouvent aussi dans le pays des Moabites qui est voisin du fleuve Arnon, et d'autre part en Iturée et en Nabatéenne… ou en Arabie, au-delà de la mer Morte ».

La communauté chrétienne de Bosra

Au IIIe siècle une communauté chrétienne bien affirmée et de grande culture est attestée dans la métropole de Bosra. L'historien Eusèbe de Césarée écrit que le plus célèbre spécialiste chrétien de l'époque, Origène, fut invité en ville par le gouverneur de la province. Origène y fut appelé une seconde fois pour résoudre une question doctrinale qui était débattue avec l'évêque Bérylle qu'Eusèbe jugeait « de noble esprit » et que saint Jérôme classait parmi « les hommes illustres ». Il y retourna une troisième fois pour participer à un concile sur la doctrine et donner un avis éclairé. Le grand maître chrétien fut en relations épistolaires avec l'empereur Philippe l'Arabe, originaire de Shahba-Philippopolis, village au nord de Bosra, qu'Eusèbe considérait le premier empereur chrétien : « À Gordien, qui avait été à la tête de l'Empire romain durant six ans, succèdent Philippe et son fils Philippe. On raconte que celui-ci était chrétien, et qu'un jour – l'avant veille de Pâques – il voulut prendre part avec le peuple aux cérémonies religieuses qui avaient lieu dans l'église. Mais l'évêque du lieu ne lui permit pas d'y entrer, avant qu'il ne se fût confessé et ne se fût associé à la foule des pécheurs qui faisaient pénitence. S'il refusait de le faire, il ne l'introduirait en aucune manière à cause des nombreux péchés qu'il avait commis. On dit que le prince se soumit généreusement, démontrant ainsi concrètement son sentiment sincère et religieux de crainte de Dieu ». À l'époque de l'empereur Aurélien, Maxime, un autre évêque théologien de Bosra, participa activement aux conciles ecclésiastiques qui se tinrent en 263-64 et en 268.

Les martyrs

Durant les persécutions contre les chrétiens, la communauté de la province versa son tribut de sang. Nombre de ces martyrs restent anonymes : Eusèbe fait une vague allusion à « ceux qui tombent sous les armes comme cela se passe en Arabie ». Leur martyre était célébré le premier août par la communauté de Philadelphie-Amman. Nous connaissons cependant les noms de certains d'entre eux : Hadrien et Eubule, originaires de la Batanée, qui subirent le martyre à Césarée de Palestine ; Therenio et Inos à Bosra ; Zenon et Zena, Eliano, Théodore, Julien, Eobolo, Malkamon, Mokimos et Salaman à Philadelphie-Amman.

Le triomphe du christianisme au IVe siècle

Le premier village de la province entièrement chrétien est mentionné par Eusèbe au début du IVe siècle dans le territoire de Madaba : c'est Coraiatha, aujourd'hui Al-Qurayat. En ce qui concerne la diffusion du christianisme parmi les populations, le même Eusèbe se contente d'affirmations générales, commentant le psaume 60, 9-10 : « Ceux qui traversent la région arabe pourront constater la réalisation de ces prophéties voyant les Moabites et les Ammonites convertis en grand nombre, au point de remplir l'église de Dieu… » Les évêques de la province d'Arabie – Nicomaque de Bosra, Sopatro de Ere en Batanée, Sévère de Dionisias, Cyr de Philadelphie-Amman, Gennade d'Esbus – participèrent au concile de Nicée convoqué par l'empereur Constantin en 325. Ils donnèrent une vision d'ensemble de l'organisation ecclésiastique de la province mais aussi de l'administration civile, importante en cette période de changement, commencée par Dioclétien et poursuivie par Constantin puis par Théodose dans la seconde moitié du siècle. L'Arabie, qui faisait partie du diocèse d'Orient, fut réduite au sud avec la création de la province de Palestina Salutaris, ou Palestine Troisième, qui s'étendait jusqu'à la vallée de l'Arnon, l'actuel Wadi Mujib.

