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Johann Sebastian Bach, une destinée
Gilles Cantagrel
Musicologue et historien

En 2000, le monde entier a commémoré le deux cent cinquantième anniversaire de la mort de Bach, à Leipzig. Sa musique est à ce point entrée dans le patrimoine mondial que la célébration s'est imposée comme un événement majeur. Mais l'exceptionnelle dimension du créateur, et cette autorité absolue, figure tutélaire d'un pater patriae musical que personne n'envisagerait de remettre en question, ont assurément modifié la perception de la personnalité du musicien. Gilles Cantagrel qui lui a consacré deux ouvrages : Bach en son temps (Fayard – 1997) et Le Moulin et la rivière, air et variations sur Bach (Fayard – 1998) nous éclaire aujourd'hui sur les conditions d'émergence de son œuvre.

C'est dans un cadre bien particulier que naît Bach : une Allemagne il y a peu ravagée par les désastres de la guerre de Trente Ans, à la conquête de son renouveau démographique et économique ainsi que de son identité, dans un puissant effort collectif, fondé en particulier sur le désir d'une paix qu'assure désormais la tolérance religieuse. Mais le pays est encore morcelé en quelque trois cent cinquante unités territoriales – « le désespoir des géographes » – au dire de l'humaniste morave Comenius. C'est un pays profondément rural, les villes y sont de dimensions très modestes. Lorsque Bach s'en viendra visiter Hambourg et Berlin, les deux principales cités du pays ne compteront guère que soixante mille habitants. Et Eisenach, en Thuringe, où il voit le jour, est une ville d'importance moyenne, avec ses quelque huit mille âmes. Son père y est le directeur de la musique municipale, homme de talent et fort estimé. Altiste, il enseigne la musique à ses enfants. Mais la mort le fauche, à cinquante ans, quelques mois seulement après sa femme. Dernier enfant, le petit Jean-Sébastien n'a pas encore dix ans.

Les débuts d'une constante et irrésistible ascension et d'une revanche sur le destin

Ce double coup du sort marquera Bach à tout jamais. Recueilli par un frère aîné, à Ohrdruf, il se rend ensuite au gymnasium de Lüneburg, dans le nord du pays. Premiers émerveillements, à la petite cour francophile de Celle, et à Hambourg, non loin, capitale de l'orgue et de l'opéra. On remarque ses dons exceptionnels, mais faute d'argent, il doit renoncer à poursuivre ses études et entrer dans la vie active. Après un passage d'un semestre à Weimar, en qualité de violoniste-laquais, il est nommé organiste à l'Église Neuve d'Arnstadt… sans concours, tant son talent éblouit ses auditeurs. 1703 : il a dix-huit ans.

Lübeck, ou la révélation

Conscient des lacunes de sa formation et de ce qu'il lui reste à conquérir, cet artiste au boulimique appétit de connaissances entreprend, depuis Arnstadt, un voyage d'études auprès du plus grand maître allemand de son temps, Dietrich Buxtehude, à Lübeck. Plus de trois cent cinquante kilomètres que le jeune homme sans le sou parcourt à pied, dans les deux sens, pour un séjour de quelque trois mois : un véritable pèlerinage initiatique, qui lui vaut la révélation de cet art flamboyant qu'il soupçonnait à peine et d'une culture humaniste de haute tradition. Rien, désormais, ne sera plus comme avant. L'organiste paroissial ne pourra plus longtemps se satisfaire d'une position professionnelle et sociale à l'horizon borné, moins encore d'un climat artistique et intellectuel étriqué.

Bientôt, en effet, c'est un nouveau poste d'organiste qui le tente, à Mühlhausen. La ville lui fait une proposition financière alléchante et le jeune musicien voit poindre la possibilité d'écrire pour le culte de grandes musiques instrumentales et vocales, à l'image de ce qu'il avait entendu à Lübeck. Le bonheur sera de courte durée, car ce sont à présent des conflits d'ordre spirituel qui s'amoncellent, entre son supérieur, piétiste et rigoriste, et l'autre pasteur, luthérien de pure orthodoxie et grand amateur de musique, vers lequel va sa sympathie. En 1708, moins d'un an après s'être installé à Mühlhausen, il quitte la ville pour Weimar, qu'il retrouve en qualité d'organiste de la chapelle ducale.

Nouvelles pérégrinations, et nouveau coup du destin

Entre-temps, Jean-Sébastien s'est marié, épousant sa cousine Maria Barbara, elle aussi une Bach, elle aussi orpheline – et musicienne. Elle lui donnera sept enfants, dont deux fils deviendront des compositeurs parmi les plus grands de la seconde moitié du siècle, Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emanuel. La jeune famille déménage donc, mais de tels déplacements ne font jamais que s'inscrire dans la logique professionnelle du temps, en Allemagne du moins : faute d'échelons à gravir dans une hiérarchie musicale très limitée, c'est par sa mobilité qu'un artiste fait progresser sa carrière, jusqu'à se fixer définitivement. Le parcours des différents postes qu'occupera Bach, et la durée qu'il passera en chacun d'eux, ne distinguent pas sa trajectoire de celle de son glorieux contemporain et ami Telemann, exemple parmi tant d'autres.

