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Les Pays Baltes
Sentinelles de l’Europe

Marches historiques de l’Europe, les pays Baltes scrutent l’immensité des steppes d’Eurasie. En sens inverse, Finis terrae du grand continent, ils dessinent un belvédère ouvert sur la mer et l’Occident.

Aux limites des mondes slave, germanique, scandinave, les pays Baltes ont essuyé les ressacs des grandes invasions. Victimes de leur position géographique, ils forment un cadenas de six cent kilomètres qui verrouille aux tsars l’accès aux mers libres. Drossés tour à tour par les chevaliers Teutoniques, les Russes, les Bolcheviques, les peuples baltes ont su passer outre la servitude. Le premier conflit mondial leur accorde l’existence nationale. Ils l’empoignent de toutes leurs forces, mais sont broyés entre les meules germanique et soviétique. La glaciation communiste est un drame. Sous l’effet conjugué de l’industrialisation et de la volonté d’imposer un Homo sovieticus abstrait et interchangeable, le substrat ethnique est bouleversé. Quelques décennies plus tard, la chute de l’URSS ouvre la voie à l’indépendance. L’entrée dans l’Union européenne (2004) scelle la vocation européenne des pays Baltes.

Forgée sur la même enclume tragique, l’Histoire a sculpté des traits communs. Ces peuples, observe René Puaux, ont conservé leur simplicité, leur fraîcheur : « Le spleen nordique n’a pas étendu sur eux son aile sombre et le mysticisme slave n’a pas compliqué leurs âmes. » Cependant, chacun a son caractère propre. La Lituanie rurale s’oppose aux Estoniens et aux Lettons plus industrieux. Les langues divergent, elles sont indo-européennes ou finno-ougriennes. Les croyances oscillent entre Réforme et catholicisme.

Les pays Baltes jouent un rôle de passeur. Aussi, écrit Jaan Kross, « nous sommes le pont entre deux grandes sphères, parce que l’on connaît chez nous un peu plus l’Europe qu’en allant plus loin vers l’Orient, et l’on connaît un peu plus l’Orient que les gens d’Europe ».

Les pays Baltes appartiennent à la grande plaine continentale qui s’étend de l’Oural à la mer du Nord. Jean Cathala en brosse un portrait lyrique :

« Ni vrais fleuves ni montagnes ; une infinité de petits lacs bleus ; un semis de pierres de moraine en granit rose ; des buttes où se dresse le plus souvent la silhouette romantique d’un château-fort démantelé ; pins, sapins et bouleaux ; longs hivers de neige ; tièdes étés de nuits blanches… le Nord… »

Les trois Etats présentent de grandes similitudes.

Le relief erratique est peu élevé. Le plus haut sommet culmine à 300 mètres. Pauvres en éminences, les pays Baltes foisonnent de marécages et de lacs. Le plus vaste, le lac Peïpous, jouxte la Russie. Deux cours d’eau majeurs sillonnent le paysage : le Niémen (Lituanie) et la Daugava (Lettonie).

Indigente au nord, où les landes incultes et sablonneuses s’étendent à l’infini, la végétation devient plus luxuriante à mesure que l’on s’avance vers le Midi. Fermes de bois, étuves à bain, puits à balancier, moulins à vent s’échelonnent le long des routes. Là, de vastes champs et de grasses prairies succèdent à de puissantes futaies. Aujourd’hui encore, la forêt recouvre 40 % du territoire : la déprise agricole, conséquence de la collectivisation des terres, explique l’ampleur du phénomène. Sur la côte alternent falaises à pic et vastes étendues sablonneuses, sur lesquelles scintillent à marée basse des éclats d’ambre antédiluviens. Malgré la latitude élevée (Tallin est au même niveau que Stockholm), les pays Baltes jouissent, grâce à l’océan, d’un climat tempéré. Les saisons sont néanmoins contrastées. Le printemps tardif éclot en quelques semaines et laisse place à un été frais. Puis, l’automne pluvieux s’efface devant les neiges d’un hiver long et rigoureux.

 

Les Etats baltes se déploient sur 175 000 kilomètres carrés. Dans cet espace grand comme deux fois la Suisse vivent 8 millions d’habitants. Au physique, note Jean Cathala, « le type est généralement athlétique chez l’homme, parfois très affiné chez la femme, va du blond albinos au châtain sombre, l’œil demeurant dans des teintes bleu clair d’une profondeur souvent émouvante ». Au moral, ajoute Louis Villecourt, « de tempérament lent et flegmatique, le Balte est cependant actif et travailleur. S’il se montre souvent indécis, il sait aussi pousser la volonté jusqu’à l’obstination ; pratique le plus souvent, il lui arrive de laisser sa fantaisie se débrider jusqu’au caprice. Il n’abandonne guère son calme que sous l’aiguillon de l’alcool, et s’il se passionne pour une cause, sa bravoure se hausse à l’héroïsme. Ces traits contradictoires de passivité et d’activité, de résignation et de colère, de réalisme et de fantaisie, de froideur et d’enthousiasme, sont l’héritage du passé d’esclavages et d’asservissements, qui, sept siècles durant, pesa sur le peuple ».

Avec une population vieillissante, le spectre de l’extinction démographique guette. Le taux de croissance naturel est très faible. La pauvreté en ressources naturelles, si l’on excepte les schistes bitumeux (30 millions de tonnes), les pays Baltes sont tributaires de Moscou pour l’essentiel de l’énergie (gaz, pétrole). Malgré des terres de médiocre qualité, l’agriculture se maintient grâce à un savoir-faire reconnu de longue date. La production se concentre sur les céréales, l’élevage et les pommes de terre. L’industrie et le commerce sont les points forts de l’économie. Libres de glaces quelle que soit la saison, les ports de Tallin et de Riga ont développé une activité de stockage et de transformation.

La Lituanie est le plus grand Etat balte (65 000 kilomètres carrés). Peuplé d’un peu moins de 3 millions d’habitants, il est le plus homogène. Après les Lituaniens (80 %), les Russes constituent la plus forte minorité (9 %). Le reste se répartit entre Polonais et Ukrainiens.

La Lettonie arrive juste derrière en taille (64 000 kilomètres carrés). Mais les Lettons ne sont majoritaires que d’une courte tête (52 %). Les Russophones forment à eux seuls 40 % des 2 millions d’habitants.

L’Estonie est le plus petit des Etats baltes (45 000 kilomètres carrés). Les Estoniens constituent à peine 60 % du million et demi d’habitants. Combien de fois les Estoniens en faisant leurs achats, se sont-ils entendu dire à l’époque communiste, « Exprimez vous dans un langage humain » (comme le firent d'ailleurs chez nous les instituteurs laïcs qui entendaient des enfants parler breton) ? Voulu par les autorités soviétiques, la mise en place de gros centres industriels provoque un afflux massif de travailleurs russes. Cette population se concentre à Tallin, ville dans laquelle les Estoniens sont minoritaires, et le Nord-Est à proximité de la frontière avec la Fédération de Russie.

Les peuples baltes se répartissent en deux rameaux linguistiques.

La famille finno-ougrienne : elle vient d’au-delà de l’Oural. De la Sibérie à l’Anatolie, elle a donné naissance au turc, au hongrois, au finnois. L’estonien s’y rattache. Langue agglutinante, elle est dépourvue d’article et de genre. Sa construction repose sur l’ajout de suffixes à la racine nominale. Le live est la seconde langue finno-ougrienne présente dans l’espace baltique. Quelques centaines de locuteurs le pratiquent encore en Livonie (région au nord de la Lettonie). Ensuite, vient le groupe des langues baltes. On estime que le letton et le lituanien sont issus du même tronc originel. Très archaïques, ils présentent un grand intérêt du fait de leur proximité avec l’indo-européen originel, voire du sanskrit. La spécificité de ces langues, véritable conservatoire de l’identité nationale, explique en grande partie la résilience de ces peuples.

La mythologie joue à ce titre un rôle essentiel. Désignés comme les ultimes reliquats du paganisme européen, les Baltes ont livré une résistance acharnée aux missionnaires bottés. Avec le temps, l’animisme primitif s’est fondu au sein d’un christianisme syncrétique. La fête la plus populaire correspond au solstice d’été, à la Saint-Jean. Alors que les flammes des bûchers lèchent le ciel de la nuit la plus courte de l’année, les Baltes supplient les dieux de leur accorder moissons abondantes et bétail fécond. Toute l’originalité du panthéon balte réside en la profusion de divinités. Chacune d’elles s’exprime à travers un phénomène naturel (feu, eau, foudre) ou un acte de la vie quotidienne (chasse, pêche, récolte). A ce titre, le dieu de l’orage, Pikker (estonien), Perkunas (lituanien), Perkons (lettonien), créateur de l’univers, occupe une place centrale. A l’occasion d’un voyage en Lituanie au tournant des années vingt, ce culte frappe Jean Mauclaire. Aussi, « lorsqu’une maison ou une grange s’enflammait personne n’osait lutter contre l’incendie. La victime du sinistre traitait d’hôte le feu qui la ruinait. La seule défense que l’on se permît, consistait à dresser non loin du brasier, en l’honneur de l’élément destructeur, une nappe blanche, ornée de fleurs, de feuillages, et sur laquelle du pain et du sel étaient servis. Et ce souvenir des sacrifices humains, plus anciennement pratiqués, était supposé apaiser la colère de l’hôte terrible et vénéré… car le feu finissait bien par s’éteindre ».

Ces croyances sont avant tout pratiques. C’est pourquoi l’arrivée du christianisme a suscité tant de rejets. Quel intérêt de communier au corps et sang du Christ, quand il faut cultiver la terre et prendre soin des bêtes, travaux qui exigent des sacrifices concrets ? A cela, s’ajoutent les rites funéraires. Les Baltes estiment que la vocation à l’immortalité de chaque être se trouve dans sa descendance. Pour cette raison, ils rejettent l’inhumation, promesse d’une résurrection charnelle, au profit de la crémation. Cette pratique perdure jusqu’à la fin du Moyen Age. Le grand duc de Lituanie Algirdas est incinéré avec armes, bagages et chevaux. Le paganisme ne disparaît des campagnes baltes qu’au XVIIIe siècle. Et son éclipse est brève, puisque dès le début du XXe siècle, la flamme renaît. Bien que marginal, ce retour est source de tensions. Les protestants fondamentalistes issus de la diaspora balte des Etats-Unis saccagent régulièrement ces lieux païens de pèlerinage.

 

Jusqu’à l’arrivée des premiers missionnaires germaniques sur les rivages de Courlande à la fin du XIe siècle, l’histoire des peuples baltes reste mal connue. Elle est une tâche blanche sur laquelle les informations demeurent fragmentaires. Le géographe grec Strabon avoue son ignorance : « Toute la contrée au-delà de l’Elbe qui avoisine l’océan nous est complètement inconnue… les vaisseaux romains n’ont pas dépassé l’embouchure de l’Elbe ; il n’y a pas de voyageurs non plus qui aient suivi et exploré par terre tout le littoral de l’océan. Quels sont les peuples qui habitent au-delà ? »

Cependant, les archéologues sont parvenus à reconstituer leurs itinéraires. Arrivés les premiers, les finno-ougriens sont partis du cours supérieur de la Volga. Les Baltes, installés à l’origine sur les rives du Dniepr et de la Bérézina, les y rejoignent deux millénaires plus tard. Ces tribus, à l’origine nomade, vivent de chasse, de pêche et de cueillette. En s’installant sur les bords de la Baltique, elles se sédentarisent.

Au début de l’ère chrétienne, les premiers marchands à la recherche d’ambre abordent ces contrées ténébreuses. La présence de monnaies romaines sur les côtes de Courlande, les fragments d’ambre jaune retrouvés à Rome, le démontrent. Néanmoins, ces peuplades restent à la marge de l’histoire européenne et les relations commerciales sont erratiques.