L'organisation ecclésiastique

Du point de vue ecclésiastique, la situation fut fixée au concile de Chalcédoine en 451 qui créa le patriarcat de Jérusalem. Le métropolite de Bosra, avec ses évêques, resta dépendant du patriarcat d'Antioche au nord de la Syrie. Le nombre élevé d'évêques en fit médire quelques-uns, qui partageaient l'avis de Sozomène : « Certainement dans la province de Scythie, malgré le nombre élevé de villes, il n'y a qu'un seul évêque pour toutes. À l'inverse je me suis rendu compte que dans d'autres provinces, comme, en Arabie et à Chypre, il y a des villages qui ont des évêques consacrés… ». Parmi les évêques théologiens de Bosra qui portèrent haut le nom du siège métropolite ou archiépiscopal, il faut mentionner, au temps de Julien l'Apostat, l'archevêque Tite que l'empereur considéra comme un agitateur dangereux et voulut chasser de la ville, ainsi que l'archevêque Antipatros qui reçut les plus grandes louanges de Cyrille de Scythopolis ; ce dernier le cite comme « trois fois bienheureux » et le compte « parmi les saints qui alors régissaient l'église de Bosra et diffusaient partout les rayons de la connaissance de Dieu ». Une louange confirmée par une inscription métrique incisée sur l'architrave d'une église de Bosra dans laquelle l'archevêque est présenté comme « gardien et champion de la doctrine orthodoxe, pontife inspiré par Dieu… célèbre pour sa sagesse… »

L'âge d'or

Le IVe siècle est l'âge d'or de la province. La paix de l'empire était assurée grâce à la collaboration militaire de la confédération arabe chrétienne guidée par le roi des Banu Ghassan. Les populations de la ville et des villages, désormais christianisées, vécurent une période d'économie florissante généralisée attestée par les édifices que la recherche archéologique moderne met au jour et par les inscriptions nombreuses qui les accompagnent. La population, composée de Grecs ou d'hellénisants de vieille date, de Syriaques ou de Sémites sédentarisés et d'Arabes dont certains sont en voie de sédentarisation, est unifiée par la foi chrétienne et encouragée par le mouvement monastique qui, en Arabie comme dans les autres provinces de l'empire, assure une forte marque chrétienne. C'est surtout par les inscriptions que se poursuit la lutte contre l'ancien ordre païen dont il reste d'imposantes traces monumentales dans la ville. À Jerash, sur l'architrave de l'église des Martyrs Saint Théodore dont la façade donne sur la voie qui conduit à l'Artémision, le temple principal de la ville à l'époque romaine, on pouvait lire le texte suivant : « Je suis la merveille et l'admiration des passants parce que toute trace de désordres a disparu. À la place de la saleté d'autrefois, la grâce de Dieu m'environne de toute part. Avant, les animaux tourmentés par les souffrances étaient jetés là et répandaient une odeur infecte. Souvent qui passait se bouchait le nez, se retenait de respirer, et fuyait la mauvaise odeur. Maintenant, ceux qui passent par ce lieu embaumé, portent la main droite à leur front et tracent le signe des adorateurs de la croix. Si vous voulez savoir qui m'a donné cette aimable beauté : c'est Énée le très sage et très pieux évêque ». Sur une autre architrave de la même église, est mise en évidence la nouvelle protection assurée à la ville par les reliques du martyr : « Je suis la demeure fastueuse du vainqueur Théodore, martyr immortel, homme divin, dont la gloire est descendue sur la terre et dans les profondeurs abyssales de l'océan. Son corps est [resté] en terre, mais sa belle âme partage pour toujours dans le ciel immense le destin des chœurs angéliques. C'est un mur perpétuel, une défense invincible pour la ville et ses habitants. » Les mêmes idées se retrouvent sur l'architrave de l'église de Saint-Georges à Zorava/Ezra : « Maintenant, si tu considères la puissance du Sauveur, Seigneur et Dieu, rend gloire au Saint Sauveur qui a fait périr les œuvres des idoles, parce que cette maison fut construite autrefois par des démons sculptés et construite avec de mauvaises pierres, [maintenant] la parole du Christ l'a séparée et a suscité avec des pierres bien travaillées la demeure de ton servant et bon cavalier Serge, pour le zèle et l'œuvre du noble Théodore qui a voulu avoir le même Serge comme saint protecteur, lui qui a dédaigné la puissance terrestre et accepté des supplices cruels de la tête aux pieds, parce que, les pieds cloués, l'illustre [martyr] ne bougea pas la tête et offrit sa personne à la mort, la donnant à son Seigneur Sauveur ; en échange d'une vie terrestre, il reçut la vie céleste ». Toujours dans la même petite ville, sur l'architrave de l'église Saint-Georges, il était écrit : « De demeure des démons elle est devenue maison ; où les ténèbres jetèrent leur voile, maintenant la lumière du salut resplendit ; où les sacrifices aux idoles étaient offerts, maintenant on entend le chœur des anges ; où la colère de Dieu fut évoquée, maintenant tout est paix ».

