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Pékin, capitale de la Chine
Jean-Pierre Duteil
Professeur à l'université de Paris VIII

L'ancienneté de la ville de Pékin peut se comparer à celle de Rome ou de Byzance et s'inscrit parmi les plus longues des histoires urbaines. Cependant, son rôle de capitale du monde chinois ne s'est imposé qu'à une époque beaucoup plus récente et a été contesté jusqu'au milieu du XXe siècle. Sur le plan géographique, Pékin occupe une position très septentrionale par rapport à l'ensemble des pays de civilisation chinoise, et jusqu'à nos jours, son nom même, Beijing, « capitale du Nord », l'oppose à Nankin, Nanjing, la « capitale du Sud ». Les vestiges les plus anciens de la ville actuelle ne sont pas antérieurs à la fin du XIIIe siècle, l'époque où le souverain mogol khan Qubilay, fondateur des Yuan, y installe le siège de son empire et la nomme Khanbalik. Cette capitale mongole, qui a alors été l'objet d'importants travaux de reconstruction, n'était pas une création urbaine mais avait été précédée par d'autres cités, parfois détruites, d'où un déplacement du site de Pékin au fil des siècles. Jean-Pierre Duteil, auteur de L'Asie aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles (Ophrys, 2001), retrace ici les heurs et malheurs de cette grande capitale.

Un avant-poste de la civilisation chinoise au contact de la steppe

L'agglomération la plus ancienne correspond au site de l'actuelle Liulihe, à quarante kilomètres au sud-ouest du Pékin d'aujourd'hui, pas très loin des grottes de Zhoukoudian, où ont été découverts les restes du sinanthrope. Là ont été mis au jour des bronzes datant des Zhou de l'Ouest (de 1050 à 771 avant J.-C.), porteurs d'inscriptions révélant leur appartenance au royaume de Yan, le Yan Hou, petit royaume chinois en relation avec les peuples nomades des steppes d'Asie centrale et orientale. Cette capitale de Yan, fondée au nord de l'actuelle Pékin, était appelée Ji, « les Roseaux », et avait la forme d'un carré parfait. C'est autour d'elle que les Chinois ont commencé à édifier le système de murailles appelé à devenir l'une des réalisations chinoises les plus célèbres. Il faut remarquer que les fortifications n'étaient pas dirigées à l'origine contre les seuls « barbares », comme ce sera le cas par la suite : si les remparts septentrionaux protégeaient la ville des hordes de la steppe, d'autres remblais, au sud, étaient tournés contre les princes chinois du temps des « Royaumes combattants » (VIIe-IIIe siècles avant J.-C.). La ville de Ji est l'une des principales cités du nord de la Chine pendant l'Antiquité, mais elle est détruite en 226 avant notre ère par les troupes du futur Qin Shi Huangdi, le « Premier empereur » (221-210 av. J.-C.). Toutefois, la ville redevient importante, surveillant le passage des troupes et des caravanes au milieu d'une marche-frontière de l'empire chinois.

Au temps des Han de l'Ouest (de 206 av. J.-C. à 8 de notre ère), Ji est une ville de garnison qui s'est déplacée à près de dix kilomètres vers le sud. Elle est tenue en alerte afin d'arrêter toute invasion des peuples qui pratiquent le pastoralisme nomade dans les steppes mongoles. Spécialement affectés à cette zone stratégique, des généraux y séjournent en permanence et disposent de moyens considérables sous les dynasties des Sui (581-618) puis des Tang (618-907). L'un d'eux, An Lushan, se croit suffisamment puissant pour provoquer un soulèvement en 755 et entreprendre de marcher sur la capitale des Tang, c'est-à-dire Chang'An, l'actuelle Xi'An, en 756. C'est alors que se situe un événement qui a été popularisé ensuite par le théâtre et la littérature : la fuite du malheureux empereur Xuanzong (712-756), qui doit assister à l'exécution de sa favorite, la belle Yang Guifei. Cet épisode a été, jusqu'au XIXe siècle, la source d'innombrables développements romanesques ou moralisateurs. La rébellion d'An Lushan est restée également, dans la conscience collective, comme le point de départ d'une longue période d'horreurs. D'après le recensement de 764, l'empire ne compterait plus que dix-sept millions de sujets, contre cinquante-trois avant la rébellion. Même si l'on doit rester critique par rapport à ces chiffres, ils font état de la disparition des deux tiers de la population chinoise.