5000 av. J.-C. : Arrivée sur les rivages de la mer Baltique des tribus finno-ougriennes en provenance du bassin de la Volga. Ces tribus connaissent l’usage de la poterie et se mettent à la culture de la terre. Leurs instruments sont rudimentaires (outils de bois, os, pierre). Elles ignorent l’usage du fer.


3000 av. J.-C. : Arrivée des tribus baltes.


IIIe siècle ap. J.-C. : Les peuples du pourtour de la mer Baltique subissent l’influence des Goths. Cette domination disparaît sous les coups de boutoir des Huns vers la fin du IVe siècle.


VIIIe siècle ap. J.-C. : Les Varègues, originaires de Suède, font leurs premières incursions. En quête de nouvelles routes maritimes vers Byzance, ils remontent la Daugava, Par cet axe de pénétration naturelle, ils passent de la Volga à la mer Noire. Ces allers et retours commerciaux expliquent que l’on ait découvert sur l’île de Gotland des milliers de pièces arabes : esclaves, cire, miel, armes, fourrures sont échangés. Plus tard, les Varègues délaissent les régions baltes trop pauvres au profit des riches terres à blé d’Ukraine, où ils se fixent sous le nom de « Rus ».


854 : Les Danois lancent une expédition sur les côtes baltes. Elle est un échec cinglant.

 

Alors que la croix latine triomphe sur l’Europe, les côtes de la Baltique demeurent l’ultime bastion du paganisme. L’annonce de l'Evangile va être l’amorce d’une vaste croisade où les grandes puissances d’Europe du Nord (Russie, Suède, Saint Empire romain germanique) vont s’affronter. Mais d’autres raisons existent.

A partir du XIe siècle, le réchauffement climatique, l’augmentation de la population, les progrès des techniques et des rendements agricoles génèrent une « faim de terre ». En Allemagne, elle prend la forme d’une poussée vers l’est, Drang nach Osten. En pointe dans cette entreprise, deux ordres monastiques : les frères de la Milice du Christ et les chevaliers Teutoniques. Reconnaissables à leur tunique ornée d’une croix noire, ces derniers ont fait vœux de pauvreté et de chasteté. Bras armé de la colonisation germanique, ils défrichent les forêts, tracent des routes, construisent des forts. La division des tribus baltes facilite leur conquête. Surtout, ils sont soutenus par un afflux permanent de colons venus de tout l’Occident au nom de la croix.

La Hanse, association des villes germaniques du Nord de l’Europe, contribue aussi à l’expansion. Elle organise le commerce maritime à travers un réseau de ports et de comptoirs.

Une fois la conquête terminée, la mission évangélisatrice est délaissée au profit d’occupations plus profanes. Les évêques souverains locaux, mais aussi princes du Saint Empire romain germanique, octroient des terres à leurs vassaux, nobles germaniques, les futurs barons baltes. Les grandes villes baltes connaissent au XIIIe siècle une période de prospérité. L'essor du commerce entraîne l'apparition d'un groupe de marchands de culture germanique qui s’accaparent le contrôle de la vie politique.


1009 : Première mention de la Lituanie dans les Annales de Quedlinburg. Les annales relatent comment des païens martyrisent saint Brunon de Querfurt et dix-huit de ses disciples.


1158 : Création de la Hanse.


1164-1196 : Meinhard, un prêtre de l’ordre des Augustins, évangélise l’estuaire de la Daugava (Lettonie). Son talent de missionnaire draine autour de lui de nouveaux convertis. En 1186, il est ordonné premier évêque des Lives.


1198 : Des Lives, revenus au paganisme, assassinent le successeur de Meinhard, l’abbé Berthold. Innocent III nomme alors évêque de Livonie son neveu Albert de Bruxhoeden. Le pape appelle dans une bulle « tous les fidèles de Saxe et de Westphalie » à se dresser pour sauver l’Eglise de Livonie.


1200 : A la tête d’une escadre de vingt-trois esquifs, Albert de Bruxhoeden prend possession de l’embouchure de la Daugava et jette les premières pierres d’une nouvelle cité : Riga. Des commerçants allemands rejoignent les croisés l’année suivante. En provenance d’Hambourg et de Brême, ils accolent au blason de la nouvelle ville les armes des deux grandes cités hanséatiques : la tour et la clef.


1204 : Pour protéger et encadrer les colons germaniques, le moine Théodoric obtient du pape la création d’un ordre militaire monastique : Les chevaliers Porte-Glaive. Les frères portent un long drapé blanc frappé d’une croix écarlate et d’un glaive. Très vite, ils prennent un tel ascendant que le grand maître de l’ordre entre en conflit avec l’évêque de Riga, Albert de Bruxhoeden. Les Allemands ne se bornent pas à la soumission de la seule Livonie. La conquête s’oriente vers le nord et l’Estonie. D’après Henri le Letton, auteur d’une des rares chroniques de l’époque, ce serait à l’invitation des Lettons, rivaux des Estes, que la conquête du Nord est initiée. Celle-ci se heurte cependant à la résistance acharnée des tribus locales.


1215 : Les Estes assiègent la ville de Riga. Face à ce péril, les Allemands appellent au secours le Danemark.


1219 : Le roi du Danemark, Voldemar II, débarque en Estonie à la tête d’une armée nombreuse. Les Estes se ruent à l’assaut du camp danois. Un instant bousculés, les Danois sont presque reconduits à la mer. Ils ne finissent par vaincre, selon la légende, que par l’intervention de la Providence et l’apparition dans le ciel d’un étendard rouge frappé d’une croix blanche. Le camp se mue alors en véritable ville (Taani linn« ville des Danois » en estonien).


1222 : L’île de Saaremaa (Estonie) chasse ses occupants Danois. Cette révolte est le signal d’une insurrection générale. Les Estes, galvanisés, font appel aux Russes pour repousser les Porte-Glaives et les Danois. La lutte pour la liberté, écrivent Suzanne Champonnois et François de Labriolles s’accompagne d’un rejet du christianisme : « Les Estes reprirent les femmes qu’ils avaient dû répudier, déterrèrent leurs morts pour les incinérer, et se purifièrent par de nouvelles ablutions de la souillure du baptême ».


1223 : Les Lettons coalisés aux Danois et aux Allemands écrasent les Estes sur les rives de la Seda à proximité du lac Burtnieks. Simultanément, les Russes échouent devant Tallin.


1224 : Les coalisés s’emparent de Tartu à la frontière de la Russie. La conquête est parachevée trois ans plus tard, lorsque l’île de Saamara est reconquise définitivement. Les Estoniens soumis, le pays est dépecé entre Danois (Nord) et Porte-Glaives au Sud et au Centre.


1229 : Disparition d’Albert de Bruxhoeden. A sa mort, germanisme et christianisme sont solidement implantés. Plusieurs raisons expliquent la rapidité de la conquête. Les assaillants disposent d'une arrivée de contingents sans cesse renouvelée de colons. Disciplinés, les Allemands combattent des autochtones divisés qui ne peuvent guère compter que sur l’aide incertaine des Russes.


1236 : Le grand maître des Porte-Glaives, Volkwin, est victime d’une embuscade au sud de la Livonie. Disparaissent avec lui un grand nombre de chevaliers. Conséquence de cette débâcle, le pape ordonne la fusion de l’ordre des Porte-Glaive et des Teutoniques, implantés jusqu'alors en Lituanie.


1242 : Alexandre Nevsky, prince russe, anéantit les Teutoniques sur les bords du lac Peïpous. Le lac devient la frontière entre les deux puissances.


1282 : Entrée de Riga dans la Hanse.


1285 : Entrée de Tallinn dans la Hanse.


1343-1345 : Révolte de la Saint-Georges. Une jacquerie paysanne débute la nuit de la Saint-Georges (23 avril) au nord de l’Estonie. Les colons allemands sont massacrés et leurs fermes incendiées. Les paysans sont néanmoins anéantis devant Tallin.


1346 : L’insurrection paysanne a prouvé le peu d’autorité des Danois, incapables de garantir la sécurité des colons allemands. Le roi du Danemark, Valdemar IV, choisit de vendre aux Teutoniques ses terres en Estonie. A partir de cette date et jusqu’au XVIe siècle, l’hégémonie germanique est sans partage.


1478 : Ivan III construit la forteresse d’Ivangorod, face à la ville estonienne de Narva. Elle symbolise le retour de la puissance russe libérée du joug tatar.


1502 : Ivan III attaque la Livonie, mais subit un sévère revers à Sminola. Les chevaliers du grand maître Herman von Plettenberg lui infligent un sévère revers. Une trêve de cinquante ans est signée.


1520 : Début de la prédication de la Réforme en Livonie et en Estlandie. C’est en ville qu’elle rencontre le plus de succès. Les bourgeois y voient un moyen de se libérer des princes de l’Eglise.


1535 : Publication d’un catéchisme luthérien en langue estonienne.


1557 : L’évangélisation aux dépens de l’orthodoxie russe sert de prétexte à Ivan IV dit « le Terrible », protecteur de la foi orthodoxe, pour attaquer la Livonie. Une armée de mercenaires tartares ravage le pays. Les chevaliers Teutoniques, divisés par la Réforme et leurs querelles intestines, plient sous le choc.


1558 : Ivan le Terrible pille et détruit les villes de Narva et de Tartu.


1561 : Kettler, le dernier grand maître de l’ordre Teutonique, incapable de défendre plus longtemps la Livonie, reconnaît la suzeraineté polonaise. Il conserve, juste à titre personnel et pour sa famille, la Courlande. Plus au Nord, la vile de Tallin, pour assurer sa protection, s’adresse au roi de Suède qui envoie un contingent occuper la ville.

 

Au début du XIIIe siècle, de retour de Terre sainte, les chevaliers Teutoniques sont appelés à soumettre les Borusses, peuple d’ascendance balte de Prusse. La conquête est si brutale que les Borusses périssent sans exception. Pour ne pas subir le même sort, les Lituaniens livrent une lutte acharnée contre les missionnaires germaniques. Au bout de deux siècles, l’envahisseur est repoussé.

La conversion du pays intervient un siècle plus tard (1386) à l’occasion du mariage entre le grand-duc Jagellon et la reine Edwige de Pologne. On ne sait trop qui, de la Pologne ou de la Lituanie, absorbe l’autre. Une chose est certaine : l’union des deux Etats engendre un ressentiment durable. Ainsi, note Yves Plasseraud, « La Lituanie ethnique est alors difficilement mais efficacement évangélisée et baptisée par des prêtres polonais ignorant le lituanien. De cette époque date le fait que le polonais est la langue d’Eglise en Lituanie ». A son apogée, le grand-duché de Lituanie connaît une prospérité sans égale. Son emprise s’étend de la Baltique à la Crimée.


1230-1250 : La menace germanique est alarmante. Les chevaliers Teutoniques veulent tailler à coup d’épée un corridor entre la Prusse et leurs fiefs de Lettonie et d’Estonie.


1235 : Mindaugas, le Kuningas, chef suprême, unifie les tribus lituaniennes sous son autorité et galvanise la résistance à la conquête allemande.


1251 : Mindaugas est baptisé avec six cents chevaliers. Le choix de cette conversion est avant tout politique. Les Lituaniens veulent ôter tout prétexte de croisade aux Teutoniques qui menacent le pays. Pour cela, il faut répudier la religion traditionnelle puisque les Allemands ont décidé de les anéantir à cause d’elle.


1252 : Mindaugas reçoit la couronne de Grand-Duc, des mains de l’évêque de Culm, au nom du pape Innocent IV : c’est l’acte de naissance de l’Etat lituanien.