De saints lieux

L'Arabie, comme la Palestine voisine, l'Égypte et la péninsule du Sinaï, avait sa part dans les souvenirs bibliques dont se nourrissaient la foi et la piété chrétiennes. Deux sanctuaires attiraient la masse des pèlerins venus même de l'Occident lointain : le mémorial de Moïse sur le mont Nébo sur le territoire de la ville méridionale de Madaba, et le sanctuaire de Saint Job dans le Hauran. Pour le sanctuaire de Moïse, nous avons le témoignage de la Vie de Pierre l'Ibère. « Tous les habitants de cette région – écrit le biographe Jean Rufus – ensemble se hâtèrent pour porter le matériel de construction, et ce temple fut construit au nom du Grand Prophète et Législateur. Et lui proclama publiquement à tous, afin qu'il n'y ait pas de doute possible, sa bonté et sa puissance, au moyen de signes, prodiges et guérisons qui y ont eu lieu depuis sans interruption. C'est pourquoi c'est un lieu de guérison pour les âmes et pour les corps et un refuge pour tous ceux qui, d'où qu'ils viennent, sont affligés dans leur âme et leurs affections de toute sorte de souffrances physiques ». Pour le sanctuaire de Job, saint Jean Chrysostome écrit : « Beaucoup entreprennent ce voyage, long et difficile, arrivent des confins de la terre jusqu'en Arabie pour voir le tas de fumier et, quand ils y parviennent, embrassent la terre sur laquelle s'est déroulé le combat dont il est sorti victorieux ».

L'État tampon des Ghassanides

Le rééxamen des fonds historiques de l'époque, peu nombreux pour ce qui concerne l'Arabie, et de quelques écrits en syriaque, a permis de mettre en lumière le rôle important que les Arabes fédérés chrétiens ont eu dans le maintien de la paix, en évitant l'affrontement direct des Empires romains et perse. S'opposant aux tribus arabes alliées de l'Empire perse qui faisaient pression au nord-est de la rive orientale de l'Euphrate pour envahir le territoire syrien, et aux tribus du sud qui, de la péninsule arabique, cherchaient à entrer dans le territoire de la province méridionale de Palestine et d'Arabie, les Arabes chrétiens assuraient ainsi à peu de frais la défense des frontières de l'Empire romain d'Orient.

Au VIe siècle la confédération la plus puissante était celle des Banu Ghassan qui, initialement établie dans le pays d'Ammon, région connue en arabe comme la Balqa, entre Amman et le wadi Mujib-Arnon, s'était progressivement substituée à la confédération des Banu Salih. Une première alliance fut signée en 502 au temps de l'empereur Anastase entre l'empire et le chef de la confédération, Tha'laba ibn ‘Amr, père de Jalaba. Par ce traité ou foedus, la défense de l'Arabie fut confiée aux Banu Ghassan, et celle de la Palestine aux Kinda, remplacés ensuite par les Ghassan. Sur le plan institutionnel le phylarque, allié des Romains avec autorité territoriale, était en même temps chef reconnu de la confédération tribale et commandant des troupes auxiliaires qui étaient aux côtés de l'armée régulière byzantine, en temps de guerre comme en temps de paix, pour le contrôle de la zone de frontière. À Tha'laba succéda dans la charge Jalaba qui probablement mourut en 528 en combattant aux côtés de l'armée impériale contre l'armée perse guidée par Alamundaros des Banu Lakhm. Son fils Aretas – en arabe Harith ibn Jabala mais connu aussi sous son nom matronymique de Ibn Maryam – lui succéda et conduisit victorieusement la campagne contre Alamundaros en territoire perse.

