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Les Garamantes, conducteurs de chars et bâtisseurs dans le Fezzan antique
Gabriel Camps
(† septembre 2002) Ancien directeur du Musée national d’ethnographie et de préhistoire du Bardo à Alger Ancien directeur de l’Institut de recherches sahariennes Professeur émérite de l’université de Provence
 
 
 
 

« À dix jours de voyage d'Augila, il y a également une colline de sel et une source, les palmiers y poussent abondamment comme ils le font près des autres collines de sel. Cette région est habitée par un peuple appelé Garamantes, un peuple très puissant, qui recouvre le sel avec de la boue pour y semer ensuite ses cultures. C'est de là que la route est la plus courte vers le pays des Lotophages, un voyage de trente jours. Dans le pays des Garamantes, on trouve des taureaux qui, lorsqu'ils paissent, marchent à reculons. Ils agissent ainsi parce que leurs cornes s'avancent tant vers l'avant de leur tête que, s'ils avançaient en paissant, leurs cornes se planteraient dans le sol. Ce n'est qu'en cela qu'ils diffèrent des autres taureaux, ainsi que par l'épaisseur et la dureté de leur cuir. Les Garamantes ont des chariots attelés à quatre chevaux, sur lesquels ils pourchassent les Éthiopiens Troglodytes qui, de tous les peuples dont l'écho ait pu parvenir à vos oreilles, est celui dont les pieds sont, de loin, les plus rapides. Les Troglodytes se nourrissent de serpents, de lézards et d'autres reptiles du même genre. Leur langage, contrairement à celui des autres peuples, ressemble à des couinements de chauve souris… » Ce chapitre d'Hérodote (IV.183) est la seule mention qu'il fit du peuple des Garamantes, mais celui-ci a cependant une existence historique parfaitement attestée.

Gabriel Camps fait ici le point sur les sources littéraires mais surtout sur les fouilles archéologiques qui nous permettent aujourd'hui de mieux connaître ce peuple du Fezzan antique.

Un peuple et une civilisation du désert

Des différents peuples du Sahara antique, celui des Garamantes fut certainement le plus important, le plus puissant et aussi le plus évolué. Le cœur de cette civilisation se trouvait dans le sud de l'actuelle Libye, en bordure du massif du Fezzan. Il n'est pas exagéré de dire qu'il exista une culture garamantique nourrie d'un commerce transsaharien qui assurait les relations entre les pays du nord, imprégnés des civilisations méditerranéennes et ceux du sud où la savane abrite les cultures africaines. Cette double influence explique la diversité des propositions sur les origines des Garamantes.

Le nom même des Garamantes signifierait « les gens des maisons ». La racine arhrham, « maison, construction », est une racine pan-berbère. Les nombreuses ruines de l'oued El-Agial témoignent en faveur de cette hypothèse.

Les Garamantes faisaient partie de cet ensemble de populations à peau sombre qui se distinguent des négroïdes soudanais et des blancs méditerranéens. Au cours de l'histoire, ce type de population de cultivateurs sédentaires fut connu sous des noms divers ; le plus répandu est celui de Harasse mais, au Maroc et dans le Sahara occidental, ils sont appelés Ahanant et au Fezzan, Chouchan. On a cru longtemps que les Haratin étaient les descendants des esclaves soudanais traînés à travers le désert pour atteindre le Maghreb, mais ces mélanodermes se disent Izaggaren, c'est-à-dire les Rouges, en tamahaq, ce dialecte berbère du Sahara central qui est la langue des Touaregs.

Les travaux, déjà anciens, de l'anthropologue italien Sergi font assez bien connaître la population du Fezzan antique et particulièrement celle des nombreuses nécropoles « garamantiques » de l'oued El-Agial. Parmi les crânes recueillis, Sergi reconnaissait 46,6 % de Méditerranéens, qu'il appelle « Eurafricains », 26,6 % d'« Eurafricains négrifiés » et 26,6 % de négroïdes. Quelques années plus tard, recensant les restes humains protohistoriques du Sahara, Marie-Claude Chamla notait que les négroïdes représentaient à peine 25 % de l'ensemble. Le type mixte qui correspond aux « Eurafricains négrifiés » de Sergi constitue le tiers et les Eurafricains non négroïdes représentent 41 % des sujets étudiés.

Ces analyses incitent à penser que la population du Sahara à la fin du Néolithique présentait les mêmes variétés que l'actuelle. L'étude des peintures et gravures semble également confirmer ce point de vue.