La dynastie des Tang s'effondre en 907 et, comme souvent au cours de l'histoire de la Chine, l'affaiblissement du pays excite la convoitise de ses ennemis, en l'occurrence les peuples de la steppe, à la fois envieux et fascinés comme pouvaient l'être les peuplades germaniques par rapport à l'Empire romain. Les Kitan s'emparent de Ji en 936 et décident d'y établir leur capitale, la baptisant Nan jing, la « capitale du Sud », relativement à leur origine géographique et à leur territoire. En 947, ils adoptent le titre dynastique de Liao, désignant un véritable empire qui s'étend du Pacifique, à l'est, à l'Altaï, à l'ouest. C'est aux Kitan, ou Kara Khitay, que l'on doit le nom de Cathay sous lequel la Chine du Nord est connue de l'Europe médiévale. Cependant, l'empire Liao, comme la plupart des grandes constructions politiques nées de la steppe, ne devait pas durer. Il est menacé dès le début du XIIe siècle par d'autres nomades, les Jürchen, ancêtres des Mandchous et originaires du bassin de l'Amour, tout à fait à l'est des grandes plaines eurasiatiques. Voisins de l'empire chinois, les Jürchen réussissent à mettre au point une alliance momentanée avec la dynastie des Song. Ce sont les Chinois qui s'emparent de Nan jing, ou Yan jing, en 1123, mais pour la perdre de suite car ils sont assaillis par les Jürchen qui les chassent de l'actuelle région de Pékin.

Ayant adopté, à la mode chinoise, le nom dynastique de Jin – les historiens parlent des « Jin du Nord » – les Jürchen décident de transférer leur capitale de Harbin à Nan jing, qui prend alors le nom de Zhongdu, la « capitale du Milieu ». Mais cette construction politique ne se révèle guère plus durable que la précédente et, au milieu du XIIIe siècle, de nouveaux venus, les Mongols, repoussent vers le sud les Jürchen, qui se trouvent obligés de déplacer leur capitale à Kaifeng en 1214 avant de disparaître. En 1215, Zhongdu est prise par les Mongols. Chacun de ces États éphémères a édifié sa capitale propre, de forme carrée : Yanjing avait son palais Liao, Zhongdu un palais Jin. La capitale nouvelle s'édifie à côté de la précédente, qu'elle laisse subsister. En 1215, Zhongdu recouvre déjà une superficie importante. Les Mongols ne se lancent pas immédiatement dans la conquête de l'immense Chine, mais décident de s'installer dans la capitale des Jürchen, ouverte sur le monde de l'Asie centrale aux multiples ethnies. Cité chinoise au plus profond d'elle-même, la ville absorbe et digère les influences étrangères. Elle était célèbre pour ses wazi, « quartiers d'amusement », avec leurs chanteuses et leurs acrobates ; c'est là que trouvent leur origine le théâtre et l'opéra, si populaires ensuite à Pékin.

De Khanbalik à Pékin

Qubilay khan (1260-1296) est à l'origine de la première grande transformation de la ville. Il charge le moine bouddhiste Liu Binzhong de préparer le transfert de la capitale de l'Empire mongol de Karakorum à Pékin. Pour cela est construite, de 1264 à 1267, une ville nouvelle ayant la forme d'un rectangle plus haut que large ; c'est la « grande capitale », Dadu, ou « la ville du khan », Khanbalik, la Cambaluc de Marco Polo. Le voyageur vénitien y rencontre le Grand Khan en 1275, avant de recevoir diverses missions, y compris la charge de gouverneurd'une ville du Yangzi : le gouvernement mongol accorde plus facilement sa confiance et ses faveurs aux étrangers qu'aux Chinois, dont il se méfie. Au nord-est de l'ancienne ville murée des Jin, Qubilay fait construire une enceinte pour protéger Khanbalik ; pour approvisionner la ville en riz, un canal est creusé à partir de 1262 afin de la relier au bas-Yangzi. Un architecte musulman reçoit la mission d'édifier un nouveau palais impérial, commencé en 1274. D'autres bâtiments s'édifient : la tour du Tambour, fondée en 1272, était occupée par des gardes qui signalaient le temps écoulé, toutes les deux heures, par des roulements de tambour ; la tour de la Cloche, dont le gong de bronze rythmait la vie des habitants. Ces monuments se trouvaient alors au milieu de la ville et ont été reconstruits sous les Ming, puis sous les Qing. Il faut faire également une place à part au célèbre observatoire, fondé entre 1260 et 1294, dont la tour a été touchée par la foudre, puis rebâtie au temps de Yongle des Ming. Les instruments astronomiques, en bronze, avaient été construits en 1279 par Guo Shoujing, dont les calculs avaient pour but de réformer le calendrier chinois. Ensuite, les postes d'astronomes furent confiés à des musulmans, puis aux jésuites à la fin des Ming : ceux-ci introduisirent de nouvelles méthodes de calcul, destinées à rapprocher le calendrier chinois du calendrier grégorien. Ils restaient gênés par le fait que le but recherché par les Chinois était d'ordre astrologique : il fallait, en dernier lieu, prévoir les périodes fastes ou néfastes et établir l'horoscope impérial.