1260-1262 : Période de réaction païenne. Rome exige de Mindaugas la création d’un diocèse qui serait placé, via l’ordre Teutonique, sous l’autorité de Rome. Les Lituaniens résistent et rejettent l’arrivée des missionnaires.


1263 : Assassinat de Mindaugas.


1270-1290 : Les Teutoniques poursuivent leurs offensives et prennent la ville de Kaunas.


1295-1316 : Le grand-duc Vytenis, successeur de Mindaugas, joue un jeu de bascule entre l’archevêque de Riga et les ordres militaires. Cette étrange situation, expliquent Suzanne Champonnois et François de Labriolle, « montre combien les intérêts et les convictions se mêlaient : une cité chrétienne dirigée par un archevêque s’unissait à des princes païens pour se défendre contre des chevaliers chrétiens ».


1316 : Gediminas succède à son frère Vyrtenis. Il débute une prudente politique de rapprochement avec Rome et continue à s’opposer aux appétits teutoniques.


1320 : Gediminas remporte les victoires de Zeimiai et de Varniai. Il conquiert les principautés russes de Vitebsk, Minsk, la Polésie, la Volhynie. Novgorod, Smolensk, Kiev sont sous son sceptre.


1323 : Gediminas fonde la ville de Vilnius. Il fait édifier châteaux et palais. Par toute une série de missives envoyées aux souverains européens, il essaye de faire reconnaître son pays. Il expose à ses détracteurs que la violence prédatrice des Teutoniques empêche la conversion massive des Lituaniens.


1341 : Mort de Gediminas en défendant le château de Veliuona contre une attaque des chevaliers Teutoniques. Ses deux fils Kestutis et Algirdas lui succèdent. La Lituanie devient une dyarchie. Le premier est en charge de la partie occidentale et le second de la partie orientale.


1344-1382 : Kestutis prend pour capitale Kaunas et embrasse la foi chrétienne. Il envoie une délégation à l’empereur germanique Charles IV pour lui annoncer son désir de hâter l’évangélisation du pays. Il espère de cette manière que lui soient restituées les terres conquises par les chevaliers de l’ordre. La tentative est un échec et la lutte reprend de plus belle. Durant les trois décennies de la dyarchie, les Teutoniques lancent soixante-deux campagnes militaires qui provoquent autant de représailles des Lituaniens.


1344-1377 : Algirdas dirige la partie orientale du pays depuis Vilnius. Il épouse une princesse orthodoxe et poursuit la lutte contre les Tartares. Trois fois, il parvient jusque sous les murs de Moscou qu’il épargne sous les supplications du grand-duc Dimitri. Mais avant de lever le camp, Algirdas chevauche une dernière fois jusqu’à la porte de la ville et la frappe de son gant de fer. Le souverain lituanien s’écrie alors : « Dimitri, n’oublie jamais que le fer lituanien a ébranlé la porte de Moscou. »


1382 : Jagellon, fils d’Algirdas, et donc neveu de Kestutis, signe avec le grand-maître de l'ordre Teutonique un pacte secret à la suite duquel, Kestutis, âgé de plus de quatre-vingts ans, est enfermé au château de Kreva. Le cinquième jour de sa captivité, on le découvre la gorge tranchée. Le fils de Kestutis, Vytautas parvient à s’enfuir.


1386 : Jagellon se marie avec la reine Hedwige d’Anjou, devenue, elle-même, souveraine de Pologne depuis la mort de son père Louis Ier d’Anjou, roi de Pologne et de Hongrie. Pour obtenir la main d’Hedwige, il doit s’engager à se convertir et à se réconcilier avec Vytautas. Jagellon, désormais roi de Pologne, reconnaît les droits de Vytautas sur la Lituanie.

En dehors de toute logique, l’époux et non l’épouse apporte son pays en apanage. Pourtant, cette alliance représente des avantages évidents. Elle pose les bases d’une union qui permet de peser en Europe. La Pologne catholique a réussi là où les Teutoniques ont échoué en faisant entrer les Lituaniens dans l’orbite de la religion romaine. Ultime avantage, les deux Etats s’opposent aux prémices du renouveau de la Moscovie.


1387 : Un évêché est fondé à Vilnius. Les droits de l’Eglise sont reconnus ; les propriétés de l’Eglise ne sont pas imposables. Les nobles lituaniens baptisés se voient concéder les mêmes privilèges que les nobles polonais. En conséquence de cette conversion définitive, le Saint Empire romain germanique interdit à l’ordre Teutonique d’appeler à toute nouvelle croisade contre la Lituanie.


1401 : Le traité de Vilnius reconnaît Vytautas comme Grand-Duc régnant sur toute la Lituanie. De leur côté, les Polonais s’engagent à ne pas choisir leur futur roi sans en référer à la noblesse lituanienne. C’est le temps de l’apogée de la Lituanie. Pas plus à l’ouest qu’à l’est, le grand-duché ne connaît de rivaux.


1410 : La nouvelle puissance polono-lituanienne effraye les Teutoniques qui ouvrent les hostilités. La rencontre entre les deux masses a lieu le 10 juillet à Tannenberg. L’armée polono-lituanienne, forte de 20 000 hommes, écrase 13 000 chevaliers Teutoniques. Toutefois, cette victoire est incomplète. Vytautas, par rancune à l’égard de Jagellon, se retire du champ de bataille sans profiter de l’occasion pour anéantir définitivement l’ordre Teutonique.


1413 : Le traité d’Horodlo renouvelle l’alliance entre les deux pays. Mais les ambitions des deux souverains Jagellon et Vytautas divergent. Par son mariage, écrivent Suzanne Champonnois et François de Labriolle, « Jagellon avait opté pour la Pologne et il ne cessa de consentir de nouveaux privilèges à la noblesse polonaise qui, de son côté, s’opposait par tous les moyens à la prétention de Vytautas de se faire reconnaître à son tour comme roi de Lituanie. De là naquit une ambiguïté qui a empoisonné les relations entre les deux pays… Les Polonais estimaient que Jagellon avait apporté en dot l’ensemble du grand-duché en oubliant que la plus grande partie de cet Etat était revenu par héritage à Vytautas ».


1422 : La paix de Mielno, conséquence d’une nouvelle défaite teutonique, permet à Vytautas de mettre un pied sur la Baltique. L’intérêt stratégique est évident dans la mesure où il permet de briser la continuité territoriale entre la Prusse et la Lettonie.


1430 : Mort de Vytautas. Peu avant sa disparition, Vytautas pense se faire couronner roi, ce qui aurait affranchi la Lituanie de la domination polonaise. Pour régler cette question, le grand-duc peut compter sur l’appui du pape, du roi du Danemark, du roi de Hongrie. Celui-ci promet d’envoyer à Vytautas la couronne royale. Quelques mois plus tard, les ambassadeurs hongrois tombent dans une embuscade : personne ne reverra la couronne destinée au grand-duc.


1430-1432 : Les nobles lituaniens désignent comme Grand-Duc le frère cadet de Jagellon, Svitrigaila. Mais il est rapidement renversé.


1432-1440 : Règne de Zygimantas, un frère de Vytautas. Il est forcé de reconnaître la primauté du roi de Pologne et les droits de ce dernier sur la Lituanie après sa propre mort.


1447-1492 : Le deuxième fils de Jagellon, Casimir, reprend le titre. Casimir IV devient également roi de Pologne. Son long règne synthétise tous les non-dits : l’union entre les deux pays est-elle personnelle ou nationale ?

Il semble que Casimir penche encore pour la première solution.


1492-1506 : Le fils aîné de Casimir IV, Jean Albert, succède à son père sur le trône de Pologne sans reprendre le titre de grand-duc. Il ne s’occupe que de la Pologne. C’est son frère Alexandre qui est désigné pour remplir la charge de grand-duc. Il hérite du titre de son frère à sa mort. Son règne est une succession de désastres. Les Tartares pillent Kiev, et Ivan III s’empare des villes de Pskov et Riazan. Il est le dernier grand-duc à maîtriser le lituanien et à résider à Vilnius.


1506 : Couronnement de Sigismond Ier, troisième fils de Casimir IV. Il est aussi choisi comme grand-duc de Lituanie.


1514 : La ville de Smolensk tombe sous les boulets d'Ivan III.


1521 : Le plus jeune fils de Casimir IV est canonisé par le pape Léon X. Il devient le saint patron protecteur de La Lituanie.


1525 : Albrecht de Brandebourg, converti à la Réforme, dépose à Königsberg son manteau de grand-maître et transforme la Prusse en duché héréditaire au profit de sa lignée.


1529 : Publication du statut lituanien. Le grand-duc dote la Lituanie d’un recueil de lois qui réglemente les actes civils.


1548 : Mort de Sigismond Ier. Son fils, Sigismond II, lui succède en tant que roi et grand-duc de Lituanie.


1550 : Un prêtre allemand, Jean Winkler, arrive à Vilnius. Ses sermons enflammés se font l’écho du message de Martin Luther. Bien que chassé de sa paroisse, il réussit à entraîner dans son sillage quelques familles de la bourgeoisie lituanienne. Au même moment, Nicolas Radziwill, dit « le Noir », diffuse les idées de Jean Calvin. Il ouvre des écoles, des imprimeries. Pour lui, Réforme et sentiment national ne font qu’un. Le catholicisme est rejeté comme étant un produit d’exportation polonais. Dans certaines régions, la population adhère en masse à la Réforme. Pire, certains retournent même au paganisme.


1550-1560 : Guerre avec la Russie d’Ivan IV. Les Russes arrivent aux portes de Vilnius. La précarité des liens unissant les deux Etats est un motif d’inquiétude permanent. Sigismond II n’a pas de descendance : à sa mort, risque d’imploser l’union personnelle liant les deux pays. La Pologne ne veut en aucun cas de ce scénario. Il souhaite qu’après lui la Lituanie accepte le roi de Pologne comme grand-duc.


1562 : La branche livonienne de l’ordre Teutonique est sécularisée, et son grand maître, Gottfried Kettler, devient duc de Courlande.


1569 : L’union de Lublin est proclamée : « Dès aujourd’hui, le royaume de Pologne et le grand-duché forment un même corps, indivisible et identique, une seule et commune république, dont les deux Etats et les deux peuples se sont confondus et fusionnés en une seule nation et un seul Etat. » Mais l’union ne se fait pas sans de vives résistances de la part des Lituaniens. En effet, le nombre de Lituaniens est réduit, de manière à donner aux Polonais la majorité à la Diète. Et la Pologne ne cache pas sa volonté d’imposer son hégémonie.


1572 : Mort de Sigismond II. Avec lui prend fin définitivement la lignée des Jagellon.


1575 : Le 12 décembre 1575, Stephan Báthory est élu roi de Pologne par la Diète. Il organise aussitôt une contre-attaque générale. Les Russes sont repoussés et Pskov repris.


1579 : Fondation de l’université de Vilnius.


1582 : Un traité est conclu avec Ivan le Terrible. La Russie reconnaît la souveraineté polonaise jusqu’à la Daugava et renonce à la Livonie. Le royaume de Pologne-Lituanie est dorénavant au contact direct des possessions suédoises en Estonie.


1586 : Mort de Stephan Báthory.


1587 : Election par la Diète de Sigismond Vasa, fils du roi de Suède Jean III, qui prend le nom de Sigismond III.


1580-1600 : Contre-Réforme catholique. Les jésuites arrivent. A l’aide de trois moyens, ils reconquièrent les masses : le discours, l’écrit, l’éducation. Le protestantisme connaît un net reflux.


1611-1612 : Les armées polono-lituaniennes prennent Moscou durant la période des troubles.


