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À la découverte des immensités sibériennes
Philippe Conrad




Dès le XVIe siècle, les
trafiquants de fourrures et les Cosaques de Yermak avaient ouvert à
la conquête russe les immenses espaces de la Sibérie. Après avoir
tenté plusieurs années durant d'organiser la résistance à
l'envahisseur, le khan Koutchoum était mort au cours de l'hiver 1598
et les terres de l'Est furent livrées aux trappeurs et aux
aventuriers venus d'au-delà de l'Oural.



Les descendants d'Anika
Stroganov avaient été les principaux commanditaires de la conquête
sibérienne, mais le succès des campagnes menées par Yermak amena
un tel flot de marchands et de coureurs des bois dans le pays de
Mangaseïa, le fabuleux pays des fourrures, qu'ils ne purent faire
valoir longtemps leur ancien monopole. L'expansion territoriale était
désormais l'affaire des troupes du souverain moscovite. A partir de
Tobolsk, les Cosaques descendirent l'Ob en direction du nord et
soumirent dès 1593 plusieurs chefs ostiaks. Dès 1595, grâce à la
fondation des ostrogs de Beriosov et d'Obdorsk, tout le cours
inférieur du fleuve était soumis à Moscou. En 1600, une expédition
poussa vers l'est, jusqu'au Taz, mais elle fut partiellement
massacrée par les Samoyèdes.



Concrétisée par le paiement
d'un tribut sous la forme de fourrures, la conquête allait bon
train, avec une brutalité qui n'avait d'égale que l'avidité des
Cosaques, des voïvodes envoyés par le tsar et des marchands. Faute
de femmes, les envahisseurs enlevaient celles des « indigènes »,
dont les révoltes fréquentes étaient régulièrement écrasées.



Malgré la création à
Moscou, en 1637, d'un ministère spécialisé dans les affaires
sibériennes, la poursuite de la pénétration russe resta surtout le
fait d'initiatives locales, dont un bon nombre n'ont laissé aucune
trace dans les archives. Cosaques et coureurs des bois sillonnaient
le pays, descendant les fleuves, parcourant les forêts et la toundra
à la recherche des précieuses peaux de zibeline. Après la
construction des ostrogs d'Ienisseïk en 1619 et de Iakoutsk en 1632,
la poussée vers l'est se poursuivit dans les trois directions :
vers la mer de Béring et le Kamtchatka, ver la mer d'Okhotsk et,
plus au sud, vers le fleuve Amour.








Les cosaques au pays des
fourrures


Habiles à manœuvrer les
« kotchis » qui leur tenaient lieu d'embarcations, les
Cosaques remontèrent la Lena et son affluent l'Aldan, gagnant ainsi,
par eau et par terre, les rives de la Kolyma. D'autres descendirent
le cours de la Lena jusqu'à son embouchure et longèrent les rives
de l'océan Glacial ; ils étaient attirés par ces régions peu
hospitalières dans la mesure où ils pouvaient y trouver, en plus
des précieuses fourrures qui constituaient alors la principale
richesse de la Sibérie, des baleines, des morses recherchés pour
leurs défenses, et des mammouths conservés en grand nombre dans la
glace de ces régions. Ces reconnaissances n'allaient pas sans
dangers, et le Cosaque Timofeï Bouldakov ; surpris par le gel,
broyés par la glace, lui-même et ses compagnons, bien que frappés
par le scorbut, parvinrent, à l'issue d'un étonnante odyssée, à
regagner la terre ferme, au prix d'incroyables souffrances.



En 1636, l'ataman Ielissei
Bousa descendit la lena et longea la côte vers l'ouest jusqu'au
fleuve Olenek, puis vers l'est jusqu'à l'embouchure de la Yana, où
il rejoignit poznik Ivanov, venu de la haute Kama. Malgré cette
concentration de forces, les Russes furent victimes de l'hiver, du
scorbut et des indigènes Youkagirs. Ils s'étaient aventurés dans
l'une des régions les plus froides du globe, où se trouve
aujourd'hui la célèbre station météorologique de Verkhoïansk,
réputée pour les températures extrêmes qui y sont enregistrées.