En 529, l'empereur Justinien décide d'élever Aretas au rang de roi des Arabes, en le gratifiant du titre de Patrice : il est le premier des Arabes à avoir reçu semblable honneur, qui comportait le fait d'être appelé « mon Père » par l'empereur. L'historien Procope de Césarée donne à la décision impériale, certainement inhabituelle et peut-être inespérée dans les milieux de la capitale, une motivation de stratégie politico-militaire : « Alumendaros, détenant la position de roi, régnait seul sur les Sarrasins en Perse, et à tout moment était en mesure d'attaquer avec son armée partout où il le désirait en territoire romain. Et ni les chefs des troupes romaines qu'ils appelaient dux, ni aucun chef sarrasin allié des Romains, qu'ils appelaient phylarques, n'étaient assez puissants avec leurs propres troupes pour s'opposer à Alumendaros, parce que les troupes stationnées dans les divers districts n'avaient pas de forces comparables à celles de leurs ennemis. C'est pourquoi l'empereur Justinien mit à la tête du plus grand nombre possible de tribus Aretas, fils de Galaba, qui régnait déjà sur les Sarrasins d'Arabie, et lui donna la dignité de roi, ce qui ne s'était jamais vu avant les Romains. »


Les Ghassanides contre les Lakhmides

Sans heurter la susceptibilité des phylarques des autres provinces qui conservaient l'autorité territoriale, et malgré le maintien de son autorité de phylarque d'Arabie et de chef de la confédération des Banu Ghassan, Aretas reçut de l'empereur un mandat qui en faisait le chef de tous les Arabes fédérés par les Byzantins ; il restait cependant en mesure, en cas de nécessité, d'affronter la puissance des Banu Lakhm conduits par Alumendaros au service des Perses. Durant quasiment tout le siècle, les Banu Ghassan d'Aretas puis de son fils constituèrent la meilleure défense de la limite orientale de l'empire, de la mer Rouge à l'Euphrate, confortés par la tenue de la frontière sud par le phylarque Abikarib ben Jalaba, frère d'Aretas, auquel était confiée la Palestine.

La confrontation avec le groupe des Banu Lakhm – les Lakmides – pour la défense de l'empire atteint son apogée avec la victoire de Chalcis – Qinnasrin, au sud est d'Alep – en 554 que les historiens considèrent comme le brillant résultat de la décision impériale d'accorder la royauté à Aretas. Michel le Syrien raconte : « En l'an XXVII du règne de Justinien, Mondar (fils d'Alamundaros) de Saqiqa envahit le pays des Romains et dévaste de nombreuses régions. Heret (Aretas) fils de Gabala, le rejoint, lui livre bataille, le vainc et le tue, à la source d'Udaye dans la région de Qinnasrin. Mais le fils d'Heret, appelé Gabala, fut tué dans la bataille : son père l'enterra dans un martyrium de ce village. » Le danger qui menaçait la frontière orientale était neutralisé : cette victoire conduisit à la signature de la trêve de 557, et à la paix de 561 avec l'Empire perse, une paix fixée pour cinquante ans, le plus important succès diplomatique de Justinien à la fin de sa longue carrière au service de l'empire. Racontée par Théophane, la visite triomphale d'Aretas à Constantinople en novembre 563 pour assurer la succession de son fils Al-Mundhir, marqua le triomphe personnel du roi arabe qui, par sa fermeté, avait réuni les conditions d'une paix qui fournit les conditions du développement économique impressionnant auquel on assiste dans la province d'Arabie. La Province, dont la défense était confiée à Aretas, fut en fait la bénéficiaire majeure de cette période où elle fut l'objet de l'intérêt impérial, une longue période de paix malgré les dissensions théologiques qui, dans les communautés chrétiennes, opposaient Chalcédoniens et monophysites, dispute dans laquelle les rois arabes du courant monophysite jouèrent aussi un grand rôle modérateur.