1648 : L’hetman lituanien, Janus Radziwill, décide de rompre avec la Pologne et de s’allier avec la Suède, à cette époque en guerre contre la Russie. Radziwill proclame à Kedainiai l’indépendance. Mais la fortune des armes abandonne le roi de Suède Charles-Gustave. Sa mort rejette la Lituanie dans le giron polonais.

 

La fin du XVIe siècle apporte une relative détente. Au nord, les Suédois occupent l’Estonie ; à l’est, les Russes se sont arrêtés au bord de la Narva ; au sud se trouvent la Pologne et le duché de Courlande qui est sous tutelle polonaise.

Le commerce prospère, les échanges augmentent. Les navires aux armes des ducs de Courlande (l’écrevisse couleur bordeaux) fendent les flots jusqu’ au Nouveau Monde, à partir des ports de Libau et de Windau. Un traité de commerce est même signé avec la France de Richelieu.

Mais cette prospérité aiguise les convoitises. Le duché de Courlande est dépouillé de ses comptoirs coloniaux (Tobago aux Antilles, Gambie en Afrique). Ensuite, Suédois et Polonais se disputent la Livonie. Les premiers l’emportent et font pour un temps de la Baltique un lac suédois. Mais la Russie, puissance émergente, ne peut se priver d’une ouverture maritime, véritable fenêtre sur l’Europe, et donc sur la « civilisation ». La Grande Guerre du Nord et ses prolongations mettent un terme à l’hégémonie suédoise. Les pays Baltes passent sous le pavillon des Tsars. Les Russes trouvent dans l’aristocratie germanique les meilleurs relais à leur domination.


1583 : Ivan IV signe une trêve avec la Suède. Les frontières entre les deux pays se stabilisent durant plusieurs décennies. Polonais et Suédois restent désormais face à face.


1592 : Roi de Pologne, Sigismond IV devient également roi de Suède. Catholique fervent, il s’avère incapable de ménager les susceptibilités de ses sujets suédois farouchement acquis à la Réforme.


1599 : Sigismond IV est déposé par ses sujets.


1604 : Les barons baltes, convertis au protestantisme, expriment leur méfiance à l’égard des Polonais qui veulent annexer l’ensemble de la Livonie. Pour cette raison, ils apportent leur soutien à Charles de Sudermanie, nouveau roi de Suède.


1611 : Gustave-Adolphe monte sur le trône de Suède.


1617 : Accord de Stolbova. Gustave-Adolphe confirme avec Michel Romanov le pacte de non-agression qui lie la Suède avec la Russie.


1621-1626 : Gustave Adolphe occupe Riga et chasse les Polonais de Livonie.


1629 : L’armistice d’Altmark entérine la victoire suédoise.


1662 : Paix d’Oliva. Le traité consacre définitivement l’abandon de la Livonie par la Pologne.


1675 : Charles XI devient roi de Suède. Il engage des réformes agraires qui améliorent le sort des paysans lettons et estoniens. Mais ces avancées heurtent les privilèges de la noblesse germanique.


1696 : Charles XI met fin à l’interdiction faite aux paysans de chasser l’ours et le loup, alors que l’aristocratie souhaite maintenir son monopole sur le commerce des fourrures. De même, les paysans sont associés à la bonne marche des affaires au sein de conseils municipaux.


1697 : Charles XII monte à 15 ans sur le trône de Suède.


1700 : La guerre du Nord entre la Suède et la Russie débute. Les armées russes sont anéanties sur les bords de la Narva. Charles XII se retourne contre Auguste II, roi de Pologne, qu’il écrase à son tour.


1704 : Pierre le Grand reprend Ivangorod.


1708 : Les Russes pratiquent en Livonie la politique de la terre brûlée.


1709 : Charles XII marche sur Moscou mais est battu à Poltava.


1710 : Capitulation de Riga et de Tallin. Les barons baltes accueillent Pierre le Grand en libérateur. Dans l’acte de capitulation de Riga, les clauses libérales de Charles XI sont abrogées et les privilèges restaurés.


1721 : La paix de Nystad sanctionne la défaite de la Suède et l’annexion de la Livonie et de l’Estonie par la Russie.

 

Pendant deux siècles, toutes les nations baltes passent sous la domination russe. En fonction des orientations libérales ou autoritaires, elles endurent l’occupation militaire, la privation de libertés, les atteintes à leur identité. La défaite suédoise concrétise la victoire des barons baltes. L’existence paysanne, loin de s’améliorer, empire. Fidèle serviteur du Tsar, la noblesse germanique voit en échange ses avantages garantis. Ainsi, écrit Léon Puaux, « depuis la conquête des rives de la Baltique par l’ordre Teutonique, le germanisme a toujours considéré ces terres qu’il a conquises au christianisme, gagnées au luthéranisme, pénétrées de sa culture universitaire et envahies de son commerce, comme devant un jour lui revenir. Les barons baltes allemands, mêmes généraux dans l’armée russe ou hauts fonctionnaires de l’administration tsariste, restaient les représentants de quelque chose d’autre, sans que leur loyauté pût être mise en doute. Ils se considéraient comme la seule aristocratie véritable au milieu d’un slavisme arriéré, masse inintéressante de serfs qu’Alexandre II avait eu bien tort de libérer prématurément ».

Dénués d’élites nationales, pour la plupart assimilées à la culture des classes dominantes germanique, russe, polonaise, les paysans baltes conservent à travers leur langue le fil d’Ariane de leur plus longue mémoire.

L’onde de choc de la Révolution française et du Printemps des peuples tire cependant les nations baltes de leur léthargie. Dans leur foulée, une bourgeoisie autochtone relève la tête et se met à contester les autorités de Saint-Pétersbourg. Une foule de savants, d’historiens partent sur les routes des campagnes à la recherche d’une culture populaire à laquelle ils redonnent ses lettres de noblesse. Le chant choral, organisé en festival annuel, catalyse le sentiment national naissant. Le désastre de la guerre contre le Japon (1905) accélère la montée du nationalisme balte. Des émeutes éclatent, des châteaux flambent. Revendications sociales et nationales convergent dans un même rejet du féodalisme et du tsarisme.


1726 : La Courlande devient un protectorat russe à la mort du dernier grand-duc de la lignée des Kettler.


1751 : Eisen, un allemand originaire de Iéna mais qui vit en Estonie, publie un long mémoire dans lequel il fustige la condition de la paysannerie balte : « Le serf est entièrement et complètement un objet d’héritage et d’appropriation pour son seigneur : il ne conserve l’usage de rien pour lui même… »


1763 : Mort d’Auguste III, roi de Pologne. Les différentes factions s’adressent à l’Autriche et à la Russie pour leur demander de trancher leurs querelles.


1765 : Catherine II impose à la Diète de Livonie le vote d’un certain nombre de mesures qui améliorent le sort des paysans. Il est stipulé de « reconnaître aux paysans le droit de propriété et de succession sur les biens immeubles acquis par eux-mêmes, de fixer pour toujours les quantités déterminées d’impôts et de corvées… »


1772 : Premier partage de la Pologne. La Russie étend son emprise sur les provinces de Russie blanche lituanienne.


1793 : La Russie et la Prusse ratifient le deuxième partage de la Pologne. La Russie acquiert l’ensemble de la Russie blanche, de la Volhynie, de la Podolie. L’Autriche, en conflit avec la France, reste spectatrice.


1794 : Kosciusko, un Lituanien d’origine, lance l’insurrection à Vilnius. Il crée un Conseil suprême lituanien. Il est écrasé par l’armée russe.


1795 : Troisième partage de la Pologne. La Russie s’octroie la Lituanie actuelle, la Ruthénie. Le troisième partage met un terme définitif à l’histoire commune des Polonais et des Lituaniens. Les Lituaniens deviennent des sujets russes. Le territoire est divisé en deux provinces. La volonté de rupture est si nette que le congrès de Vienne, deux décennies plus tard, consacre le partage en transférant le titre de grand-duc de Lituanie aux tsars de Russie.


1802 : Des révoltes paysannes se déroulent en Livonie.


1803 : La Diète de Livonie vote une loi destinée à améliorer le sort des paysans. Ces derniers ne peuvent plus être expulsés de leurs terres.


1816 : Le servage est aboli en Estonie.


1817 : Le servage est aboli en Courlande.


1819 : Le servage est aboli en Livonie.


1821 : Des associations d’étudiants se créent en Lituanie : « les Rayonnants », les « Philarètes ». Elles contestent l’occupation russe.


1824 : La répression russe s’abat et les organisations étudiantes sont démantelées.


1830 : Un soulèvement éclate en Pologne. La noblesse lituanienne entraîne ses paysans dans la lutte. La tentative échoue. L’université de Vilnius est supprimée et le statut judiciaire des Lituaniens est aboli.


1840 : Le tsar Nicolas Ier, supprime le nom de Lituanie qui devient le « pays du Nord-Ouest ».


1838-1840 : Nouvelles révoltes paysannes en Estonie. En réalité, l’abolition du servage n’améliore pas vraiment la situation. Les paysans ne peuvent pas sortir des limites de leurs districts ni choisir un métier autre qu’agricole. Ils sont obligés de rester sur place et de vivre sur la terre du seigneur dont ils dépendent.


1863 : Une nouvelle insurrection se déroule en Pologne. A l’exception notable de la région de Kaunas, la Lituanie reste amorphe. Moscou envoie un nouveau gouverneur, Mouraviev « le Pendeur ». Ce militaire déclare de manière martiale que dans « quarante ans, il n’y aura plus de Lituanie ni de Lituaniens ». Des mesures d’une extrême rigueur sont prises : une garnison de Kalmouks et de Tartares est chargée du maintien de l’ordre. Aux souffrances corporelles s’ajoutent les brimades intellectuelles. Défense d’imprimer en lituanien, interdiction du lituanien à l’église et à l’école.


1850-1914 : La seconde moitié du XIXe siècle est synonyme d’éveil de la conscience nationale chez les Baltes. Deux forces contradictoires entrent en collision : la première vient des peuples autochtones qui redécouvrent leurs racines, l’autre du tsar qui rêve d’achever la construction russe autour de la « slavitude ». Dans chaque pays balte, malgré les persécutions, se diffusent les idées nationales et libérales.


Estonie


1857 : Parution du premier journal en langue nationale, Le Postillon de Pärnu. Il sert de vecteur aux idées nationales et à la rhétorique antiallemande.


1880 : La russification atteint son point culminant. Le russe est partout obligatoire, dans toutes les institutions publiques.


1889 : La ville de Tartu reprend son nom russe de Iouriev. L’Université, qui a joué un rôle capital dans la diffusion d’un savoir national, est mise au pas ; elle ne peut plus désigner ses professeurs, et la langue russe devient l’unique langue d’enseignement.


Lettonie


1853 : Création du journal antiallemand, Les Avis de Saint-Pétersbourg.


1867 : Création du journal, L’Agriculteur balte, qui devient l’un des principaux journaux d’opposition.


Lituanie


1879 : Fondation à Königsberg (Prusse) du premier journal national Keleivis par Frédéric Kurshatt.


1893 : Poursuite des persécutions contre l’Eglise catholique. Ainsi, écrit Jean Mauclère, on vit « en Samogitie, l’église de Telsiai prise après un siège prolongé, et les gendarmes crever son toit et ses fenêtres pour empêcher que le culte y fût célébré ; on vit, à Kraziaï, plusieurs centaines de Lituaniens défendre leur église, et les cosaques leur faire une chasse sanglante et des plus cruelles ».


1896 : Constitution du Parti social-démocrate lituanien.


1897 : Nicolas II autorise l’impression de plusieurs ouvrages en lituanien ; les persécutions envers les catholiques se relâchent.


1904 : L’alphabet latin est à nouveau autorisé pour les publications en lituanien.