En 1644, Mikhaïl Stadoukine
passa l'hiver sur la Kolyma, là où fut édifiée plus tard la ville
de Nijne-Kolymsk. Les Russes commencèrent à y échanger de l'alcool
et des couteaux contre des peaux de zibeline ou des défenses de
morse, amenées là par les Yakoutes et les Tchouktches. Ces derniers
évoquaient souvent l'existence d'un fleuve qu'ils appelaient
« Poguikha » et sur les rives duquel on trouvait des
quantités de défenses de morse. L'un des compagnons de Stadoukine
manifesta l'intention de gagner cette région, non pas par voie de
terre — tant les difficultés à surmonter paraissaient
considérables —, mais par mer.



En 1649, l'expérience fut
tentée. Avec deux Kotchis, Stadoukine descendit la Kolyma jusqu'à
son embouchure et s'engagea sur l'Océan, longeant le rivage vers
l'est. Après sept jours de navigation, ayant perdu l'une des
embarcations, il décida de faire demi-tour, trop heureux d'avoir pu
récupérer de très nombreuses défenses de morse. Peu de temps
après, Fiodor Alexeïev, un marchand venu de la mer Blanche, dut
renoncer à son tour, arrêté par une banquise infranchissable. Il
renouvela sa tentative en 1650, associé avec Semen Ivanovitch
Dejnev, qui avait donné à Stadoukine l'idée d'organiser son
expédition. Ayant atteint l'embouchure de la Kolyma, Alexeïev et
Dejnev se dirigèrent de nouveau vers l'est. La navigation se déroula
sans problème jusqu'à la pointe orientale de l'Asie, devenue
aujourd'hui le cap Dejnev ; à ce niveau, les embarcations
furent poussées vers le large et dérivèrent ensuite vers le midi,
jusqu'aux rivages situés au sud de l'embouchure de l'Anadyr, ce qui
signifie que le Cosaque Dejnev franchit avant Béring le passage
reliant l'océan Glacial Arctique et l'océan Pacifique. Après avoir
hiverné à proximité de l'endroit désolé où il avait abordé,
Dejnev remonta l'Anadyr, gagnant le pays des Anaouls, qui, comme les
Ostiaks et les Samoyèdes, furent soumis au tribut qui marquait
l'établissement de la puissance russe sur ces contrées extrêmes du
continent eurasiatique.



En 1651, les Cosaques furent
rejoints par une expédition venue par voie de terre depuis la Kolyma
et commandée par l'un des leurs, l'ataman Motora. Le rapport que fit
Dejnev demeura enfoui dans les dossiers entreposés à Iakoutsk, et
ce n'est qu'en 1742, soit quatorze ans après la première expédition
de Béring, que le gouvernement de Saint-Pétersbourg put en prendre
connaissance. Seuls les « Sibérien » qui fréquentaient
l'extrémité nord-est de cet immense territoire surent dès le
milieu du XVIIe siècle que l'Amérique et la Russie
étaient nettement séparées.



Toujours plus nombreux,
voyageurs, trappeurs, aventuriers et marchands déferlèrent sur la
Sibérie, traversée désormais de bout en bout. Dès 1639, l'ataman
Dimitri Kopylov avait établi un premier campement d'hiver au bord de
la mer d'Okhotsk, et dix ans plus tard une expédition partie de
Iakoutsk fondait à l'embouchure de la rivière Okhota la ville
d'Okhotsk. Vers le sud, les Cosaques, remontant l'Ienisseï et ses
affluents, atteignirent le lac Baïkal. En 1646, l'ataman Kolechnikov
contourna par le nord cette immense mer intérieure et fonda un
ostrog sur l'Angara ; l'année suivante, le lac gelé fut
traversé du nord au sud par Pokhabov, un fils de boyard. En 1648, le
Cosaque Galkine soumit le pays toungouse, d'où il ramena une
quantité impressionnante de peaux de zibeline.



Par ailleurs, les Toungouses
parlaient d'un pays situé au sud-est et traversé par un grand
fleuve sur les rives duquel poussait le blé. Pour les communautés
humaines de Sibérie orientale, constamment menacées par la disette
dans leur quête inlassable des fourrures de zibeline ou d'hermine,
c'était là un renseignement du plus haut intérêt, et des groupes
de Cosaques commencèrent à s'aventurer dans cette direction.