Les Garamantes sont-ils des Gétules que l'on doit compter parmi les ancêtres des Berbères comme pourraient le laisser supposer les données linguistiques et anthropologiques ? Sont-ils des Éthiopiens proches des populations mélanodermes des oasis ? La toponymie du Fezzan, en grande partie contemporaine des Garamantes, pourrait nous faire reconnaître en eux les éleveurs de chevaux et les conducteurs de chars représentés sur les gravures rupestres du style « Équidien » – expression préférable à celle de « Cabalin ».

Les sources antiques

Hérodote cite les Garamantes parmi les peuples habitant l'intérieur de la Libye et situe leur pays à trente jours de la Méditerranée. Or, fait remarquable, ce fut là exactement le temps que, sous le règne de Domitien, le Romain Septimius Flaccus mit pour atteindre Garama à partir de Leptis Magna. Par la suite, un itinéraire plus direct permit de réduire les délais de route à une vingtaine de jours. Hérodote nous informe encore que les Garamantes poursuivaient les Éthiopiens sur des chars à quatre chevaux. Cinq siècles plus tard, Martin de Tyr rappelle les campagnes du roi des Garamantes chez les Éthiopiens pour affirmer son autorité. Tite-Live et Strabon placent vaguement les Garamantes à proximité des Emporia de la Petite Syrte. Ils les situent entre les Gétules au nord et les Éthiopiens au sud.

La domination romaine

Au début de notre ère, l'Empire romain était en pleine expansion et les riches colonies d'Afrique – c'est-à-dire d'Afrique du Nord – devaient être pacifiées et protégées. En 20 avant J.C., le proconsul d'Afrique L. Cornelius Balbus partit à la conquête du pays des Garamantes et s'empara de sa capitale Garama, aujourd'hui Gera. Mais la domination romaine était précaire et quelques années plus tard, les Garamantes aidèrent ouvertement l'ancien mercenaire numide Tacfarinas qui menait un grand mouvement de révolte contre Rome. La paix s'instaura pour quelques décennies, mais à la mort de l'empereur Vespasien, en 70 de notre ère, ils s'immiscèrent dans la vie politique de l'empire en répondant à l'appel des habitants d'Oea, l'actuelle Tripoli, qu'ils aidèrent à assiéger et piller l'opulente Leptis Magna. Il fallut attendre l'avènement de Septime Sévère (193-211) pour que la Pax romana s'étende sur la région. Les routes, devenues plus sûres, permirent un nouveau développement du commerce et le pays des Garamantes connut alors son apogée. Nous pouvons avoir une bonne idée de ce qu'était vie quotidienne de la garnison d'un poste romain du Sahara libyen pacifié grâce aux ostraca, ces tessons de poterie trouvés à Bu Njem.

Dans l'Antiquité tardive, le souvenir des Garamantes s'estompe quelque peu. Les témoignages sur cette nation que Tacite disait indomptée redeviennent vagues et entachés par le mythe. Paul Orose, prêtre d'origine espagnole qui rédigea en 416, à la demande de saint Augustin, une Histoire contre les païens,les situe sur les bords de l'océan Méridional qui est une création littéraire. En 569, le chroniqueur Jean de Biclar annonce la conversion des Garamantes au christianisme. Une étude récente de René Rebuffat trouve une curieuse mention du roi des Garamantes dans le Don Quichotte de Cervantès (I, 18) : Pentapolin, tel est le nom que Cervantès donna à ce géant issu de l'imagination de l'ingénieux hidalgo, et que l'on rapprochera de la Pentapole de Cyrénaïque : manifestement, le Pirée sera encore souvent pris pour un homme…

Villes et nécropoles

Suivant une hypothèse généralement reçue, les Garamantes devraient leur nom à l'importance des ruines d'habitats, des tombes et constructions diverses qui occupent l'oued El-Agial, au cœur du pays garamante. L'archéologie du Fezzan a connu deux temps ; ce fut d'abord la mission italienne des années 1930-1935 de Caputo, Pace et l'anthropologue italien Sergi. L'Academia dei Lincei assura la publication de ces travaux (« Scavi sahariani », Rome, 1951). Une décennie plus tard, le service archéologique libyen entreprit des fouilles à Germa, considérée depuis longtemps comme l'antique capitale des Garamantes. Mohamed Ayoub publia dès 1962 des rapports préliminaires sur ses recherches dans la ville de Germa et son voisinage, en particulier le cimetière royal. Parallèlement, Charles Daniels entreprenait des recherches sur deux sites voisins de Germa, à Zinchecra et Saniat Gebril.