1905 : La révolution de 1905 marque une cassure dans l’histoire des provinces baltes. La révolte part de Saint-Pétersbourg et s’étend dans tout l’empire. En Lettonie, un congrès letton proclame de manière unilatérale une république de Lettonie. Les armées russes doivent rétablir la souveraineté du tsar à la pointe de la baïonnette. A Tallin, en Estonie, une grève en solidarité avec les victimes du « Dimanche rouge » de Saint-Pétersbourg se mue en mouvement insurrectionnel. Des émeutiers s’attaquent aux biens des Allemands et incendient des dizaines de fermes. La répression est féroce. Des centaines d’Estoniens sont passés par les armes. Plus profondément pour les Allemands, ces débordements ont valeur de point de non-retour dans leur relation avec la Russie et les Baltes. Vulnérables face à la fureur populaire, les Allemands sont tentés de voir en leur mère patrie, l’Allemagne, un palliatif à l’impuissance du tsar. Ces débordements prouvent aussi combien la rancœur des Estoniens envers leurs anciens maîtres est vive. Inquiets de se sentir en minorité, peu sûrs de l’appui des autorités russes, les barons baltes font appel aux Allemands de la Volga afin qu’ils s’installent sur leurs terres.


29 octobre 1905 : Un appel au peuple lituanien signé du docteur Basanavicius, convoque tous les Lituaniens à participer à la Diète nationale. Six semaines plus tard, l’assemblée réunie décide de « demander l’autonomie de la Lituanie ». Plutôt que la répression brutale, les autorités russes préfèrent céder. Le lituanien est autorisé. La liberté de la presse est rétablie.


1er août 1914 : L’Allemagne déclare la guerre à la Russie.


17 août 1914 : Les partis lituaniens votent un texte de loyauté au tsar. Ils demandent qu’une fois le conflit terminé, la Russie octroie une plus large autonomie aux Lituaniens.


Printemps 1915 : Les armées allemandes rompent le front russe. Les Allemands prennent Kaunas et Vilnius. Néanmoins, ils échouent devant Riga défendue par un corps d’armée russe composé de Lettons. Comme l’écrit Pascal Lorot : « Les pays Baltes avaient une place à part dans la politique d’annexion allemande. Ils étaient le maillon indispensable d’un double objectif. D’une part, la transformation de la mer Baltique en lac allemand. D’autre part, la domination sur le commerce avec la Russie, à l’heure où l’Empire allemand était omniprésent à Constantinople, la porte orientale du pays tsariste. »


8-12 mars 1917 : Révolution à Petrograd. Le tsar Nicolas II abdique. En Estonie et en Livonie, la population se divise entre partisans du nouveau gouvernement de Kerenski et les Bolcheviques qui forment des soviets d’ouvriers et de paysans.


Juillet 1917 : Un Conseil national d’Estonie se réunit. Il décide la création d’une force armée nationale estonienne et la convocation d’une Assemblée constituante.


1er septembre 1917 : Formation d’un Comité national letton.


18 septembre 1917 : Les occupants allemands autorisent en Lituanie la réunion d’une grande assemblée nationale, la Taryba. Les délégués désignent un conseil exécutif avec, à sa présidence, Smetona.


8 novembre 1917 : Lénine et les Bolcheviques renversent Kerenski. Immédiatement, Viktor Kingisepp déclare exercer le pouvoir en Estonie au nom des Soviets. Les barons demandent de l’aide au gouvernement allemand.


20 février 1918 : Les marins du Reich débarquent en Estonie et chassent les Bolcheviques.


24 février 1918 : Le Conseil national d’Estonie proclame la république d’Estonie. Un gouvernement est formé sous la direction de Päts.


26 février 1918 : Les Allemands prennent Tallinn. Les membres du nouveau gouvernement sont arrêtés.


3 mars 1918 : Le traité de Brest-Litovsk consacre l’hégémonie allemande sur la Baltique. Tous les territoires baltes jusqu’à la Narva intègrent le Reich. Berlin ambitionne de créer un protectorat, le Baltikum, où la Courlande, la Livonie et l’Estonie constitueraient un Etat dirigé sous le sceptre d’un Hohenzollern. Cet Etat permettrait d’élargir la profondeur stratégique du Reich vers l’est tout en écartant les Anglo-Saxons de la mer Baltique. La défaite de novembre 1918 fera avorter le projet.


16 février 1918 : La Taryba proclame l’indépendance de la Lituanie. Mais le pays demeure sous occupation militaire allemande.


11 novembre 1918 : Signature de l’armistice. Le premier gouvernement lituanien est formé à Vilnius. Dans la plus grande confusion, les armées allemandes commencent à se replier. En quelques jours, des régiments entiers s’évanouissent. Les Bolcheviques passent tout de suite à l’offensive. Lénine veut ouvrir les portes de l’Europe à l’incendie rouge. Les troubles qui secouent les capitales d’Europe centrale, de Budapest à Berlin, annoncent l’imminence de la révolution mondiale.


18 novembre 1918 : Le Conseil national letton proclame l’indépendance sous la houlette de Karlis Ulmanis.


12 décembre 1918 : Effrayée de l’avancée communiste, l’Entente envoie une escadre britannique. Des armes, des volontaires et du matériel sont débarqués.


1er janvier 1919 : Les Bolcheviques prennent Riga. La poussée principale des Rouges se fait en direction de la Lettonie. Le commandant en chef de l’Armée rouge n’est autre que le Letton Vatsétis.


5 janvier 1919 : Vilnius tombe aux mains des Bolcheviques.


20 janvier 1919 : L’Armée rouge est rejetée hors d’Estonie.


1er février 1919 : Le général von der Goltz prend le commandement des soldats allemands encore présents dans les pays Baltes. A l’appel du gouvernement letton et avec l’accord de l’Entente, il reçoit mission de faire barrage au bolchevisme. Aussitôt, de tout le Reich, des volontaires recrutés dans les rangs des soldats démobilisés accourent. Ils fuient la misère et l’humiliation de la défaite. Les Lettons leur font miroiter des terres.

Fidèle à la tradition des Teutoniques, von der Goltz caresse de grands projets : « Je voulais sauver de la guerre malheureuse tout ce qui pouvait encore l’être. En accord avec les Russes blancs et sous le drapeau de la lutte contre le bolchevisme, pourquoi ne pas reprendre sous une forme nouvelle et plus souple notre ancienne politique orientale interrompue par les événements de 1918 ? Pourquoi ne pas amorcer un rapprochement économique et politique avec la Russie de demain ? Cette Russie qui a massacré son élite intellectuelle, a besoin de marchands, d’ingénieurs et de chefs. » En clair, il s’agit de fixer les volontaires allemands sur les terres baltes. Une fois le pays transformé en colonie militaire, marcher sur Petrograd et restaurer un tsar acquis aux intérêts germaniques. Et, enfin, renverser le régime de Weimar.


18 mars 1919 : Les avant-gardes de von der Goltz reprennent Mitau.


avril 1919 : Les Lituaniens rejettent les Bolcheviques au-delà de la frontière. Cependant, les Polonais s’emparent de Vilnius sur laquelle ils estiment avoir des droits historiques.


22 mai 1919 : Les corps francs allemands sont maîtres de Riga et poursuivent dans les jours suivants leurs offensives vers le nord.


13 juin 1919 : L’Entente exige le retrait des corps francs allemands, ce que von der Goltz ignore. Les relations se tendent avec les Lettons qui supportent de moins en moins l’omniprésence germanique. Les Allemands décident de continuer en direction de l’Estonie.


21 juin 1919 : L’armée estonienne stoppe les corps francs. Les Lettons s’insurgent et prennent à revers von der Goltz. C’est tout le front allemand qui se désagrège.


28 juin 1919 : Signature du traité de Versailles.


5 juillet 1919 : Von der Goltz évacue Riga.


5 août 1919 : L’Entente expédie à Berlin un ultimatum exigeant la destitution immédiate de von der Goltz et le retrait de la totalité des forces allemandes.

Face à l’impasse, von der Goltz trouve une échappatoire : passer avec armes et bagages au service des Russes blancs dont le représentant en Courlande est le colonel Awaloff-Bermondt. Personnage fantasque aux origines douteuses, ceux qui l’ont connu avant guerre affirment qu’il était chef d’un orchestre militaire à Odessa… Russes et Allemands créent un fantomatique « gouvernement de la Russie de l’Ouest ».


8 octobre 1919 : Les Germano-Russes repartent à l’offensive en direction de Riga.


15 octobre 1919 : Les croiseurs britanniques et français interviennent pour empêcher la chute de Riga. Les salves des navires écrasent les fantassins allemands. Les Lettons contre-attaquent.


30 novembre 1919 : Les derniers corps francs quittent les pays Baltes en direction de l’Allemagne. Un jeune aspirant, Ernst von Salomon, fait une description apocalyptique de cette retraite : « Nous étions enragés. Nous chassions les Lettons comme des lièvres à travers champs, nous incendions toutes les maisons, nous réduisions en miettes tous les ponts jusqu’au dernier pilier, nous abattions tous les poteaux télégraphiques. Nous jetions les cadavres au fond des puits et nous lancions des grenades dessus. Rien des sentiments humains ne subsistait en nous. Partout où nous passions, il ne restait que des décombres, des cendres, des débris, des bois rougeoyants comme un large ulcère sur les champs dévastés. »


Juillet-août 1920 : La Lettonie et la Lituanie signent un traité de paix avec les Soviets et l’Allemagne.


Octobre 1920 : Les plénipotentiaires polonais et lituaniens s’accordent sur la restitution de Vilnius à la Lituanie. Mais un coup d’éclat du général Zeligowski fait repasser la ville sous pavillon polonais. Après avoir tergiversé, Varsovie finit par accepter le fait accompli et annexe Vilnius.

 

Les trois Etats baltes sortent ruinés du premier conflit mondial. Les champs sont ravagés, les villes détruites, les infrastructures inexistantes.

Priorité est donnée aux campagnes. En effet, les barons baltes qui concentrent l’essentiel de la propriété terrienne freinent tout progrès et, surtout, l’émergence d’une élite vraiment nationale. La réforme agraire redistribue les terres aux petits paysans. Le travail et la mise en valeur des lopins expropriés provoquent une augmentation des rendements.

Dans le domaine industriel, les nouveaux Etats sont désormais dépourvus de leurs débouchés naturels et coupés de leurs sources en matières premières. Chaque Etat fait des choix stratégiques. La Lituanie se spécialise dans l’agroalimentaire tandis que l’Estonie maintient vaille que vaille son industrie sidérurgique à laquelle il faut trouver de nouveaux clients.

Sur le plan politique, les jeunes nations plébiscitent la démocratie-libérale. Afin de représenter toutes les sensibilités, c’est le système de la proportionnelle intégrale qui est retenu. Mais l’absence de culture politique et de tradition parlementaire conduisent à l’instabilité. Les crises succèdent aux crises et mènent aux solutions autoritaires. Confrontés à une droite radicale dynamique et à un parti communiste aux ordres du Kominterm, les dirigeants baltes proclament des dictatures de salut public.

Aux difficultés intérieures s’ajoutent les appétits des grands voisins. Les Etats baltes louvoient entre Moscou et Berlin et peinent à susciter l’intérêt de l’Europe occidentale. La France, qui parraine la Pologne, se désintéresse de la Baltique. La Grande-Bretagne est trop éloignée. Le pacte germano-soviétique et son protocole secret enterrent l’indépendance balte.


Estonie


1919 : Tous les domaines de plus de 150 hectares sont expropriés. La totalité des grands domaines fonciers est concernée.