La versatilité et l'ingratitude de Byzance

À la mort d'Aretas en 569, lui succéda son fils Al-Mundhir/Alamundaros, qui répondit par des décisions personnelles et hardies aux provocations des Banu Lakhm guidés par le roi Kabus. L'historien Jean d'Ephèse dramatisa les attaques et les contre-attaques des deux rivaux, desquelles Alamundaros sort toujours vainqueur comme un héros chrétien qui combat pour la croix. Kabus, après un certain temps, défie de nouveau Alumendaros et l'invite à l'affronter en terrain découvert : « Accepte la bataille […] même si tu es venu comme un brigand contre nous, et que tu penses nous avoir vaincus, nous venons à ta rencontre en terrain découvert. » Auquel Alumendaros aurait répondu, méprisant : « Ne te dérange pas, parce que j'arrive », attaquant par surprise l'armée ennemie et la mettant en déroute. Ce furent deux grandes victoires, dans lesquelles les écrivains chrétiens virent l'aide de Dieu et de ses saints. Elles furent cependant le début de sa ruine politique quand le roi arabe, pour poursuivre la guerre, demanda à l'empereur Justinien un financement supplémentaire pour ses troupes. L'historien Bar Hebreus raconte ainsi les événements : « En ce temps, durant le règne de Justinien II (565-578), les Arabes – Tayyaye en syriaque – étaient partagés en deux camps, celui de Mundar Bar Harat qui était chrétien et dont les soldats étaient chrétiens du côté des Byzantins, et celui de Kaboz du côté des Perses. Kaboz étant contre les Arabes chrétiens, prit tous leurs troupeaux et tous leurs chameaux, et s'enfuit. Mundar rassembla son armée, marcha contre lui, le battit et s'en retourna avec une grande quantité de riche butin et de chameaux. Kaboz l'attaqua de nouveau, fut battu et demanda des renforts aux Perses. Alors Mundar informa Justinien et lui demanda de l'or pour payer ses troupes de manière qu'elles puissent de nouveau s'opposer aux Perses. Alors Justinien décida de tuer Mundar comme s'il était responsable de l'invasion des Perses sur le territoire romain ».

En effet, l'empereur, non seulement refusa sa requête, mais donna ordre au magister militum de l'éliminer physiquement sous prétexte qu'il représentait un danger pour l'empire. Par coïncidence, l'ordre impérial fut intercepté par Mundhir : « Ainsi, la récompense de mes fatigues et de tout ce que j'ai fait pour la terre des Romains, serait de me couper la tête ? Est-ce cela que je méritais ? ». Offensé, le roi arabe se retira avec ses hommes à l'intérieur de la steppe – « il s'en alla avec toute son armée et se tint dans le désert » écrivit l'historien – laissant libres les Perses et les Lakhmides d'opérer leurs razzias sur le territoire byzantin. En 573 ceux-ci envahirent la Syrie jusqu'à Antioche, dévastant et pillant ; les villes d'Éraclée et d'Épiphanie (Hama) furent incendiées. À l'époque de la régence de l'empereur Tibère II il y eut une nouvelle pacification de l'empire qui ne dura pas. Au printemps de 575, Al-Mundhir, indigné par ce qui arrivait aux populations chrétiennes de Syrie, fit le premier pas en écrivant à Justinien, nouveau magister militum pour l'Orient, qu'il était prêt à le rencontrer dans l'église de Saint-Serge de Rasafa, pour renouveler le pacte d'alliance. La rencontre eut lieu dans le martyrium devant le sarcophage d'argent contenant les reliques de martyr, un officier de l'armée romaine mis à mort durant la persécution de Dioclétien.