Germa, reconnue depuis longtemps comme occupant le site de l'antique Garama, capitale des Garamantes, avait été mentionnée par Pline l'Ancien à propos de l'expédition de Cornelius Balbus en 20 avant J.-C. Ptolémée la qualifiait de « métropolis ». Les fouilles effectuées à Germa même et dans les sites voisins de Zinchecra et Saniat Gebril ont révélé le rôle de commandement qu'exerça Garama depuis les temps pré-romains jusqu'à la conquête arabe de 642.

Le mausolée romain de Germa

Le célèbre mausolée de Germa date de l'époque flavienne et plus particulièrement du règne de Domitien. La présence de vases en terre sigillée issus de l'officine de Rasinius Pisanus, qui fut très active sous Domitien, confirme ces données. C'est encore du Ier siècle de notre ère que datent les tombes à incinération de rite romain jouxtant le mausolée et contenant des amphores importées.

La « tombe sanctuaire » située au sud du mausolée date de la même époque. Cet ensemble est constitué de deux enclos, dont le premier semble avoir servi de lieu de repos. Le seuil qui assure le passage vers l'enclos sépulcral est occupé par une auge rectangulaire flanquée de quatre mortiers de pierre. Dans l'enclos funéraire furent trouvées de nombreuses amphores de type grec portant, pour la plupart, des inscriptions en caractères libyques. De nombreux ossements de bœufs et de moutons, en grande partie brûlés, attestent l'existence d'un culte funéraire et la pratique de l'incubation qu'Hérodote signalait déjà chez les Nasamons. Le premier enclos servait de lieu de repos où le fidèle attendait dans son sommeil le songe prémonitoire ou prophétique. Le Sahara septentrional possède de nombreuses tombes présentant des aménagements destinés à l'incubation. Celle de Germa est la plus méridionale.

La nécropole de l'oued El-Agial

La vallée de l'oued El-Agial est d'une extraordinaire richesse en sépultures de types divers. Les archéologues italiens ont décompté, nécropole par nécropole, 59 680 sépultures. On y rencontre divers types de tombes caractéristiques des régions sahariennes. Les types de tombe les plus fréquents sont : l'adebni, sorte de tumulus de pierre surbaissé prolongé ici par deux traînées de pierres ou antennes ; le chouchet, monument de forme cylindrique ; la bazina, construction dont le mur extérieur, généralement vertical ou avec un léger fruit, est fait d'un empilement régulier de pierres, sur plusieurs assises circulaires à gradins ; la pyramide en argile crue ou revêtue de pierres.

Caputo a étudié les verres qui ont été retrouvés en abondance dans le mobilier funéraire fezzanais. Ils proviennent aussi bien de Gaule que de Syrie, d'Italie, voire de villes africaines comme Carthage ou Leptis Magna.

Même lorsque l'influence romaine fut devenue prépondérante, les Garamantes continuèrent à inhumer leurs défunts en position repliée, les quatre membres étant fléchis. Cette disposition est parfois concurrencée par la position contractée qui amène les genoux à la hauteur du menton. Grâce à leur mobilier bien daté, les tombes du Fezzan apportent la preuve que cette pratique, qui exige le ligotage du cadavre, était encore d'usage courant jusqu'au IVe siècle de notre ère.

Un autre résultat intéressant des fouilles des nécropoles garamantes est la découverte de bétyles ou pierres dressées, de stèles bicornes et de représentations de mains qui sont autant de motifs attribuables à l'influence punique.

Les travaux récents de Ayoub et Daniels ont permis de pénétrer dans les tombes à fosse circulaire et d'étudier le réseau très étendu de foggara, ces galeries souterraines qui drainent l'eau d'une nappe phréatique vers les terres cultivables en aval, témoin d'une agriculture développée.

Zinchecra

D'autres fouilles récentes ont porté sur Germa mais ce n'est pas là que se trouve le site d'habitat le plus ancien. Celui-ci est à Zinchecra, éperon qui domine la vallée de l'oued El-Agial. Ce relief fut le siège d'une longue occupation : trois cents habitations au moins furent repérées, accrochées aux versants abrupts. Ces maisons avaient une couverture en palmes aussi bien que les enclos pour le bétail. La dernière période qui va jusqu'à la fin du Ier siècle de notre ère possède des constructions plus élaborées disposant de cloisons en briques crues. Une enceinte sommaire limitait la ville en contrebas de l'agglomération.

Le site de Ganiat Gebril a révélé une abondante céramique du Ier au IIIe siècle. Ce village semble avoir eu une certaine vocation industrielle, de nombreux ateliers de forgerons, de vanniers et de tisserands se mêlent aux habitations de plan sommaire.