1920 : Création de l’Association des combattants des corps francs (WABSE) sous la houlette du général Larka. Ses membres forment une garde territoriale prête à épauler l’armée en cas de putsch communiste. Le mouvement est bientôt pris en main par une organisation plus radicale, le Front national du travail.


Avril 1922 : Exécution du chef du Parti communiste estonien, Viktor Kingisepp, condamné à mort pour haute trahison par une cour martiale.


1er décembre 1924 : Le parti communiste tente un coup de force à Tallinn qui échoue rapidement. L’URSS, qui a massé des régiments à la frontière, est obligée de faire marche arrière.


Octobre 1933 : Le WABSE présente un projet de révision de la constitution dans un sens plus autoritaire : le pouvoir du président est accru et le rôle du Parlement diminué. Soumis à référendum, le projet est plébiscité massivement (70 % des voix).


12 mars 1934 : Le président Konstantin Päts, dont le mandat arrive à terme, utilise à son avantage l’article de la nouvelle Constitution qui proclame la loi martiale. Tous les partis sont interdits.


Mars 1935 : Päts crée un parti unique, la Ligue de la patrie, et reprend une part du programme du WABSE. Il jette les fondations d’un régime corporatiste et autoritaire.


Décembre 1935 : Les militants du WABSE tentent de renverser Päts. Après quelques échauffourées, les hommes du WABSE capitulent. Les chefs de l’organisation nationaliste fuient en Finlande et en Allemagne.


Décembre 1936 : Une nouvelle assemblée constituante est désignée.


17 août 1937 : La nouvelle assemblée adopte une constitution dotant le pouvoir exécutif de pouvoirs accrus.


Lettonie


1920 : Réforme agraire. Jusqu’à cette époque, 162 familles germaniques possédaient 77 % des terres. La loi de 1920 partage tous les domaines de plus de 100 hectares, permettant à 200 000 paysans d’accéder à la propriété.


15 février 1922 : La Constitution est adoptée.


1922-1932 : Instabilité politique permanente. Le Parlement letton de cent membres compte vingt groupes différents. En guerre les uns contre les autres, ils font valser les ministères. A la même époque naissent les Croix du tonnerre lancées par un étudiant nationaliste, Gustav Zemlin. Le mouvement recrute dans les cadres de l’armée, les classes moyennes et la petite paysannerie. A son apogée, le mouvement dénombre plus de 30 000 adhérents. Sur le plan de la politique étrangère, les Croix du tonnerre rejettent aussi bien l’Allemagne (accusée de vouloir conquérir un espace vital) que l’Union soviétique.


Octobre 1933 : Le président du Conseil Karlis Ulmanis propose une réforme constitutionnelle que la Diète rejette. Les Croix du tonnerre se mettent à planifier un putsch pour chasser Ulmanis. Zemlin bénéficie de relais dans l’armée et parmi les officiers supérieurs.


16 mai 1934 : Ulmanis anticipe les velléités factieuses de Zemlin. L’Etat de siège est proclamé pour six mois. Tous les partis sont supprimés et les officiers proches des Croix du tonnerre sont mutés à l’étranger comme attachés militaires.


Mars 1936 : Ulmanis se fait proclamer président de la République. Dans le même esprit que Salazar au Portugal, il instaure un régime corporatiste et paternaliste. « Ce géant de 58 ans, écrit René Puaux, a l’allure d’un Yankee du Middle West. Il me rappelle le maire de Saint-Paul, Minnesota, un Suédois d’origine, charpenté en ex-boxeur, dont la chevelure rebelle aux ordonnances du peigne et du cosmétique se frisait en houppette claire au-dessus d’un visage bon enfant et coloré. Débarrassé des entrevues parlementaires, jouissant de la pleine confiance de la majorité paysanne du peuple letton, il s’attaque aux problèmes essentiels. Et tout marche comme dans une entreprise dont le patron connaît les rouages pour avoir débuté comme apprenti. Le Vadonis (équivalent letton du Führer ou du Duce) reste un bon géant en veston, sans chemise brune ou noire, sans baudrier de cuir en travers de sa large poitrine, sans botte ni cravache. Il gère la maison Lettonie en père de famille : sévère, mais équitable. »


Lituanie 


1922 : La réforme agraire disperse les grands domaines au profit des paysans : le nombre d’exploitations agricoles explose et passe la barre des 200 000. Néanmoins, la Lituanie est plus en retrait que les autres pays baltes, où la rigueur germanique se fait davantage présente. Le manque d’innovation limite les cultures au seigle, au blé.


1921 : Sous la direction de Voldemaras, les nationalistes lituaniens s’organisent au sein des Loups d’acier. Ils arrêtent trois objectifs : défendre l’intégrité du territoire, rendre à Vilnius son statut de capitale, offrir à la Lituanie un débouché sur la mer Baltique. Les Loups d’acier se dotent d’une branche militaire sous les ordres du colonel Glowackas.


1923 : Annexion de Memel et de sa bande territoriale longue de 150 kilomètres et large de 20. Une garnison française de quelques centaines d’hommes sous la responsabilité d’un Haut-Commissaire de la Société des Nations occupe la ville. Brutalement, les troupes de choc des Loups d’acier fondent sur Memel, expulsent les Français et mettent l’opinion internationale devant le fait accompli de l’annexion. La nouvelle Klaïpeda devient un point de friction avec l’Allemagne qui conteste le coup de force devant le tribunal international de la Haye. Le succès de Klaïpeda augmente vertigineusement la popularité des nationalistes. Cette agitation se propage aux corps constitués et à l’armée, dans laquelle se constituent des cellules proches des Loups d’acier.


Mai 1926 : Victoire aux élections des partis de gauche. Le nouveau gouvernement lève l’état de siège qui prévalait depuis la guerre, instaure la séparation de l’Eglise et de l’Etat, décide de dissoudre plusieurs régiments, et prend des mesures en faveur des minorités. Conséquence de cette ouverture, les communistes relèvent la tête et s’agitent, en liaison avec l’URSS.


17 décembre 1926 : Coup d’Etat militaire qui renverse le gouvernement. Une coalition unissant les chrétiens-sociaux et les nationalistes se partage le pouvoir. Smetona devient président et nomme Voldemaras Premier ministre. Très vite, Voldemaras et Smetona se déchirent. Le premier souhaite établir un régime nationaliste, ce que le second refuse. Smetona tolère les partis de gauche afin de contrebalancer l’activisme des Loups d’acier.


Septembre 1929 : Smetona démet Voldemaras de ses fonctions et épure le gouvernement des éléments fascistes. Voldemaras est placé en résidence surveillée.


Juin 1934 : Des contingents de la Garde nationale sous les ordres de Voldemaras convergent vers Kaunas, tandis que les Loups d’acier prennent d’assaut les bâtiments administratifs. Mais Smetona a anticipé les projets des conjurés. La Division de fer, élite de l’armée lituanienne, écrase l’insurrection sous la mitraille. Le putsch fait long feu et des milliers d’interpellations décapitent le mouvement nationaliste. Voldemaras fuit en Allemagne.


12 février 1938 : Le Parlement issu des élections de 1936 consacre une nouvelle constitution alliant suffrage universel, exécutif fort et corporatisme. Smetona axe la politique de son Parti chrétien national démocratique sur le rejet de la Pologne et de l’URSS.

 

Pressés entre l’Allemagne et l’URSS, les Baltes ont conscience de la nécessité vitale de s’unir. Ainsi note Henri Vitols : « Tous trois avaient des ennemis communs, tous trois avaient les mêmes amis ; la défaite de l’un d’entre eux l’était aussi pour les deux autres. »


1er novembre 1923 : Signature à Tallin d’un traité d’alliance entre la Lettonie et l’Estonie.


12 septembre 1934 : Un traité d’entente et de collaboration est ratifié entre les trois Etats baltes. L’objectif de cet accord est d’abord psychologique. Il instaure une délégation unique à la SDN. Les clauses militaires sont absentes.


Mars 1939 : La Lituanie est contrainte de restituer Memel au Reich.


23 août 1939 : Signature du pacte Molotov-Ribbentrop. Le Troisième Reich veut se prémunir d’une guerre sur deux fronts et, donc, sécuriser ses arrières. En revanche, Staline espère que Français, Anglais et Allemands s’épuiseront dans une guerre d’usure préalable à une révolution mondiale. Des protocoles secrets délimitent les sphères d’influence des deux pays. L’Estonie et la Lettonie sont attribuées aux Soviétiques. L’Allemagne abandonne la Lituanie en échange de contreparties en Pologne. Les Soviétiques versent à Berlin une compensation financière de 7 500 000 dollars-or.


1er septembre 1939 : La Wehrmacht attaque la Pologne.


17 septembre 1939 : L’Armée rouge envahit la partie orientale de la Pologne.


20 septembre 1939 : Avec l’accord des Soviétiques et des Allemands, les Lituaniens réoccupent Vilnius.


27 septembre 1939 : Staline demande l’envoi de plénipotentiaires à Moscou afin d’examiner la situation provoquée par la disparition de la Pologne.


28 septembre 1939 : A la suite d’un incident mineur (un sous-marin polonais interné à Tallin s’est enfui avec l’accord tacite des Estoniens), Moscou exige la mise en place d’un « pacte d’assistance » qui prévoit le stationnement de troupes soviétiques.


5 octobre 1939 : La Lettonie adhère au pacte d’assistance.


10 octobre 1939 : La Lituanie signe à son tour le pacte. Le traité autorise l’installation de 25 000 soldats soviétiques en Estonie, 30 000 en Lettonie et 20 000 en Lituanie.

 

Les terres de sang, écrit Timothy Snyder, sont celles « où les plans impériaux d’Hitler et de Staline se chevauchèrent, où la Wehrmacht et l’Armée rouge combattirent, et où le NKVD soviétique et la SS allemande concentrèrent leurs forces. La plupart des sites de tuerie se trouvaient sur ces terres de sang : dans la géographie politique des années 1930, elles comprenaient la Pologne, les pays Baltes, la Biélorussie soviétique, l’Ukraine soviétique et la frange occidentale de la Russie soviétique ».

En une décennie, les Baltes connaissent, avec son cortège de morts et de destructions, les allers-retours des rouleaux compresseurs nazi et communiste. Si les pays Baltes accueillent les Allemands en libérateurs, l’espoir de recouvrer leur indépendance est vite déçu. Mais plus que tout, c’est une seconde invasion soviétique qui les terrifie. Les Baltes perçoivent les Allemands, malgré leur brutalité, comme un moindre mal. Beaucoup fondent leur espoir sur la charte de l’Atlantique qui prévoit de consulter les peuples libérés, afin qu’aucun régime ne leur soit imposé contre leur volonté. En réalité, ils ignorent qu’à l’occasion de la conférence de Téhéran en novembre 1943, les Alliés, les Etats-Unis en tête, ont sacrifié les trois républiques sur l’autel de la realpolitik.

Au crépuscule du Troisième Reich, les partisans baltes reprennent les armes. Dans la solitude des grandes forêts, les maquis anticommunistes livrent une résistance aussi acharnée que demeurée inconnue. Le soutien de l’Occident se limite à quelques parachutages. Abandonnés de tous, les derniers « frères de la forêt » disparaissent dans les limbes de l’Histoire. D’après les archives soviétiques, l’ultime noyau de partisans baltes ne fut anéanti qu’en 1975…


14 juin 1940 : Tirant prétexte d’incidents mineurs tels que l’agression de soldats soviétiques, l’URSS notifie un ultimatum aux trois républiques baltes. Les Soviétiques exigent de pouvoir installer de nouvelles troupes et d’épurer les nationalistes des gouvernements. Les Baltes n’opposent aucune résistance. En Lituanie, le président Smetona propose de rejeter l’ultimatum et de combattre en retraitant avec le Reich. Il n’est pas entendu et part en exil en Allemagne puis aux Etats-Unis. Les présidents letton et estonien sont arrêtés.