Reprenant son rôle de défenseur de l'empire, Al-Mundhir ordonna une campagne contre Hira, la capitale des Banu Lakhm, dans l'intention de libérer les prisonniers chrétiens et de châtier les méfaits accomplis sur le territoire romain pendant son absence. Son entreprise fut couronnée de succès, il prit la ville et l'incendia. Seules les églises chrétiennes furent épargnées. Al-Mundhir atteignit l'apogée de son règne en 580 quand il fut invité par Tibère II à Constantinople. L'empereur le reçut avec les honneurs suprêmes, lui et ses deux fils qui l'avaient accompagné, lui donnant aussi le diadème royal, fait inusité, note Jean d'Ephèse parce que jamais un chef des Arabes fédérés n'en avait été décoré. Dans la capitale, le roi arabe, monophysite convaincu, servit aussi de médiateur pour ramener la paix entre les évêques Jacques et Paul, les deux chefs des monophysites, et usa de son influence pour demander à l'empereur chalcédonien de cesser de persécuter les membres de la communauté monophysite. Revenant dans la province, Al-Mundhir fut de nouveau accusé de trahison. Fait prisonnier, il fut envoyé à Constantinople et mis aux arrêts domiciliaires avec sa femme, deux fils et une fille, aux frais du gouverneur…

La fin des Ghassanides et la chute de la Syrie byzantine

L'arrestation de Mundhir provoqua en 581 une réaction irritée de son fils Nu'man qui partit à l'assaut du territoire de la Syrie et de l'Arabie. Durant l'assaut de Bosra, métropole de la province, le gouverneur lui-même fut tué. La révolte se termina avec la capture de Nu'man. L'historien Évagre, un contemporain, écrit que père et fils furent accusés de trahison et de crime de lèse-majesté, et qu'Al-Mundhir, peu après l'accession au trône de Maurice en 582, fut envoyé en Sicile, où le suivit son fils. Le pape Grégoire écrivit en vain à l'empereur pour demander sa libération. Ce fait mit fin à l'alliance des Banu Ghassan avec l'empire et la confédération tribale fut dissoute. Diverses tribus préférèrent traverser l'Euphrate et passer en territoire perse. L'empereur Maurice revint sur ses décisions mais la dynastie d'Aretas était désormais affaiblie et la coalition dissoute, même si quelques tribus arabes chrétiennes continuèrent à se battre au côté de l'armée impériale jusqu'à la bataille de Yarmuk en 536 pour défendre la Province et l'empire. Des historiens ont vu dans la rupture de l'alliance conclue entre les Romains et la confédération des Banu Ghassan la cause principale de l'affaiblissement dramatique de la sécurité de la Province d'Arabie, qui perdait son bouclier arabe aux frontières. Cela expliquerait pourquoi, à quelques années de distance, l'empire subit une double défaite : en 614, de la part des Perses qui envahirent la Syrie et la Palestine jusqu'à Jérusalem et mirent le feu à la basilique du Saint Sépulcre ; en 636 de la part des Arabes musulmans, défaite qui signifiait la perte définitive des provinces méridionales de l'empire.

La prospérité de la Syrie chrétienne à l'époque de Justinien

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, la recherche archéologique s'est intensifiée sur le territoire de l'ancienne province, aujourd'hui divisée politiquement entre le sud de la Syrie et la Jordanie, et a éclairé amplement la prospérité atteinte à l'époque justinienne par les populations chrétiennes. C'est à cette époque que la région fut la plus peuplée, allant jusqu'à occuper les zones de steppe et que la ville et les campagnes de la province d'Arabie prirent une physionomie chrétienne avec la construction, dans le tissu urbain et dans le territoire environnant, de basiliques, d'églises, de monastères et d'ermitages.

Les fouilles de la ville de Jérash, avec les inscriptions datées qui accompagnent les pavements de mosaïques des dix-huit églises construites entre les maisons du quartier oriental et dans les environs des monuments publics du quartier occidental, permettent de suivre l'implantation et l'occupation progressive de la communauté chrétienne dans l'espace urbain de la précédente ville classique dominée par les temples des divinités païennes. Ces recherches ont montré que les églises furent construites en grande partie avec du matériel de remploi des monuments de l'époque précédente. Sous l'aspect architectonique on distingue le complexe dit « de la cathédrale » au sud de l'Artémision, composé de deux basiliques, de diverses chapelles, d'un bain public et de pièces d'habitation, suivi à l'ouest du complexe des trois églises de Saint-Jean, de Saint-Georges et des Saints-Martyrs Cosme et Damien, construites et pavées de mosaïques entre 529 et 531. Constructions qui trouvent des parallèles monumentaux dans les grandes églises à plan centré, jusqu'à présent fouillées dans les ruines de Bosra.