Le règne de Qubilay khan, premier de la dynastie mongole, est aussi celui de la splendeur des Yuan, dotés de ce nom en 1271. Mais elle décline rapidement et, en dépit de leur sinisation rapide, les Yuan se rendent vite impopulaires.

À partir de 1368, les Yuan sont remplacés par la dynastie proprement chinoise des Ming, dont le fondateur Taizu, – dont le « nom de règne » est Hongwu (1368-1398) – maintient sa capitale à Nankin, et retire donc ce titre à Pékin, tout en lui donnant le nom de Beiping, « Paix du Nord ». Son successeur, Yongle (1402-1424), le troisième souverain des Ming, décide de transférer la cour à Beiping, ville dont il avait été le prince avant de détrôner son neveu Huidi (1398-1402). Pour la première fois, en 1421, la ville, dès lors appelée Beijing, « capitale du Nord », devient la métropole d'un empire gouverné par une dynastie purement chinoise. Cependant la mort de Yongle, en 1424, a pour résultat de ralentir le transfert de tous les services administratifs impériaux jusqu'aux environs de 1450. Le site de la ville murée des Ming est légèrement déplacé vers le sud, par rapport à la Khanbalik des Mongols, et elle affecte désormais la forme d'un carré presque parfait, et même légèrement écrasé. Son centre est occupé par un autre carré, au milieu duquel se tient le palais impérial, épousant lui aussi la même forme. Cette architecture idéale repose sur la notion de centre et d'équilibre, le « milieu juste », le zhongyong de Confucius. C'est Yongle qui construit la Cité pourpre interdite, au centre de laquelle se tient le palais, et dont les murailles sont aux couleurs impériales ; c'est lui aussi qui édifie le Temple du Ciel, divinité dont l'empereur est le représentant terrestre.

La crise politique et économique des Ming aboutit à une vaste insurrection paysanne, commencée en 1627-1628. Encore une fois, la Chine désorganisée est une proie qui tente ses voisins : parmi eux, les héritiers des Jürchen se sont organisés en « bannières » militaires à partir de 1601, sous la direction de Nuyuhaci. En 1635, ils se font de plus en plus menaçants et adoptent officiellement le nom de Mandchous. Mais ils ne sont pas les premiers à s'emparer de Pékin : un général chinois, devenu le chef d'une insurrection paysanne, Li Zicheng, s'empare de la ville en 1644, entraînant le suicide du dernier des Ming, Chongzhen, qui s'étrangle sur la colline de Charbon, au nord du palais impérial.

Une ville bipartite sous la dynastie mandchoue

Après le règne éphémère de Li Zicheng et de son empire de « Grande Prospérité », les Mandchous s'emparent de Pékin sans grande difficulté et proclament l'avènement de leur dynastie, celle des Qing. Les débuts de cette domination étrangère sont très durs pour les Chinois : en 1645, les conquérants imposent la coiffure de la steppe, crâne rasé sur le devant et port de la natte. Ils vident la partie nord de la ville de ses habitants chinois pour la réserver aux Mandchous et à leurs alliés mongols. Tous les Chinois se réfugient dans la ville méridionale, vite surpeuplée. Pékin devient donc une ville bipartite : la « ville tartare » contient la Cité interdite enclose de murailles pourpres et une cité administrative également entourée de murailles. Le commerce et l'artisanat se concentrent dans la ville extérieure ou « ville chinoise », dominée par la première. Toutefois, cette ségrégation s'adoucit à la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Kangxi (1662-1723), empereur autoritaire mais paternaliste et sinisé. Le statut bipartite de la capitale subsiste toutefois.