14-15 juillet 1940 : Les Soviétiques organisent des élections. Ne peuvent concourir que les candidats estampillés Parti communiste, un candidat par siège. Les nouveaux parlements sont élus officiellement à 95 % des voix.


21 juillet 1940 : Dès leur première séance, les parlements fraîchement élus demandent l’admission des républiques baltes à l’Union soviétique, et votent la nationalisation des banques et des entreprises privées.


3 août 1940 : La Lituanie est incorporée à l’URSS.


5 août 1940 : La Lettonie est incorporée à l’URSS.


7 août 1940 : L’Estonie est incorporée à l’URSS.


Hiver 1940 : Les communistes préparent le terrain à une collectivisation générale. Il s’agit de rendre l’exploitation individuelle impossible en imposant lourdement les petits propriétaires. En Estonie, tous les logements de plus de 130 mètres carrés sont expropriés et donnés aux officiers soviétiques. Les livres sont retirés des bibliothèques et mis au pilon. Les archives sont détruites. Les armées nationales sont incorporées à l’Armée rouge.


Printemps 1941 : Les Soviétiques arrêtent systématiquement les opposants politiques et tous les éléments socialement étrangers. 100 000 Baltes sont déportés en Sibérie. Les Baltes en exil coopèrent avec l’Abwher. Des petits maquis encadrés par d’anciens officiers d’active essaiment ici et là. En Estonie, échappant de justesse au coup de filet du NKVD, les militants du WABSE gagnent les régions boisées et forment « les frères de la forêt », organisation de partisans anticommunistes.


14 juin 1941 : La dégradation progressive des relations germano-soviétiques et la multiplication des actes de sabotage entraînent une nouvelle vague de déportations préventives. En Lituanie, elle concerne 30 000 personnes, hommes, femmes et enfants.


22 juin 1941 : Invasion de l’URSS par la Wehrmacht. Dans la plus grande confusion, les troupes soviétiques se débandent. Les prisons sont vidées et des milliers de détenus sont exécutés sommairement. Le soir du 22 juin, les Allemands sont à quelques kilomètres de Vilnius. Les soldats lituaniens intégrés à l’Armée rouge massacrent leur commissaire politique et mettent crosse en l’air. Simultanément, Vilnius se soulève et proclame l’indépendance. Les Allemands désarment les milices du nouveau gouvernement et le dissolvent quelques semaines plus tard.


Juillet-août 1941 : Le front soviétique en Lettonie s’effondre sous la poussée des panzers de von Manstein qui foncent vers Leningrad. Les partisans harcèlent les colonnes rouges en retraite. En Estonie, les Allemands sont d’autant plus accueillis en sauveurs que les communistes ont formé des bataillons de destruction qui pratiquent la politique de la terre brûlée. Le 17 juillet 1941, les Allemands créent un commissariat des Territoires occupés de l’Est, dirigé par un Allemand d’origine balte et théoricien du national-socialisme, Alfred Rosenberg. Au départ, Rosenberg est favorable à une véritable autonomie des Etats baltes, mais Hitler s’oppose au projet. Chaque république jouit de sa propre administration nationale, mais sous le contrôle du Reichskommissar Heinrich Lohse.


9 novembre 1941 : A Dunaburg, les SS massacrent les habitants juifs et en font autant à Libau deux semaines après. En Lituanie, les Einsaztgruppen éliminent des milliers de Juifs qui sont ensevelis dans des fosses communes à proximité de Kovno. Sur les 57 000 Juifs habitant en 1939 à Vilnius, la capitale lituanienne, il n’en reste plus, en 1945, que 3 000. 


28 août 1942 : Création de la Légion estonienne destinée à combattre sur le front contre les Soviétiques. Beaucoup de jeunes Estoniens s’y enrôlent. Cette légion rejoint la Waffen SS.


1943 : Montée en puissance des partisans rouges. En Lituanie, une situation très confuse prévaut. Des régions entières sont plongées dans l’anarchie. Les bataillons de sûreté lituaniens, auxiliaires des Allemands, font la chasse aux maquis communistes, juifs, polonais, qui, eux-mêmes, se combattent entre eux. A la différence des autres pays baltes, les Allemands n’arrivent pas à lever de légions combattantes. Le pays est mis tout entier en coupe réglée. 75 000 Lituaniens sont envoyés dans les usines d’armement du Reich. Ceux qui résistent sont internés en camps de concentration.


22 juin 1944 : Opération Bagration : Les Soviétiques lancent leur grande offensive d’été. La marée rouge emporte tout sur son passage. La Lituanie est presque entièrement réoccupée au mois de juillet. Au nord, au bord du lac Peïpous, la résistance allemande est acharnée.


4 septembre 1944 : La Finlande signe avec les Soviétiques un armistice qui découvre davantage la position des armées allemandes sur la côte balte.


17 septembre 1944 : Hitler ordonne l’évacuation totale de l’Estonie. Dans ce contexte, les Allemands abandonnent Tallin (80 000 Allemands et 70 000 Estoniens fuient vers l’ouest) et les Frères de la forêt proclament l’indépendance du pays. La composition du gouvernement est publiée au journal officiel et les ministres prêtent serment sur le drapeau noir, bleu et blanc. La République estonienne n’a qu’une brève existence. Deux armées soviétiques foncent à toute allure et dispersent les partisans qui prennent de nouveau le chemin des forêts.


12 octobre 1944 : Les Allemands constituent une poche en Courlande. Dans un périmètre de 240 kilomètres sont massés 32 divisions allemandes réparties en deux armées et épaulées par 500 chars et 200 avions de combat. Jusqu’en mai 1945, le groupe d'armée compte 180 000 combattants. La Kriegsmarine assure le ravitaillement.


25 décembre 1944 : Tous les évêques de Lituanie sont arrêtés et déportés. En outre, le NKVD expulse la population polonaise de Vilnius qui est repeuplée de colons russes.


8 mai 1945 : La poche de Courlande capitule. Les volontaires lettons refusent de se constituer prisonniers et rejoignent les maquis anticommunistes.


Eté 1945 : Les Soviétiques ont de grandes difficultés à contrôler les pays Baltes. Les Frères de la forêt lancent sans discontinuer des attaques. Leurs cibles principales sont les postes isolés, les convois de ravitaillement, les dépôts de vivres. Plus rarement, les partisans attaquent des voies ferrées ou se heurtent directement aux unités spéciales du NKVD, istrebiteli, les « exterminateurs ». Les Soviétiques paient le prix fort. Ainsi, le chef du contre-espionnage soviétique Abrahimov est abattu à Valga.

 

Pendant un demi-siècle, la main de fer soviétique s’écrase sur les pays Baltes. Officiellement, les institutions des trois républiques leur garantissent une large autonomie : politique et culturelle, droits de sécession inclus. Dans la pratique, les Russes exercent la réalité du pouvoir.

La soviétisation, écrit Pascal Lorot, recouvre trois volets essentiels : « immigration massive de populations slaves, persécution religieuse et élimination des éléments antisoviétiques. L’objectif est clair : éradiquer toute identité balte. »

La disparition de Staline scelle la normalisation. Si le régime n’est pas accepté, les Baltes apprennent à s’en accommoder. Sous Khrouchtchev et Brejnev, les trois Etats de la Baltique font figure d’ « appartement les mieux équipés de l’immeuble soviétique ». C’est dans les pays Baltes que le niveau de vie est le plus élevé. Ce système a des avantages : il garantit une existence médiocre mais stable. Mais derrière les slogans, plus personne n’accorde la moindre valeur au marxisme-léninisme.


1946 : Le NKVD (Comité national des Affaires intérieures) devient le KGB (Comité pour la sécurité d’Etat). Des dossiers sont constitués sur tous les Baltes de plus de 12 ans. Tous les opposants réels ou supposés, les collaborateurs des Allemands, les membres de l’ancien gouvernement, sont déportés. En Lituanie, on évalue le chiffre de victimes (morts et déplacés) à 550 000. En Lettonie, 200 000 Lettons sont déportés, 60 000 en Estonie.


Août 1946 : Le gouvernement soviétique lance le premier plan quinquennal qui absorbe l’économie balte. Les exploitations sont de nouveau collectivisées.


3 janvier 1947 : Monseigneur Borisevicius, évêque de Telšiai, est exécuté.


1949 : Construction d’un oléoduc qui alimente en pétrole Leningrad à partir de l’Estonie. Il marque le coup d’envoi de l’industrialisation massive des républiques baltes. Du fait de la saignée de la guerre, la main-d’œuvre manque. De nombreuses villes industrielles ont été rasées, aussi le régime fait-il construire dans l’urgence des lotissements. Les nouveaux logements sont réservés en priorité aux immigrés russes. Les Estoniens, victimes d’une préférence étrangère, sont en outre contraints, lorsqu’ils trouvent un logement, de le partager, ce qui explique l’explosion des divorces et le taux de naissances erratiques.


30 mai 1950 : Les Soviétiques dynamitent les trois croix qui surplombent Vilnius, puis dépouillent le fronton de la cathédrale de ses statues.


5 mars 1953 : Mort de Staline. Peu à peu, les déportés retournent au pays.


2 novembre 1956 : Dans le contexte de l’insurrection de Budapest, ont lieu à Vilnius et à Kaunas, deux manifestations nationalistes : quelques étudiants entonnent des chants patriotiques dans des cimetières. La milice réprimande brutalement les manifestants.


1958 : Signe d’un timide dégel, une liaison maritime Helsinki-Tallin est ouverte.


1967 : Les pays Baltes sont choisis afin d’expérimenter de nouvelles méthodes de gestion qui laissent place à une plus grande flexibilité. Les rendements industriels et agricoles augmentent rapidement.


Mai 1972 : Romas Kalanta, jeune Lituanien de 20 ans, s’immole par le feu pour réveiller l’opinion publique occidentale sur le sort de la Lituanie. Le KGB tente de cacher le geste. 3000 Lituaniens sont arrêtés.


1er août 1975 : Signature des accords d’Helsinki. L’Occident reconnaît le dogme de l’intangibilité des frontières héritées de la seconde guerre mondiale. En échange, l’URSS accepte le principe de libre circulation des hommes et des idées. Plus qu’une concession de pure forme, ces avancées permettent aux dissidents du bloc de l’Est d’asseoir leur action sur des bases juridiques reconnues internationalement.


Novembre 1975 : Le destroyer soviétique Strorojevoi se mutine et tente de passer en Suède. La tentative échoue et l’équipage, d’origine balte, est fusillé.


Août 1979 : Quarante-cinq intellectuels baltes envoient un mémorandum aux Nations unies. Ils exigent que l’Union soviétique et les deux Allemagnes déclarent nul et non avenu le pacte germano-soviétique.


14 juin 1982 : Le président Reagan appelle à l’avènement d’un « jour de liberté des peuples baltes », au moment où Moscou instaure le russe comme langue obligatoire dans tout l’enseignement primaire soviétique.


1985 : Arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Lucide sur la situation de l’Union, il lance un train de réformes qui visent à restructurer le système (perestroïka). Afin de donner le change auprès des Occidentaux, ces mesures s’accompagnent d’une plus grande transparence politique (glasnost). Mais, remarque Suzanne Champonnois, ces slogans ouvrent la boîte de Pandore : « Les peuples baltiques ne demandaient qu’à accélérer le changement. La restructuration signifiait pour eux remettre en cause l’annexion par l’URSS. L’exigence de transparence leur permettait de connaître enfin les clauses, toujours secrètes, du pacte Molotov-Ribbentrop ».