Remontant le cours de l'Aldan,
ils franchirent les montagnes qui accidentent le bassin de l'Amour,
notamment dans la région de la Zeia et de la Chilka. Poussé par le
souci de se procurer du grain, Piotr Golovine, voïvode de Iakoutsk,
envoya ainsi une centaine de Cosaques dans ce pays, qui fut baptisé
« Daurie ». Placée sous le commandement de Vassili
Poyarkov, la petite troupe quitta iakoutsk en juillet 1643 ; en
décembre, les rives de la Zeia, où elle hiverna. La faim et le
scorbut coûtèrent la vie à la moitié des Cosaques, qui
n'hésitèrent pas à s'adonner à l'anthropophagie aux dépens des
indigènes. L'arrivée du printemps leur permit de repartir vers
l'est, et ils purent bientôt descendre l'Amour, le « Dragon
noir » des indigènes. Après avoir mené une lutte épuisante
contre les riverains, terrorisés par la réputation de cruauté des
Russes, Poyarkov et les siens parvinrent à l'embouchure du grand
fleuve, où ils passèrent l'hiver suivant. Avec le dégel, ils
purent remonter vers le nord en longeant les côtes de la mer
d'Okhotsk. Il leur fallut hiverner une troisième fois à
l'embouchure de l'Oulia avant de retourner ce fleuve et de franchir
les montagnes de Sibérie orientale pour rentrer à Iakoutsk, en juin
1646, après un voyage de près de trois ans dans des contrées
jusque-là inconnues. Poyarkov ne ramenait que quelques survivants,
mais il avait dans ses bagages une quantité considérable de
fourrures.








Les expéditions de
Khabarov


En mars 1649, Yeroïeï
Khabarov quitta à son tour Iakoutsk pour prendre le chemin de
l'Amour ; il remonta la Lena, puis l'Olekma et atteignit les
rives du « Dragon noir », où il put constater la
présence de blé, ce, à deux semaines de Iakoutsk, qui en manquait
cruellement.



Rentré en mai 1650, il
s'empressa de préparer une nouvelle expédition, laquelle aboutit à
la prise de la bourgade d'Albazin, « capitale » des
indigènes qui occupaient la région. Après un hivernage facilité
par l'abondance inhabituelle des vivres, l'expédition descendit le
fleuve, semant la terreur chez les Dauriens. A proximité de
l'actuelle Khabarovsk, les Achanes furent complètement défaits ;
par la suite, les deux cents Cosaques mirent en déroute, grâce à
leurs armes à feu, une troupe de plusieurs milliers de Chinois.



En 1653, un représentant du
tsar de Moscou, le voïvode Zinoviev, vint prendre possession au nom
de son maître du pays conquis par les Cosaques. En remerciement,
Khabarov reçut plusieurs villages de la région d'Ilimsk, et ses
lieutenants poursuivirent son œuvre. Au printemps 1654, Stepanov
remonta ainsi le Soungari, mais, s'étant heurté aux Chinois, il dut
battre en retraite. Ecumant les rives de l'Amour sans y créer
d'installation durable, Stepanov et les siens furent écrasés en
juin 1658 par les troupes chinoises, au confluent de l'Amour et du
Soungari. Albazin fur prise et détruite, et ka vallée de l'Amour
revint entièrement aux fils de l'Empire du Milieu. Les Russes se
replièrent plus à l'ouest et bâtirent l'ostrog de Nertchinsk, au
confluent de la Nertcha et de la Chilka. Reconstruite par Nikifor
Tchernigovski, Albazin fut de nouveau assiégée en 1685 par les
troupes chinoises de l'empereur K'ang-hi. La garnison dut capituler,
et le fort fut détruit.



L'année suivante, il
renaissait de ses cendres, symbole de la volonté inébranlable des
Russes de se maintenir dans ces régions. Cette fois, les Chinois ne
purent reprendre la position, magnifiquement défendue par le
capitaine von Beuthen, un officier allemand au service du tsar.
Celui-ci étant alors obligé de se consacrer aux affaires
européennes, l'ambassadeur Fiedor Alexeïevitch Golovine reçut la
mission de négocier avec les envoyés de K'ang-hi la paix de
Nertchinsk, signée en août 1689 et ramenant la frontière
russo-chinoise aux monts Stanovoï. La vallée de l'Amour revenait
aux Chinois et le fort d'Albazin devait être démoli.