Kangxi est un esprit ouvert et curieux, admirateur des sciences et surtout des réalisations techniques de l'Occident. Sous son règne, les jésuites développent leur influence à la cour, et deviennent de véritables « médiateurs culturels » entre la Chine et l'Europe. En 1610, à la mort de Matteo Ricci, les Ming avaient donné un terrain en concession à la Compagnie de Jésus ; en 1650, les Qing donnent au père Adam Schall l'autorisation de bâtir une église à cet endroit où s'élevait déjà la résidence des jésuites : c'est le Nantang, le « temple du Sud », première église de Pékin depuis la disparition de l'archevêché de Khanbalik fondé par Plan Carpin au temps des Yuan. En 1703, sous Kangxi, les jésuites français, qui s'entendaient mal avec leurs confrères portugais, ont construit leur propre église, le Beitang ou « temple du Nord » dans l'enceinte de la cité impériale. Au service exclusif de l'empereur, les jésuites envoyés par Louis XIV au titre de « mathématiciens du roi » passaient leur temps à exposer à Kangxi les réalisations européennes en matière de mathématiques, d'horlogerie, de cartographie, d'optique, de peinture utilisant la perspective florentine… tout en essayant, sans grand succès, d'évangéliser la cour. Kangxi lui-même entretenait l'ambiguïté sur sa propre conversion. Moins favorables aux Européens, les successeurs de Kangxi, Yongzheng puis Qianlong, conservent quelques jésuites à leur service, mais ceux-ci ne peuvent pratiquement plus faire de prosélytisme et sont étroitement confinés aux spécialités qu'apprécient alors les courtisans : peinture, art des jardins, fabrication d'automates.

À partir de Kangxi, les Qing restaurent les bâtiments endommagés par la guerre de siège menée au milieu du XVIIe siècle contre Pékin, à commencer par le palais impérial des Ming, où ils décident de s'installer. Mais ils sont aussi à l'origine de la porte de la Paix céleste, et du palais de la Suprême Harmonie. Sous Qianlong (1736-1796), à une époque où l'aristocratie européenne fait construire des « folies », l'empereur de Chine commande un « palais d'été », le Yuanmingyuan, au nord-ouest de Pékin, en partie décoré par un membre de la Compagnie de Jésus, le frère Attiret. Mais lorsque s'achève le règne de Qianlong, l'avenir est sombre pour la Chine, menacée par les ambitions étrangères, le surpeuplement des campagnes et les pesanteurs de son système administratif. Des sociétés secrètes – Lotus Blanc, Taiping, Nian –, fomentent des complots et des troubles, bref une agitation permanente qui coïncide avec des révoltes paysannes ou aborigènes, ainsi qu'avec l'agression occidentale sur les côtes, responsable des « guerres de l'opium ». En 1854-1855, les Taiping s'emparent de la capitale ; après ce sanglant épisode, la dynastie mandchoue ne peut s'opposer à l'ouverture de consulats occidentaux à Pékin en 1858. En 1860, un corps expéditionnaire franco-anglais pénètre dans la ville puis saccage le Palais d'été, causant d'irréparables dommages. La malheureuse capitale se trouve de nouveau menacée en 1867-1868 lors de la rébellion des Nian.

Le délabrement politique et économique de la Chine à la fin du XIXe siècle devient criant sous la régence de l'impératrice Ci Xi (1875-1908), qui correspond au règne de son neveu, le faible Guangxu. Pékin se voit encore une fois pillée par les troupes occidentales envoyées au secours du quartier des Légations assiégé par les Boxers, en 1900. Le sort de la dynastie des Qing, dans ses dernières années, se joue en-dehors de Pékin. Le général Yuan Shikai, qui s'était rendu célèbre en réprimant les Boxers, s'impose après la rébellion de Wuchang, alors que le nouvel empereur, Puyi, n'était âgé que de six ans. La dynastie impériale s'éteint en 1911, et Yuan Shikai se fait porter à la tête de la République en 1912 ; la position de la capitale semble alors affaiblie par rapport à celle de Nankin, mais la ville reprend de l'importance avec le mouvement du 4 mai 1919, provoqué par les étudiants qui refusent la cession au Japon des possessions allemandes en Chine. Entre les deux guerres mondiales, Pékin tombe aux mains des « seigneurs de la guerre ». Occupée par les forces du Guomindang sous Jiang Jieshi (Chiang Kaï-chek), la ville retrouve pour un temps le nom ancien de « Paix du Nord » (Beiping), car en 1928 c'est Nankin qui devient capitale. Pékin connaît l'occupation japonaise de 1937 à 1945, après quoi l'Armée rouge y entre le 31 janvier 1949, après la défaite des nationalistes ; c'est sur la place Tian'an men que Mao Zedong proclame la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949, et rend à Pékin son nom (Beijing) ainsi que son rang de capitale.

Jean-Pierre Duteil
Mai 2002
 
Bibliographie
Le Monde chinois Le Monde chinois
Jacques Gernet
Armand Colin, Paris, 1999

Les Chinois Les Chinois
Claude Larre
Paris, Lidis, 1998

Dictionnaire de la civilisation chinoise Dictionnaire de la civilisation chinoise

Encyclopaedia universalis
Albin Michel, Paris, 1998

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