La société civile éveille sa conscience sur le rejet de la construction d’un nouveau barrage sur la Daugava ou le danger de la centrale nucléaire d’Ignalina. Les questions écologiques servent de détonateur aux revendications nationales ; plus d’immigration russe équivaut à plus d’industrialisation et, donc, à davantage de pollution.


14 juin 1987 : Des milliers de Lettons se joignent à la commémoration de la déportation de 15 000 d’entre eux par l’URSS.


16 février 1988 : Pour la commémoration du jour de l’indépendance de 1918, des réunions se déroulent à Vilnius, et le drapeau national jaune, vert, rouge est arboré sur le toit des édifices publics.


16 novembre 1988 : Le Soviet d’Estonie vote un texte qui subordonne l’application de la foi fédérale à son approbation préalable. L’estonien redevient la langue nationale.


23 août 1989 : Pour le cinquantième anniversaire du Pacte germano-soviétique, les Baltes organisent un gigantesque coup d’éclat : une chaîne humaine longue de 560 kilomètres joint Tallin à Vilnius via Riga pour exiger la publication des clauses secrètes des accords Molotov-Ribbentrop.


25 août 1989 : Cette démonstration de force ulcère Mikhaïl Gorbatchev qui menace les Baltes : « L’affaire est allée trop loin. Le sort des pays Baltes est mis sérieusement en péril… Si les leaders nationalistes arrivaient à leurs buts, les conséquences pourraient être catastrophiques… »


11 mars 1990 : C’est la Lituanie qui a la position la plus en pointe. Le nouveau Parlement lituanien désigne à sa tête Landsbergis qui proclame la république de Lituanie et instaure une nouvelle constitution.


29 mars 1990 : Le Parlement estonien adopte un arrêté qui enclenche le processus d’autodétermination.


4 mai 1990 : Le Parlement letton vote la restauration de l’indépendance lettone.


18 avril 1990 : L’URSS décrète le blocus de la Lituanie et la suspension des livraisons de gaz et de pétrole.


Juin 1990 : Asphyxiés économiquement, les Lituaniens sont obligés d’annoncer un moratoire de 100 jours sur l’indépendance.


Décembre 1990 : Profitant de la première guerre du Golfe qui retient l’attention internationale, Gorbatchev décide de reprendre en main les pays Baltes.


9 janvier 1991 : Les Soviétiques tirent prétexte d’une hausse brutale des prix décidés par le gouvernement lituanien et organisent, avec l’aide de la minorité russe, une manifestation qui tourne à l’émeute. Au même moment, les troupes de choc du ministère de l’Intérieur (OMONS) occupent les points clés de la capitale.


11-12 janvier 1991 : Les OMONS donnent l’assaut à la télévision. Les combats font onze morts parmi les civils lituaniens.


20 janvier 1991 : En Lettonie, les OMONS attaquent le ministère de l’Intérieur qu’ils occupent après avoir abattu quatre Lettons. Dans les jours suivants, les médias internationaux dressent un violent réquisitoire contre Gorbatchev. Assez lâchement, ce dernier prétend n’avoir rien su des opérations et rejette la responsabilité sur les communistes locaux. Gorbatchev, conscient que son dernier atout se trouve dans son image de réformateur, recule devant l’épreuve de force.


19 août 1991 : Tentative de coup d’Etat à Moscou des communistes orthodoxes. Son échec provoque par contrecoup la marginalisation de Gorbatchev et l’explosion définitive de l’URSS. Le 20 août, les pays Baltes déclarent leur indépendance complète et unilatérale.


Septembre 1991 : Le 1er septembre et le 17 du même mois, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont autorisées à siéger à l’ONU.

 

Les pays Baltes ont acquis leur liberté, mais presque rien ne les a préparés à assumer les responsabilités d’Etats souverains. Le personnel politique soviétique est immédiatement écarté des affaires. Cependant, la présence russe demeure très visible. 300 000 soldats soviétiques restent préposés à la garde des ports, casernes et autres stations radar jusqu’à 1995.

En outre, le fait qu’un tiers de la population soit d’origine russe crée d’insolubles problèmes juridiques. Sous la pression de l’Union européenne, les pays Baltes leur ont accordé un statut équivoque. Ils disposent d’une couverture sociale, d’un passeport leur donnant un droit de circulation limité, mais demeurent privés de droit de vote et interdits des emplois de la fonction publique. De fait, la Lettonie et l’Estonie ont déclaré apatride une partie de leur population.

L’adhésion concomitante à l’OTAN et à l’Union européenne marque un point de non-retour géopolitique. Face à la Russie, puissance renaissante, les républiques baltes jouent des rivalités entre Washington et Moscou.

Les ressorts les plus importants des Etats baltes sont sans doute internes : un très fort sentiment identitaire, la volonté d’échapper à un destin qui semble écrit d’avance dans les ambitions expansionnistes des plus grands. Les mots de Jean Mauclair, écrit en 1926, gardent toute leur valeur : « Réapparues depuis quelques années sur les cartes d’Europe, ces nations possèdent une des plus belles histoires : grands-ducs régnant de la Baltique à la mer Noire, chevauchées épiques, luttes qui sauvèrent l’Europe des Tartares, rien ne manque à la vieille gloire balte. Le peuple en a conscience, il vit avec ses héros, il les révère et mêle à son existence, avec leur souvenir, les témoins du passé. Force précieuse pour une nation. »


Lituanie


Février 1993 : Algirdas Brazauskas, ancien secrétaire du général du Parti communiste, est élu président de la Lituanie. Convertis à la social-démocratie, les anciens communistes profitent des incertitudes de la transition vers l’économie de marché.


31 août 1993 : Retrait des dernières troupes russes de Lituanie.


Septembre 1995 : Inscription de la ville de Vilnius au patrimoine mondial de l’UNESCO.


Octobre 1996 : Les conservateurs remportent les élections législatives. Gedeminas Vagnorius devient Premier ministre.


1998 : Election du conservateur Valdas Adamkus à la présidence de la Lituanie.


1999 : Abrogation de la peine de mort en Lituanie.


2000 : Les sociaux-démocrates, dirigés par Algirdas Brazaukas, remportent les élections législatives en Lituanie.


2003 : Référendum sur l’entrée de la Lituanie dans l’UE. Le « oui » l’emporte largement.


1er mai 2004 : Admission de la Lituanie à l’OTAN et dans l’UE. Cette entrée a été facilitée par l’action de Lituaniens d’origine américaine qui travaillent au sein du gouvernement. Plus d’une centaine de soldats servent sous commandement américain en Irak.


Décembre 2007 : La Lituanie est admise dans l’espace Schengen. Elle participe également à la politique européenne de sécurité collective (PESC).


Octobre 2008 : Succès de Gediminas Kirkilas et des conservateurs aux élections.


Mai 2009 : Elections de Dalia Grybauskaité, ancienne commissaire européenne au budget, à la présidence de la République. Elle remporte le scrutin avec 70 % des voix.


Octobre 2012 : Les sociaux-démocrates remportent les élections législatives.


1er janvier 2015 : La Lituanie entre dans la zone euro. Après une récession vertigineuse en 2009 (-14,8 %), la Lituanie connaît de nouveau la croissance (3 %). Très en pointe sur le conflit en Ukraine, la Lituanie ne ménage pas Moscou. Vilnius doit pourtant tenir compte de sa dépendance énergétique et de la volonté russe de sécuriser un corridor d’accès en direction de l’enclave russe de Kaliningrad.


Octobre 2016 : Surprise générale aux élections législatives qui voient la victoire du parti des paysans et des Verts  (LVZS) qui passe de un à cinquante quatre députés, en raison d’un fort vote « anti-système ».Le nouveau premier ministre, Saulius Skvernelis, a formé une coalition avec les sociaux démocrates du premier ministre sortant. Les participants de cette nouvelle coalition ont renoncé à l’adoption d’un code du travail visant à flexibiliser le marché du travail et qui aurait du entrer en vigueur en janvier 2017. Comme la Lettonie voisine, le pays doit compter avec une forte émigration qui lui a fait perdre en vingt ans 20 % de sa population. Avec une croissance de 2,2 %, portée surtout par la consommation intérieure, la Lituanie se porte plutôt bien.



Lettonie 


Juin 1993 : Günter Ulmanis, leader du parti paysan et neveu du premier président letton Karlis Ulmanis, accède à la charge suprême.


Août 1994 : Départ des dernières troupes russes.


1998 : Sous la pression de Moscou, le Parlement letton adopte un amendement qui naturalise tous les enfants russophones nés après 1991.


17 juin 1999 : Vaira Vike-Freiberga devient la première femme d’Europe de l’Est à accéder à la présidence de la République.


Novembre 2002 : La Lettonie est invitée au sommet de Prague à rejoindre l’Organisation atlantique.


Mars 2004 : La Lettonie adhère à l’OTAN. Les Lettons ont approuvé cette entrée à 67 % des voix.


Juin 2009 : A l’occasion des élections municipales, le parti russophone, le Centre de l’harmonie, remporte la ville de Riga.


Septembre 2011 : Le Centre de l’harmonie vire en tête des élections législatives.


Février 2012 : Rejet par 70 % des voix du projet du Centre de l’harmonie qui prévoit de faire du russe la seconde langue officielle.


1er janvier 2014 : Entrée de la Lettonie dans la zone euro. Après une forte récession, conséquence de la crise de 2008, la croissance repart (5 %).


Décembre 1915 : Démission du chef du gouvernement Laimdota Straujuma, Maris Kucinskis constitue un nouveau cabinet en février 2016. Il appartient au parti des Verts et des fermiers et  maintient la coalition qui gouvernait précédemment. La croissance, qui était de 2,7 % en 2015, a légèrement ralenti, à 2,5 % en 2016. La faiblesse des investissements et les retards intervenus dans le versement des fonds structurels européens expliquent ce ralentissement. La baisse des prix du lait a également pénalisé les éleveurs. Le taux de chômage se maintient juste sous la barre des 10 % de la population active. Le vieillissement de la population et l’émigration des jeunes demeure un problème majeur. La Lettonie a ainsi perdu  200 000 habitants en dix ans.

   

Estonie


1992 : Vote d’une nouvelle constitution. Lennart Meri est élu président de la République.


1993 : Une nouvelle loi stipule que tout individu arrivé ou né après la seconde guerre mondiale ne peut obtenir la citoyenneté qu’après un examen de langue estonienne.


Août 1994 : La Russie retire ses derniers soldats.


1996 : Lennart Meri est réélu pour un nouveau mandat.


2001 : Election à la présidence de la République de l’ancien communiste Arnold Rüütel.


2003 : Tallin rejoint le groupe de Vilnius qui soutient le projet d’intervention américain en Irak.


Mars 2004 : Entrée de l’Estonie dans l’OTAN.


Octobre 2007 : Toomas Hendrik, un journaliste d’origine américaine, succède à Arnold Rütel à la tête de la présidence.


1er janvier 2011 : L’Estonie entre dans la zone euro.


Février 2012 : Signature d’un accord russo-estonien qui règle les litiges frontaliers entre les deux pays.


Février 2015 : Dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’OTAN effectue des manœuvres de grand style à proximité de la frontière russe, ce qui est perçu comme une provocation à Moscou.


Novembre 2016 : Leader du parti du Centre et ancien maire de Tallinn, Jüri Ratas, est devenu  premier ministre après la mise en minorité de Taavi Roivas, chef du Parti d e la Réforme qui a été contraint à la démission après un vote de défiance des deux partis qui étaient ses partenaires au sein de la coalition gouvernementale sortante. Le Parti du Centre représente traditionnellement les électeurs russophones, qui constituent le tiers de la population du pays. Avec un chômage à 6 % de la population active et une croissance de 1,3 % le pays semble avoir atteint une stabilité économique satisfaisante. 

 
 
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