Les mosaïques syriennes

Sur le plan artistique et figuratif, les mosaïques de la ville de Madaba n'ont pas de rivales. Dans le contexte des mosaïques de pavements de l'empire et de la Province, les mosaïques de Madaba, dans une zone territorialement limitée, sont un témoignage précieux, homogène et raffiné de la culture et du goût imitant les classiques, qui s'imposent durant le long règne de l'empereur Justinien. Par son importance numérique et la qualité des œuvres mises en chantier du Ve au VIIe siècle, jusqu'ici redécouvertes en ville et dans le territoire diocésain, Madaba devint un centre important de l'art de la mosaïque dans le cercle de l'activité artistique des mosaïstes de l'empire. Nous regroupons sous le nom habituel d'École de Madaba les talentueux artisans de cette cité de la Province d'Arabie. Ces mosaïques décoraient les pavements des églises et des habitations privées construites dans les quartiers de la ville, et celles des églises du territoire diocésain découvertes sur le mont Nébo, dans le village de Ma'in, à Umm al-Rasas – Kastron Mefaa, à Nitl et à Machéronte. Méritent une mention particulière la salle de l'Hippolyte (moitié du VIe siècle) sous l'église de la Vierge, et la Carte des terres bibliques qui décorait l'église nord de la ville, chefs-d'œuvre inégalés dans leur genre, inspirés du monde classique et biblique mais entièrement christianisés dans leur contenu.

La transmission aux Perses et aux Omeyyades

Sur le plan historique, ces recherches ont mis en évidence la continuité avec les mosaïques des églises d'époques perses et omeyyades. La recherche archéologique a montré que les constructions chrétiennes ne cessèrent pas durant la période d'occupation perse de la Province (614-629), ni après l'occupation islamique de la région à partir de 634. L'église de Saint-Varon à Khalde datée de 650, de Saint-Serge à Rihab (691), l'église de Saint-Étienne à Umm al-Rasas, celle de Quwaysmah à Amman et de Ma'in datée d'entre 717 et 719, les mosaïques du presbytère de Saint-Étienne (756), du monastère de la chapelle de la Théotokos dans une vallée du Mont Nébo (762) et de l'église de la Vierge à Madaba (767), avec le rappel des évêques Job et Théophane de Madaba, témoignent de la vitalité de la communauté chrétienne des Ier et IIe siècles de l'Égire et de la tolérance des autorités omeyyades.

Quand, en 750, les califes abbassides déplacèrent la capitale de l'Empire musulman de Damas à Bagdad, le commerce international prit également le chemin du golfe Persique. La région méridionale perdit progressivement de son importance. La Via Nova Traiana, connue en arabe sous le nom de Darb al-Hajj ou « route du Pèlerinage », de laquelle dépendit pendant des siècles la prospérité de cette région, fut parcourue seulement par les caravanes de pèlerins musulmans qui se rendaient chaque année au sanctuaire de La Mecque dans le Hedjaz. La région, dépeuplée et abandonnée à l'exception de quelques centres urbains, resta aux mains des tribus bédouines jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle. Divers groupes tribaux chrétiens présents sur le territoire participèrent à la renaissance de ces régions au XXe siècle ; aujourd'hui encore, ils contribuent au développement de la Syrie et de la Jordanie, héritières du territoire de la Province arabe de l'époque romano-byzantine.

Michele Piccirillo
Mars 2003
 
Bibliographie
Trois études sur l'Arabie romaine et byzantine Trois études sur l'Arabie romaine et byzantine
Maurice Sartre
Latomus, Bruxelles, 1982

La Province d'Arabie La Province d'Arabie
R. Devreesse
In Le Patriarcat d'Antioche depuis la paix de l'église jusqu'à la conquête arabe, pp 208-240
Paris, 1945

Article "Arabie" Article "Arabie"
Raymond Aigrain
In Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastique, Vol. III, coll. 1158-1339
Letouzey et ané, Paris, 1924

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