La Kamtchatka est rattaché
à l'empire des tsars


Pendant
ce temps, plus au nord, Vladimir Atlassov s'était efforcé de
reconnaître la péninsule du Kamtchatka, où il savait pouvoir
trouver des peaux de renard et de loutre. Avec son lieutenant Louka
Morosko et une troupe de Cosaques et de Youkagirs, il gagna la chaîne
de montagnes du Kamtchatka, depuis l'embouchure de la Penchina.
Divinant l'expédition, il
longea lui-même la côté occidentale du pays qui borde la mer
d'Okhotsk, alors que Morosko suivait celle du Pacifique. En
intervenant dans les rivalités qui opposaient les Kamtchadales et
les Koriaks, Atlassov put « prendre possession » de cette
terre nouvelle en juillet 1697. Les Russes traversèrent tout le pays
et ne s'arrêtèrent qu'à cinq journées de marche du cap Lopatka,
son extrémité méridionale. C'est là que, pour la première fois,
ils entendirent parler des îles qui se trouvaient plus au sud, c'est
à dire les îles Kouriles. Après avoir fondé l'ostrog de
Verkhné-Kamtchatsk, le découvreur regagna Anadyr, puis Iakoutsk,
avant de prendre la route de Moscou, où il arriva en février 1700
pour annoncer au tsar le rattachement du Kamtchatka à son empire et
lui offrir par la même occasion plusieurs milliers de peaux de
zibeline, de renard et de loutre.



Dès
1705, l'un des successeurs d'Atlassov, Kolessov, fit édifier, sur
les rives du fleuve Bolchoï, l'ostrog de Bolcheretsk, qui devait
devenir le principal centre administratif de tout le Kamtchatka. Les
Kamtchadales furent soumis à tribut, payable en fourrures, mais
quelques années plus tard une révolte des indigènes aboutit au
massacre de la garnison et à l'incendie de Bolcheretsk. Emprisonné
à Iakoutsk pour avoir
dévalisé un marchand sur le chemin du retour, Atlassov obtint de
Traunicht, gouverneur de la Sibérie orientale, l'autorisation de
constituer une troupe destinée à reconquérir le pays. Kamtchadales
et Koriaks furent complètement battus et payèrent très cher leur
révolte. Les Cosaques ne tardèrent pas à se mutiner contre leur
chef malhonnête et brutal, et finirent par l'assassiner ; ce
règlement de comptes ouvrit une ère de grande confusion dans
l'histoire du Kamtchatka, où plusieurs gouverneurs se disputèrent
le pouvoir, alors que les Koriaks et les Kamtchadales demeuraient
toujours dangereux, prêts à tendre des embuscades meurtrières aux
Cosaques venus prélever le tribut. A
partir de 1714, le contact régulier fut rétabli avec Iakoutsk, où
les fourrures destinées au tsar arrivèrent de nouveau. Le retour du
gouverneur Kolessov avait ramené un semblant d'ordre et, dès 1712,
Kosyrevski avait pris possession de deux des îles Kouriles, dont
l'existence avait été confirmée à Pierre le Grand par un
Japonais, Denbé, amené par Atlassov à la cour du tsar.



La route terrestre de la
Kolyma au Kamtchatka restant peu sûre en raison de l'hostilité des
Koriaks et des Tchouktches, on s'avisa, en 1716, qu'il était
possible de gagner la péninsule en traversant la mer d'Okhotsk ;
cette solution n'était cependant pas satisfaisante pour les Russes,
bien décidés à en finir avec les « sauvages ».



En 1728, l'ataman Afanassi
Chestakov prit le commandement d'une forte expédition destinée à
« pacifier » ces régions, mais il fut tué au combat en
mars 1730. Deux ans plus tard, le capitaine Ivan Fiodorov aperçut
les côtes de l'Alaska, mais son équipage, malade, l'obligea à
repartir vers l'ouest, le privant ainsi d'une découverte dont la
gloire revint à Vitus Béring. A cette date, les farouches
Kamtchadales étaient définitivement soumis pour cause de massacre à
peu près général et l'historien Kracheninnikov ne put que
constater, quelques années plus tard, qu'ils préféraient à ce
point le suicide à la perte de leur liberté qu'un ordre fut envoyé
spécialement de Moscou pour les empêcher de se livrer à « cet
ultime moyen de plaisir ». La pointe extrême de l'Asie
orientale était reconnue et occupée par l'homme blanc ; il
restait à Béring à redécouvrir le détroit séparant l'Ancien
Monde du Nouveau.

Philippe Conrad
 
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