Perspectives

Les recherches se poursuivent activement et ouvrent de nouveaux champs de connaissance sur les Garamantes. Marikje van der Veen, de l'université de Leicester, grâce à des analyses de vestiges botaniques, a apporté de nouvelles données sur l'agriculture et le mode de vie des hommes qui occupèrent cette région depuis le Néolithique. De nouveaux programmes de recherche menés par le Département des Antiquités de Tripoli et la British Academy nous laissent espérer que bientôt les Garamantes perdront un peu de leur mystère.

Dans l'Antiquité, le pays des Garamantes était célèbre pour ses gemmes, ses escarboucles et autres amazonites, mais les « émeraudes des Garamantes », chères à Théodore Monod, restent du domaine de la légende.

 

Juillet 2002

Gabriel Camps, mort le 6 septembre 2002 à Aix-en-Provence, était né le 20 

rites funéraires de la protohistoire ; en complément, un livre sur Massinissa, le grand roi numide, abordait les premiers temps de l'histoire de ment exceptionnelles.

À Alger, au sortir de la guerre d'indépendance, les responsabilités lui étaient vite échues : celle d'un grand laboratoire du CNRS, le Centre de recherche d'anthropologie, de préhistoire et d'ethnographie, couplée avec la direction du Musée du Bardo et celle d'une revue, Libyca. L'Algérie, c'était aussi le Sahara, arpenté dans l'espace mais aussi dans le temps, lors de nombreuses missions au Hoggar et au Tassili au titre de la direction de l'Institut de recherches sahariennes.

Un auteur de talent

Gabriel Camps s'était installé à Aix-en-Provence en 1968. À l'université de Provence, il avait recréé son cadre d'enseignement et de recherche, avec le laboratoire d'anthropologie et de préhistoire des pays de la Méditerranée occidentale. L'horizon s'élargissait comme en témoignent les directions d'ouvrages collectifs de cette période : L'Homme de Cro-Magnon (1970), Epipaléolithique méditerranéen (1975), Atlas préhistorique du Midi méditerranéen français (1978-1981), sans oublier un gros volume de rédaction personnelle, Préhistoire d'une île. La Corse des origines (1988).

Mais l'Afrique du Nord demeurait au premier plan dans le cœur de l'homme et au centre des préoccupations du savant ; une vaste entreprise résumait cette priorité : cette Encyclopédie berbère mise en chantier il y a trente ans et inachevée qui totalise vingt-cinq fascicules et plus de 4 000 pages, pour moitié de sa main. Berbères, aux marges de l'Histoire : c'était aussi le sujet d'un livre paru en 1980, pour accompagner ces hommes et ces femmes rencontrés sur les chemins parcourus par Gabriel Camps de la préhistoire à la fin de l'Antiquité et au-delà.

Ce travailleur infatigable, d'une égale aisance dans les textes et sur le terrain, était aussi un auteur de talent, sensible aux drames comme aux sourires de l'histoire. En signant il y a dix ans chez Perrin L'Afrique du Nord au féminin, il avait organisé le merveilleux défilé d'une vingtaine d'héroïnes, ouvert 6 000 ans avant J.-C. par une « Caspienne » de l'Atlas, fermé par une grande dame kabyle prise dans la tourmente de la guerre d'indépendance. Ceux qui n'ont pas eu le bonheur de connaître Gabriel Camps découvriront dans ce livre l'homme attachant et généreux, curieux de tout et ouvert aux autres que sa famille, ses disciples et ses amis viennent de perdre avec lui.

Serge Lancel (membre de l'Institut)

 

Gabriel Camps
Juin 2002
 
Bibliographie
The Royal cemetery at Germa The Royal cemetery at Germa
M. S. Ayoub

Libya Antiqua, 3-4
Scavi sahariani Scavi sahariani
Caputo, Pace, Sergi

Monumenti sahariani, XLI, 1951
Garamantian excavations (Germa) Garamantian excavations (Germa)
C.-M. Daniels
In Libyan Studies, 8


Tripolitania Tripolitania
D. Mattingly
Batsford Book, Londres, 1995

Die Garamanten Die Garamanten
E. M. Ruprechtsberger
Geschichte und Kultur, Mayence, 1997

Excavations at Germa, the capital of the Garamantes Excavations at Germa, the capital of the Garamantes
M. S. Ayoub
Preliminary Report, 1962

Garamantian excavations ; Zinchecra 1965-67 Garamantian excavations ; Zinchecra 1965-67
C. M. Daniels
The antiquaries Journal,
x, 1970

Garama (Germa). Garama (Germa).
P. Trousset
Encyclopédie berbère, tome XX
Edisud, 1998

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