À Weimar, donc, il se fait d'abord reconnaître comme maître de l'orgue : composition de nombreuses œuvres pour son instrument, enseignement, expertises de travaux d'organiers. Mais il parvient à se faire nommer maître de concerts à la cour. Nouvelle étape, décisive, puisqu'il peut faire jouer les concertos italiens, de Vivaldi en particulier, qu'il découvre avec enthousiasme, et qu'il a désormais une nouvelle cantate à composer chaque mois, dont il demande le livret aux poètes de son entourage. Sa notoriété franchit les limites de la Thuringe, on l'appelle ici et là, il voyage.

Et ce qui devait advenir se produit : parmi les propositions qu'il reçoit, il accepte celle de maître de concerts du prince d'Anhalt-Coethen, qui entretient dans sa petite cour un orchestre formé des meilleurs musiciens de toute l'Allemagne. À Coethen, il restera cinq années pleines (1717-1723), jouissant de l'amitié de son prince et de l'estime de tous, des plus grandes facilités pour exécuter dans les meilleures conditions sa tâche quotidienne : concert chaque soir, musiques de fêtes, œuvres nouvelles à composer pour les instruments solistes, pour la chambre, pour l'orchestre – et la haute main sur tout ce qui se fait de mieux en musique.

Le destin va cependant frapper à nouveau. En 1720, de retour de voyage, on lui annonce la mort, quelques jours plus tôt, de Maria Barbara. Drame terrible, dont son œuvre porte les traces, et qui l'incite à revenir vers le monde de l'orgue et de l'Église luthérienne, la patrie de son âme. Acclamé à Hambourg, il refuse de verser l'obole rituelle pour le poste très enviable qu'on lui offre. Il rencontre bientôt et épouse la jeune Anna Magdalena – tout juste vingt ans – musicienne et chanteuse, qui n'hésite pas à reprendre le foyer de ce veuf besogneux, avec ses quatre enfants. En vingt ans, elle lui en donnera treize autres, nombre impressionnant aujourd'hui, mais qu'il faut mettre en relation avec l'essor démographique d'un pays qui avait perdu les deux tiers de sa population dans la plus terrible guerre qu'ait connue l'Occident ; qui connaît un taux de mortalité infantile encore exceptionnellement élevé : un enfant sur deux pouvait espérer atteindre l'âge adulte. La loi s'est appliquée aux Bach dans toute sa rigueur : sur vingt enfants, dix seulement ont franchi le cap fatidique des cinq ans.

Leipzig, ou la consécration

La suite est mieux connue : Leipzig, où Bach et sa famille finissent par se rendre au printemps de 1723, où le musicien va exercer son activité le restant de ses jours. La grande ville de l'Université et des foires commerciales n'a pas vingt-cinq mille habitants, un quart d'heure suffit pour la traverser à pied… mais on y aime la musique. Bach y est cantor, à l'école Saint-Thomas, et director musices, c'est-à-dire professeur à l'école et organisateur de la musique dans les quatre églises principales de la ville ; chaque semaine, il dirige ainsi l'orchestre avec lequel il participe aux fêtes que les Leipzigois aiment offrir à leurs hôtes de marque.

La reconnaissance, cependant, lui viendra d'ailleurs : des musiciens qui de loin lui rendent visite ; des étudiants qui sollicitent son enseignement ; de la capitale, Dresde, où l'on applaudit ses récitals d'orgue et où le prince électeur et roi de Pologne l'honore du titre de Hofcompositeur ; de Berlin, enfin, où le jeune roi de Prusse Frédéric II l'invite en son château de Potsdam et fête le vieux musicien. Quelle revanche sur le destin pour le petit orphelin d'Eisenach, que de se voir ainsi accueilli en prince de la musique par le plus grand souverain de la terre !

À l'étranger, déjà, on parle de lui, en Angleterre, en Italie et peut-être en France. Lorsqu'il meurt, le 28 juillet 1750, la postérité commence sa tâche. Son œuvre ne va plus cesser désormais de conquérir de nouveaux cœurs.

Gilles Cantagrel
Décembre 1999
 
Bibliographie
Bach en son temps Bach en son temps
Gilles Cantagrel
Fayard, Paris, 1997

Le moulin et la rivière, air et variations sur Bach Le moulin et la rivière, air et variations sur Bach
Gilles Cantagrel
Fayard, Paris, 1998
Grand Prix de lirrérature musicale de l'Académie Charles-Cros; Prix Catenacci de l'Académie des Beaux-Arts
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